L'Autre-Monde
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Épisode 29 - La Banqueroute - Partie 2

 

L'espion s'avança d'un pas trainant en direction du trône, rompu de fatigue. Impassible, Arzhiel attendit qu'il soit parvenu en face de lui pour lui tendre la main à plat. Le sang-mêlé y déposa une poignée de pièces d'or, une adresse de caverne gravée sur un bout de stèle, quelques cailloux, un os et une moitié de confiserie (avec trace de dents sur la bordure).

 

- « Douze pièces d'or », compta Arzhiel en virant les boutons habilement mélangés à l'argent. « Je constate avec plaisir que les bourges de ma cour apprécient vos talents de bateleur. Vous pouvez garder le reste, vous l'avez bien mérité. »

- « Même le demi-bonbon ?! Youpi ! »

- « Et l'adresse. Je reconnais l'écriture. C'est celle d'Ulrika la velue, faites-vous plaisir. Retournez dans votre cage maintenant. »

- « Vous m’en voulez encore pour cette petite blague avec Shalimar ? » interrogea l'espion en obéissant, ravi de retrouver sa paillasse et sa gamelle de croquettes.

- « D’un côté, oui, parce que ses parents, trop heureux d’avoir enfin une occasion de caser leur fille, me harcèlent de courriers depuis des jours. D’un autre, non, parce que j’ai pu les enrhumer et leur négocier une avance sur la dot me permettant d’éponger une partie de nos dettes. »

- « Sommes-nous sauvés de la banqueroute ? »

- « Selon les bénéfices de reventes des potins et des ragots que vous me rapportez de mon troupeau d’aristos, ainsi que ceux du nouvel impôt sur les fenêtres et les balais, on devrait pouvoir éviter le stage de mendicité qui nous guettait. Sauf grosse catastrophe, personne n’aura à donner de sa personne, surtout niveau organes, pour nous renflouer. »

- « Vraiment ?! C'est une excellente nouvelle ! Vous me libérez alors ? »

- « Non. J'attends le retour de mes quatre collecteurs, au cas où il faudrait agrandir le zoo. À cause d’une grosse catastrophe par exemple… »

 

            Fidèles à leur serment, Svorn, Ségodin, Hjotra et Brandir se présentèrent à leur seigneur le lendemain, de retour de leur quête pour amasser quelque fortune salvatrice. Arzhiel ne masqua guère sa surprise de n’en voir aucun absent pour cause de décès, ni blessé ou capturé, ni en garde à vue ou cellule de dégrisement, ni même poursuivi par des chiens, des paysans en colère ou une armée étrangère. Troublé, mais méfiant par expérience, il conserva néanmoins à distance raisonnable ses gardes impatients de cogner du boulet avant de leur accorder audience.

 

- « J’ai amassé un butin de près de deux mille pièces d’or », claironna tout d’abord Svorn, le crâne lustré pour l’occasion, son corbeau, un œil dans le bec, dansant fièrement sur son épaule fientée.

- « Sans déconner ?! » s’exclama Arzhiel, sidéré. « Comment vous avez fait ça ?! »

- « En quoi est-ce surprenant ? Je suis haut-prêtre du Patriarche ! Je me suis rendu dans les hameaux de la vallée, précédé de ma réputation et, en échange de dons, j’ai accompli des rituels de bénédiction et de purification. »

- « Les culs-terreux vous ont lâché deux milles pièces d’or pour des prières alors qu’ils rechignent à vendre leurs gamines pour parvenir à payer nos taxes ?! C’est du flan ! »

- « J’ai peut-être un peu réorienté mon projet initial vers une série de conférences plus adaptées au style de mon public », admit Svorn à contrecœur. « « Mieux vivre avec ses parasites » a rencontré un franc succès. En même temps, ces gens-là n’ont même plus un balai chez eux, alors l’hygiène… »

- « Donnez-moi une seconde pour effacer cette vision de mon esprit avant que je dégobille sur les dalles…L’important, c’est que vous avez réussi. Faîtes briller l’or pour voir ? »

