L'Autre-Monde
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Épisode 28 - La Banqueroute - Partie 1

 

 

            La lueur clignotante de l'orbe enchanté tira Shalimar de la lecture des plans de bataille sur lesquels elle était penchée. D'un geste vif de sa main gracile (notamment grâce aux talents de son esclave spé manucure), la matriarche libéra la magie de l'artefact. De fines volutes de fumée s'élevèrent à l'intérieur de la sphère de verre, miroitant d'ondes et d’étincelles colorées se mêlant harmonieusement pour former lentement une image. La Drow haussa un sourcil circonspect à la vue du Nain casqué, assis dans une pose hautaine sur son trône ouvragé, un verre de vin rouge à la main.

 

- Salutations, Arzhiel ! Joli heaume. Encore vos problèmes d’eczéma nasaux, je présume ? Que me vaut l'honneur ?

- Salutations, reine sombre, roucoula le seigneur de la montagne d'un ton chelou. Mes pensées dérivaient vers vous au cœur de cette journée froide et solitaire et j’ai eu envie de vous…parler.

- On a dit qu'on arrêtait de jouer avec le globe de vision quand vous étiez ivre, vous vous souvenez ?

- Je suis sobre, seul votre charme m'enivre.

- Je vous préviens que si vous appelez pour un énième report du règlement de vos cotisations, vous pouvez toujours vous gratter, mon bonhomme ! Je ne...

- Je vous trouve particulièrement en beauté. Vous avez changé de coiffure ?

- Hein ? Oh, euh trois fois rien...J'ai du faire un shampooing après qu'un esclave ait stupidement éclaté une artère durant une séance de fouettage.

- C'est ravissant. J'aime beaucoup votre tunique cuir et os aussi. Le décolleté fantaisiste en forme de crâne vous confère un air de gamine ingénue adorable.

- Vous...vous trouvez ? C'est une vieillerie ! Je l'ai enfilé vite fait pour bosser mes prochains raids...

- J'adorerais me joindre à vous. C'est toujours un plaisir de piller à vos côtés. Peut-être pourrions-nous organiser tout ça autour d'un verre ?

 

            Prise de court, l'Elfe noire piqua un fard en jouant nerveusement avec le tranche-doigt lui servant de presse-papier. Un vacarme soudain s'élevant de l’artefact de communication la fit sursauter. L’ambiance changea radicalement.

 

- Fesse flasque ! Joueur de kazoo ! Sac à gnôle ! Vous allez virer votre fion tapissé aux vergetures de mon trône tout de suite, espèce de suceur d'orteils !

- Arzhiel ?! s'exclama Shalimar en reconnaissant la voix, le ton et le vocabulaire typique de son allié. Mais alors qui...

- Et reposez ce casque, voleur de poule ! Je l'ai piqué en personne à notre chef d'alliance ! Je vous avertis que si vous avez postillonné dedans, je vous éclaircie le râtelier au marteau et au burin !

 

            L'usurpateur tenta de s'enfuir précipitamment, mais percuta Brandir et Hjotra, cachés dans la pénombre, faisant rouler les trois boulets jusqu'aux chevilles d'Arzhiel. Ce dernier immobilisa les fuyards d'une fulgurante et impitoyable saisie par les poils d'oreille.

 

- C'est vous l'espion ?! s'écria-t-il en démasquant l’imposteur. À quoi vous jouez tous les trois ?! Vous utilisez mon orbe pour contacter des services de tapineuses à distance, c'est ça ?! La moche en plus ! Je...Shalimar, c'est vous ?

- Salutations Arzhiel, répondit froidement la sorcière. Salutations les boulets.

- Salut, m'dame Shalumette ! lança Hjotra d'un ton guilleret malgré le talon sur sa tempe écrasant son nez contre le dallage.

- C'est vous qui m'avez enfermé dans les latrines, sniffeurs de semelles ? aboya le seigneur. Qu'est-ce qui se passe ici à la fin ?! 

- L'espion, il était bateleur ! se gaussa Brandir, malgré le genou incrusté dans sa nuque. Il vous imite drôlement bien ! Il fallait absolument qu'on exploite son talent, vous comprenez ?

- Une boutade douteuse...grogna Shalimar en se rendant compte qu'elle continuait bêtement d'arranger sa frange comme une collégienne. « Je vois que vous et vos mâles consacrez toute votre énergie à l’accomplissement de cette mission sacrée, Arzhiel. »

- « Ouais, mais non, c’est parce qu’il faut qu’ils se détendent entre les batailles. Et…Mais arrêtez de vous marrer, crétins ! Fermez vos bouches ! Si votre cervelle voit de la lumière, ça va lui donner envie de mettre les bouts pour de bon ! J'en ai ras la moustache de me farcir vos faces, les farceurs ! Vous pensiez vraiment qu'une matriarche Drow chef d'alliance se laisserait abuser par votre tour de foire ?!

- Ils sont vraiment naïfs, c'est sûr, toussota l'Elfe Noire en tirant nerveusement sur sa tunique.

- Qu'est-ce qu'ils vous ont sorti comme plan, ces bourriques ? Ils se sont moqués parce que vous avez forci récemment, je suppose ?

