L'Autre-Monde
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Episode 3 – Le Traité de Paix

 

Dans la salle du trône de la citadelle naine souterraine, l’heure était grave. Le seigneur Arzhiel avait rassemblé ses plus fidèles conseillers ainsi que son état-major. Réunis autour d’une table, dans la pénombre de la salle glaciale, les bougies reflétaient l’éclat solennel et déterminé qui brillait sur le visage des vaillants nains.

 

- « Bien, voici donc les grandes lignes », fit Arzhiel en achevant la lecture d’un large parchemin. « J’écoute vos avis et vos suggestions. »

- « À propos de ? » demanda Hjotra, l’ingénieur.

- « À propos…des fluctuations des prix de la courge au marché ces derniers mois. À propos du traité de paix, bougre d’ahuri ! Deux jours qu’on bûche dessus non-stop, ça vous rappelle rien ?! »

- « Désolé, j’avais décroché. »

- « À part aux miches des radasses de la taverne, on se demande bien à quoi vous vous êtes jamais accroché… »

 

            Arzhiel haussa les épaules et se tourna vers ses conseillers. Un détail attira son attention. Brandir, le maître d’armes de la cité, dormait sur son siège, la bouche grande ouverte, un filet de bave sur la barbe. Le presse-papier en pierre d’Arzhiel l’atteint en plein milieu du front, le réveillant en sursaut. Brandir bâilla et se redressa, luttant pour ne pas se rendormir.

 

- « Je reprends pour ceux qui calculent rien à rien et pour ceux qui pionçaient », lança Arzhiel avec un soupçon d’agacement dans la voix. « Il s’agit là de la proposition de traité et des conditions d’une éventuelle alliance avec le Peuple des Loups. »

- « Et ça parle de quoi déjà ? » demanda innocemment Hjotra.

 

            Arzhiel se leva d’un trait et alla ramasser son presse-papier bien lourd par terre avant de se rasseoir, une grosse veine à son front.

 

- « Le Peuple des Loups campe dans nos douves depuis une semaine et c’est marre. Ils veulent des terres je crois. On leur négocie un droit de passage sur nos falaises et nos crevasses battues par les vents si ça les chante, on s’en cogne, on vit sous terre. S’ils sont pas trop crades, on les laisse installer leurs cahutes, avec leurs tronches, ils feront fuir les bêtes et les brigands et nous on est peinard. Dans deux mois, on ajoute des accords commerciaux et on les plume. »

 

            Les nains échangèrent le même ricanement niais à l’évocation de l’or.

 

- « Les camps de romanos dans le jardin, c’est pas top prestige », remarqua Hjotra, mais tant que ce ne sont que des nains ou des humains, je suis pas contre.

- « Et les Drows, ça vous choque ? »

- « Les Drows, c’est lesquels déjà ? »

- « Les Drows ce sont les elfes », expliqua Arzhiel à son héros perplexe.

- « Ah ? Et pourquoi ils veulent nos terres, on n’a pas de forêt, nous. »

- « Non, ça c’est d’autres elfes. Les Drows, c’est les elfes noirs. »

- « Vous êtes sûr, seigneur ? Je croyais que les Drows c’étaient ceux tout mauve. »

- « Ben oui c’est eux. Il sont mauves mais ce sont des elfes noirs…Bon laissez tomber, ça va prendre des heures à vous expliquer sinon et vous risquez un claquage, espèce de nullard. Quant aux orcs, je présume que… »

- « Les Orcs ?! » s’écria Brandir en se réveillant d’un bond. « BASTOOOOOON ! »

 

            Le maître d’armes s’empara de sa hache et courut autour de la table en hurlant, complètement hystérique. Le presse-papier vola une seconde fois, plus violemment cette fois. Il y eut quelques secondes d’un lourd silence avant que Arzhiel reprenne la parole, blasé.

 

- « Bon ben relevez-le ! Il fout du sang partout sur mon tapis en laine ! »

- « Baston… » gémit Brandir, à moitié sonné.

- « Est-ce que la venue d’étrangers non-nains sur notre domaine offusquera les dieux ? » interrogea Arzhiel en se tournant vers Svorn, le haut prêtre.

- « Il faut une épreuve », répondit ce dernier avec un sourire sadique. « Envoyons une fillette en bas âge entièrement vêtue de métal sur le sommet de la montagne une nuit d’orage. Si la foudre l’abat, les dieux n’accepteront pas ce projet. Auquel cas, il faudra naturellement sacrifier la famille, tous les proches et les amis de l’enfant, peut-être en les écartelant…Quoi, seigneur ? Pourquoi me fixez-vous ? »

- « Je me disais juste que vous êtes quand même sérieusement barré pour un sage. Bon, on oublie aussi l’avis des dieux, je connais leur opinion à mon sujet quand je vois autour de moi les bras cassés qu’ils m’ont expédiés. Les conseillers, un commentaire ? »

 

            Les trois conseillers, en retrait, se hâtèrent de dissimuler le menu du repas du soir qu’ils compulsaient et hochèrent négativement la tête. L’un d’eux acquiesça, mais se reprit fébrilement en voyant ses compères faire non. Arzhiel regretta de ne pas avoir davantage de presse-papiers sous la main.