- « C’est vrai que ça a pas mal tourné, mais je n’ai plus l’argent. Sur le chemin du retour, j’ai croisé un marchand d’esclaves. Bon, ben, j’ai fait ce que la raison ordonnait, quoi. J’ai acheté tout son stock. Deux cents loqueteux qui déchirent. L’inconvénient, c’est que j’ai plus une thune et je lui en dois encore cinq cents balles. »

- « Quoi ?! Mais vous êtes siphonné ! Vous allez nous mettre sur la paille ! »

- « Encore un indice sur le blé », marmonna Brandir à l’attention de Hjotra. « C’est subtil, heureusement qu’on est malins ! »

- « Euh, les comiques ? » intervint Arzhiel. « Vous voulez bien attendre que je passe un bal à Svorn avant de commencer votre numéro ? Et vous, l’irresponsable des ressources humaines ! Qu’est-ce qui vous a pris d’acheter deux cents esclaves ? Vous avez l’intention de faire nettoyer votre piaule ?! »

- « Je suis cramé ! » admit le dresseur de bûcher. « J’ai laissé parlé l’émotionnel sur ce coup-là. N’empêche, des péons des contrées de sud à peine vérolés ! Je ne pouvais pas laisser passer une occas’ pareille ou ça partait direct à la concurrence ! C’est vous qui avez parlé de qualitatif pour les dieux ! Là c’est le top ! J’en ai sacrifié un ce matin, ça brûlait tellement bien que j’en ai versé une larme. J’ai une gamine d’une dizaine d’années même pas contagieuse, je vous la mets de côté ? »

 

Crispé sur son trône, Arzhiel n’écoutait plus, le nez dans son boulier. En louant le temple de Svorn comme salle pour les baptêmes, les lotos et les soirées privées du club de gigolos « durs comme le roc », il devrait pouvoir couvrir ces nouveaux frais. Une fois le haut prêtre invité par les gardes dans ses nouveaux locaux près de l’espion, le seigneur comptable se tourna vers Ségodin.

 

- « Monseigneur », clama d’un ton pédant le chevalier maniéré, « j’ai tenté de vaincre l’hydre des marais pour m’emparer de ses trésors, mais je fus terrassé par une mauvaise fièvre aux abords des marécages. J’ai défié les passants sur un pont, mais là encore, j’ai échoué, vaincu par une vieillarde d’une adresse fulgurante et aux coups de cannes impitoyables. J’ai adressé une demande d’or à ma famille, ils m’ont envoyé un tueur à gages que j’ai du soudoyer avec mon équipement pour éviter qu’il ne me blesse ou pire, me décoiffe. Finalement, il m’a fallu danser presque nu sur les tables à la taverne de l’Ogre Précieux pour payer mes frais de retour jusqu’au Karak. Je suis confus. Pitié, ne racontez pas ça à ma douce Elenwë ! Voir une bande d’Orcs ivres glisser des pièces d’or dans mon slip en cuir et se soulager sur ma jambe fut une expérience suffisamment traumatisante pour moi… »

- « Donc, niveau pognon ? » parvint à articuler Arzhiel en s’efforçant d’effacer une seconde vision de son esprit.

- « Je suis raide », avoua Ségodin après avoir vainement fouillé les recoins de sa culotte.

- «  Derrière les barreaux, le barré des bars », indiqua le Nain en rajoutant le coût d’une armure à ses calculs. « La cage ne devrait pas trop vous dépayser, ma danseuse. Par contre, ne vous avisez pas de vous effeuiller ou de vous tortiller ou le pourliche des gardes sous forme de matraque télescopique risque de vous faire rougir pour quelque chose. »

- « Vous n’interrogez pas Hjotra et Brandir ? » demanda l’un des conseillers tandis qu’Arzhiel se levait pour rejoindre ses livres de compte.