- Comment ?! Non. Non, je n'ai pas grossi !

- Pas la peine de les couvrir, les hanches ne mentent pas.

- Je crois que je vais rajouter une forteresse sur ma liste de cités à raser...grommela Shalimar entre ses dents serrées.

- Non, mais ils ne sont pas représentatifs, hein, s'agita fébrilement Arzhiel. Je vous assure que le Karak se déchire pour assurer la victoire des Archanges.

 Tenez ! Voilà justement les conseillers qui arrivent avec la recette du mois. Vous allez voir que niveau finances, ça rigole moins ! »

- « Moins que niveau imitation ? »

 

            Arzhiel se racla la gorge et fit approcher ses ministres transportant un énorme coffre en bois. Sous les yeux avides des spectateurs, piétinés ou non, ils exposèrent timidement son contenu : trois piécettes luisant dans un vide béant.

 

- « Mes ronds ! » gémit Arzhiel d'une voix de castra. « Mes impôts, mes bénéfices du marché et mes économies ?! Où est mon argent ?! »

- « Après déduction des charges », déclara un conseiller, « nourriture, alcool, frais de gestion des animaux de l’atelier, dettes des esclaves sacrifiés par Svorn, indemnités aux voisins pour destructions accidentelles de patrimoine, procès perdus, achats de toilettes pour Dame Elenwë...il nous reste trois pièces d’or. »

- « Tr…trois ? » balbutia le Nain, livide. « Mais mon armée, je la raque comment ?! »

- « Sûrement moins cher que votre crédibilité », remarqua Shalimar. « Je vous laisse jusqu’à la prochaine lune pour renflouer vos fonds ou la guerre se fera sans vous. Enfin, si, avec vous, mais pas forcément de notre côté. Bon, je filoche, faut que j’aille raconter votre dernière facétie au Conseil. Finalement, vos boulets avaient raison : ça fait du bien de se poiler de temps en temps ! »

 

            Le globe s’éteignit et redevint terne, laissant Arzhiel hébété, les yeux fixés sur son coffre vide. Vexé et furieux, le seigneur fit rassembler l’élite de ses soldats, ses champions incontestés, des héros légendaires : Svorn le haut prêtre, Ségodin le chevalier Humain et Brandir et Hjotra, les inséparables combattants.

 

- « Et dire qu’on est au taquet avec ça », marmonna Arzhiel en regardant son équipe qui commençait déjà à chahuter. « On est mal, là. Bon, écoutez-moi ! Je vous propose une quête épique pour éprouver votre loyauté et votre bravoure. D’ici la prochaine lune, vous irez battre la campagne et user de toute votre astuce et votre talent pour ramener au sein de notre noble cité un trésor d’une grande valeur. Celui qui apportera la plus fabuleuse richesse sera…euh, disons que je l’amnistie pour toutes les peines de geôle qu’il a accumulé. Et croyez-en les registres, vous êtes tous concernés. Des questions ? Oui, Hjotra ? »

- « C’est pas une question, c’est une remarque. J’ai rien compris. »

- « Oh, comme c’est étonnant ! De toute manière, vous et Brandir, vous êtes là pour décorer et encore, parce que j’ai mauvais goût. Je vous le dis franco. C’est certainement pas sur vous que je compte pour nous sortir de la purée. Déjà, si vous n’empirez pas les choses, ce sera un exploit. Allez vous tripoter la nouille ailleurs, les adultes travaillent. Question suivante ? Ségodin ? »

- « Un acte charitable et dévoué aura-t-il autant d’éclat et de prestige qu’un trésor bassement matériel ? »

- « Rien à battre des bonnes actions. Ramenez du blé, c’est tout. »

- « Trop simple ! » s’exclama Brandir. « Pour ça, je connais un coin avec plein de granges dans la vallée ! Ah, mince, tout le monde a entendu mon idée ! »

- « Svorn ? » fit Arzhiel, ignorant sciemment la dernière remarque de son maître d’armes.

- « Disposons-nous du droit de tuer pour cette quête ? »

- « Pour vous défendre, oui, comme d’hab. Allez quand même pas trucider tout ce qui bouge dans un rayon de deux cents mètres sous prétexte d’un mauvais regard ou d’un refus en mariage, comme à votre dernière sortie de la montagne. »

- « Et pour se divertir ? » demanda le prêtre avec le plus grand intérêt.

- « Vous ne pouvez pas vous mettre à l’orpaillage ou à la collection de cailloux comme un Nain normal, non ? Je vous signale qu’on a pour mission sacrée la Moisson d’âmes exigée par les dieux. Il leur faut du qualitatif. Si on génocide trois bourgs de bouseux en Leur nom, demain, on se prend la montagne sur le coin de la gueule en rappel à l’ordre, vous percutez ? »

- « La Moisson, ça a un rapport avec le blé ? » interrogea Hjotra.

- « Oh, la barbe de votre mère, vous deux. La ferme ! »

- « La ferme, ça doit être un autre indice », murmura Brandir à Hjotra. « C’est très agricole comme quête en fait. »

- « Exécution… » conclut Arzhiel d’un geste fatigué.

 

À suivre dans l’épisode 29