 

- « Allez, rideau. Messires, merci de votre…participation. Cassez-vous maintenant ! Lorsque vous vous réveillerez demain, les Loups feront peut-être leurs paquetages pour nos montagnes et ce traité en fera des alliés. »

- « Des alliés ? » fit Hjotra en se grattant le menton. « Ahah, n’importe quoi ! Et pourquoi pas leur refiler un lopin de nos terres aussi ! »

 

            Arzhiel se leva en maugréant et quitta la pièce en claquant la porte.

Épisode 3 – Le Traité de Paix

 

Dans la salle du trône de la citadelle souterraine, l’heure était grave. Arzhiel, seigneur de la montagne, maître des pics et des cols, trésorier de l’association des amis du fromage de chèvre, avait convoqué ses plus fidèles conseillers ainsi que son état-major en une séance extraordinaire. Réunis autour d’une table croulant sous les plans, grimoires, cartes, stèles de runes et restes d’apéro, le haut commandement du Karak devisait sans répit. Dans la pénombre paisible de la pièce glaciale, les bougies reflétaient l’éclat solennel et déterminé qui brillait sur le visage poupon des vaillants Nains.

 

- « Bien, voici donc, pour les grandes lignes », conclut Arzhiel en achevant la lecture d’un large parchemin. « J’écoute vos avis et vos suggestions. »

- « À propos de ? » demanda Hjotra, l’ingénieur.

- « À propos…des fluctuations des prix de la courge au marché ces derniers mois. À propos du traité de paix avec les Princes-Loups, bougre d’ahuri ! Deux jours qu’on bûche dessus non-stop, ça ne vous évoque rien ?! »

- « Désolé, j’avais décroché. »

- « À part aux miches des radasses de la taverne, on se demande bien à quoi vous vous êtes jamais accroché… »

 

            Svorn émit un rire aigrelet pour se moquer de son pair sarclé dans les règles de l’art, jusqu’à ce qu’un regard noir un tantinet appuyé de la part de son seigneur ne le renvoie à l’étude de ses notes. Arzhiel se détournait quand un léger détail attira son attention. Brandir, le maître d’armes, dormait sur son siège, la bouche grande ouverte, un filet de bave sur la barbe. Un presse-papier en granit, en forme de champignon humoristique, vola au-dessus de l’assemblée et atteint l’assoupi en plein milieu du front dans un bruit sec de coquille d’escargot piétinée. Réveillé en sursaut par la douleur familière d’un nouvel os crânien ébréché, Brandir bâilla et se redressa, une amusante blessure à l’aspect de bolet dessinée entre les deux yeux.

 

- « Je résume pour ceux qui calculent rien à rien et pour ceux qui pionçaient », lança Arzhiel avec un soupçon d’agacement dans la voix. « Nous sommes des Nains, des fils de la pierre. Notre peuple est né du sang du Géant Primaire. Nous sommes les maîtres des métaux, fer, cuivre, acier, mithril, des joyaux et de la roche. Notre clan règne sur cette montagne de ses pics enneigés jusqu’aux tréfonds de ses entrailles. Notre forteresse a vu naître des générations de guerriers hargneux, de combattants solides, de guerriers honorables. Notre nom est craint et respecté. Alors, est-ce que quelqu’un peut me dire pourquoi depuis quelques temps le tiers-monde venu squatter notre paillasson nous surnomme « les p’tits gros de la cantoche ?! »

- « Je ne suis pas expert en géopolitique et relations diplomatiques, mais est-ce que ça n’aurait pas un rapport, même ténu, avec l’histoire du monopole de graille de toute la contrée ? » avança innocemment Brandir en grattant son front vallonné.

 

            Arzhiel se leva d’un trait et alla ramasser son presse-papier bien lourd par terre avant de se rasseoir pesamment sans cesser de fixer son champion, une grosse veine battant à son front.

 

- « On a réussi à éviter le génocide par tout le voisinage en distribuant gracieusement nos stocks conséquents de nourriture. Remercions les dieux et les doux ravages de la consanguinité, ces débiles ont gobé notre excuse d’agent de change véreux responsable de ce foutoir. Il n’empêche qu’on est bien ruinés et que les armées des Loups campent toujours dans nos douves. Le traité de paix est la seule option susceptible de nous sortir de ce bourbier, ainsi que de cette pièce qui commence à renifler sévère la chaussette usagée. »

 

            Quelques regards convergèrent en direction de Svorn, dont la réputation hygiénique désastreuse ne craignait aucune concurrence auprès des trolls des Marais Putrides. Le haut-prêtre dédaigna le sous-entendu. Il ne portait de toute façon jamais de chaussette, même en visite dans les cachots, les salles de torture et les égouts où il aimait se promener.