- « Je ne vous cache pas que le but de les faire participer, c’était surtout afin de les éloigner du Karak quelques jours, histoire de faire une pause entre deux crises de nerfs. Mais s’ils ont un compte-rendu de leurs concours de murges ou de leurs bastonnades de ploucs à nous servir, je devrais trouver quelques neurones qui n’ont pas grillées pour savourer ça ! Après tout, comme disent les Humains, la crise financière, on verra ça demain ! »

 

Le seigneur se rassit lourdement sur son trône. Hermétiques à l’ironie, comme à toute forme de subtilité, ou de réflexion, Hjotra et Brandir échangèrent un regard interrogateur, sans rien dire.

 

- « Si vous avez participé à la quête, c’est maintenant qu’il faut parler, c’est-à-dire juste avant que je n’ordonne aux gardes de vous latter les côtes », précisa Arzhiel.

- « Alors, on a fait comme vous avez dit,  », démarra enfin Brandir, « on a été voir les pécores du coin pour qu’ils nous fournissent en blé, mais même en les tapant, ils n’ont pas voulu nous fourguer du stock gratuit. Et comme on n’avait pas d’argent… »

- « Oui », poursuivit Hjotra, « c’était dure comme mission, vous auriez pu nous donner un peu de liquidités au départ. »

 

Arzhiel se tourna vers ses ministres ébahis qui lui retournèrent son regard navré sans commentaire.

 

- « Du coup », reprit Brandir avec sérieux, « on a décidé de chercher des sous. C’est là qu’on a aperçu un arc-en-ciel. On l’a suivi, jusqu’à atteindre son pied. »

- « De quoi ? Je suis largué là. C’est quoi ce plan avec un arc-en-ciel ? »

- « Comme dans les légendes ! » s’exclama Hjotra avec bien trop d’enthousiasme, à en juger par le nombre de matraques s’approchant de lui. « Au pied d’un arc-en-ciel, y a toujours un trésor ! »

- « Sérieux ? C’était ça votre idée pour trouver du pognon ?! »

- « Le souci, c’est que bizarrement, ça n’a pas si bien marché… »

- « Voilà qui est bien surprenant…Vous n’avez rien trouvé, c’est ça ? »

- « Si, le trésor était énorme, mais le problème c’est qu’on n’a pas pu tout prendre. On a été obligé d’en laisser et le reste a foutu le camp quand l’arc-en-ciel a disparu. »

 

Tous les regards se braquèrent sur l’ingénieur et le berserker qui affichaient un air déçu en évoquant ce « détail ».

 

- « On aurait du prendre un sac ou un coffret. On est désolés, seigneur. »

- « Mais alors… vous avez trouvé de l’or ?! »

- « Oui ! Enfin, non. On ne l’a plus. On s’en est servi pour acheter le blé. Comme lui, on est fauchés. D’ailleurs, faudra nous libérer une caverne ou deux parce qu’on a garé en épi comme des sagouins une vingtaine de charrettes remplies jusqu’à la gueule, ça risque de gêner le passage dans la cour. »

 

Effaré, Arzhiel se précipita pour jeter un œil dehors et faillit perdre le contrôle de sa vessie en apercevant les montagnes de céréales accumulées au milieu de la forteresse. Son râle de châtré attira conseillers et gardes aux meurtrières, laissant le champ libre aux deux récolteurs avant de se prendre une avoine. Une fuite avisée leur sauva la vie quand leur seigneur commença à décrocher les armes des murs pour leur lancer dessus avec fureur.

 

- « Quelle ingratitude ! » pesta Brandir une fois qu’ils furent à l’abri.

- « Ingratitude, c’est quand on maigrit, c’est ça ? » demanda Hjotra. « Oh, attendez, j’ai encore un truc dans ma poche ! Si c’est de l’or, on évitera peut-être le zoo ! Ah, crottin ! C’est qu’un diamant ! »

- « Pas de bol ! Je vous propose d’aller boire un verre en attendant que ça se tasse. Votre caillou servira au moins à nous offrir quelques murges et bastons ! »