 

- « Les campeurs à poils longs veulent des terres, il parait », reprit Arzhiel. « Voici ma proposition : on leur négocie un droit de jouissance sur nos falaises et nos crevasses battues par les vents si ça les chante, on s’en cogne, on vit sous terre. On les laisse installer leurs cahutes, avec leurs tronches, ils feront fuir les bêtes et les brigands. Puis on attend qu’ils aient terminé de bâtir leurs niches pour leur demander un loyer, ainsi qu’un impôt sur les basiques vitaux comme l’eau, le sel, le bois de chauffe, la bière et la pâte à tartiner. Dans deux mois, on ajoute des accords commerciaux complètement aberrants et on les plume pour se refaire. Qu’en dîtes-vous ? »

- « Les camps de romanos dans le jardin, c’est vrai que c’est pas top prestige », fit remarquer Hjotra, « mais tant que ce ne sont que des Nains ou des Hommes, je ne suis pas contre. »

- « Et les Drows, ça vous choque ? »

- « Les Drows, c’est lesquels déjà ? »

- « Les Drows, c’est comme des Elfes, en plus psychopathes », expliqua Arzhiel à son héros perplexe. « Grands, chiants, la peau blême sur l’os, des problèmes et des crosses. Virilement châtrés par mémère, sociables comme des bourreaux complexés, sapés pareils, avec une passion dévorante pour les petits canifs et l’envie de s’en servir sur leurs voisins, vu qu’ils en sont un peu privés par maman à la maison, si vous voyez ce que je veux dire. »

- « Ah ? Et pourquoi ils voudraient nos terres eux ? On n’a pas de forêt, nous. »

- « Non, ça c’est les Elfes classiques. Les Drows, c’est les pendants de l’ombre des Elfes. Des Elfes noirs si vous préférez. »

- « Vous êtes sûr, seigneur ? Je croyais que les Drows, c’étaient les mauves de peau ? »

- « Ben oui c’est eux. Ils sont mauves, mais ce sont des Elfes noirs…Bon laissez tomber, ça va prendre des heures à vous expliquer sinon et vous risquez un claquage, espèce de nullard. Quant aux Orcs, je présume que… »

- « Les Orcs ?! » s’écria Brandir en se réveillant d’un bond. « BASTOOOOOON ! »

 

            Le berserker s’empara de sa hache et courut autour de la table en hurlant, rendu complètement hystérique par la seule évocation des ennemis héréditaires des Nains. Le presse-papier effectua un nouvel envol, plus violent cette fois, mais tout aussi précis. Une fois le calme revenu, il y eut quelques secondes de gêne intense avant qu’Arzhiel ne reprenne la parole, blasé.

 

- « Bon ben relevez-le ! Il fout du sang partout sur mon tapis en laine ! »

- « Baston… » gémit Brandir, à moitié sonné, étalé en position fœtale dans ses urines.

- « Est-ce que la venue d’étrangers non-Nains sur notre domaine offusquera les dieux ? » interrogea Arzhiel en se tournant vers Svorn.

- « Il faut une épreuve », répondit le chef de file des religieux avec un sourire sadique. « Envoyons une fillette en bas âge bardée de métal sur le sommet de la montagne une nuit d’orage. Si la foudre l’abat, les dieux n’accepteront pas ce projet. Auquel cas, il faudra naturellement sacrifier la famille, tous les proches et les amis de l’enfant, peut-être en les écartelant…Quoi, seigneur ? Pourquoi vous me regardez comme ça ? »

- « Je me disais juste que vous êtes quand même sérieusement barré pour un sage. Bon, on oublie aussi l’avis des dieux, je connais leur opinion à mon sujet quand je vois autour de moi les bras cassés qu’ils m’ont expédiés. Tant qu’on explore le terrain de la blagounette, les conseillers, un commentaire entre deux picoles ? »

 

            Les trois ministres, en retrait, se hâtèrent de dissimuler le menu du repas du soir qu’ils compulsaient et hochèrent négativement la tête. L’un d’eux acquiesça, mais se reprit rapidement pour s’aligner sur ses compères. Arzhiel regretta de ne pas avoir davantage de presse-papiers sous la main.

 

- « Allez, rideau. Messires, merci de votre…participation. Cassez-vous maintenant ! Lorsque vous vous réveillerez demain, les Loups nous serviront peut-être de portiers et ce traité en fera des alliés. »

- « Des alliés ? » réagit brusquement Hjotra en se grattant le menton. « Ahah, n’importe quoi ! Et pourquoi pas leur refiler un lopin de nos terres aussi ?! »

 

            Arzhiel se leva en maugréant et quitta la pièce en claquant la porte.