L'Autre-Monde
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Épisode 27 – Cap’tain Quenotte

 

- « Je reviendrai dans trois jours », conclut Arzhiel.

- « Je ne sais pas, mon grumeau croustillant », répondit Elenwë, hésitante. « Je ne suis pas sûre d'être tout à fait d'accord. »

- « Non, mais c'était pas une question, ma limande efflanquée. Je suis le seigneur de ce Karak, je ne vous demande pas votre permission pour... »

- « Asseyez-vous ! »

 

            Arzhiel s'assit promptement sur un pouf proche, sans moufter. Après s'être assuré de la docilité de sa proie rivée par son regard de prédateur, Elenwë ricana en tapant des mains et tira plusieurs coffres de sa penderie. Le piège se referma. Arzhiel déglutit péniblement, comprenant dans la douleur l'épreuve imposée pour obtenir son aval quant à sa virée. Il s’installa plus confortablement pour réunir ses forces, puis inspira profondément, prêt à subir le défilé. À demi-immergée dans ses malles, Elenwë gloussait comme une fillette surexcitée. Elle sélectionna plusieurs habits et brandit le premier devant son époux avec un mélange d'affection, de fierté et d'appréhension sur le visage. Face à une implication si intime de la part de l'Elfe, Arzhiel s’efforça de lui faire honneur.

           

- « On dirait un napperon. Genre qui décore la table rustique d’une vieille campagnarde pour accompagner sa décoration à base de collection d’oies en porcelaine. »

           

Elenwë remballa sa robe, masquant à peine sa vexation derrière un sourire affable. Elle enchaîna devant son mari sérieux comme s'il occupait l'un de ses deux trônes.

 

- « Un tablier pour traire les vaches », décréta-t-il, concentré. « Soit la couturière qui l’a taillé était toxico, soit elle vous hait personnellement. »

 

            L’Elfe se mordit les lèvres, mais poursuivit, accélérant le rythme.

 

- « Hjotra possède la même tunique pour graisser les essieux des catapultes... Cette couleur diarrhée de purée de courgettes est à l’arc-en-ciel ce que la corde est au dépressif... Vous n'avez pas peur des ennuis quand la reine-momie viendra réclamer ses sandales ?...Les motifs de ce truc s’apparentent aux tâches de doigts sur la serviette de Brandir après une fondue aux abats... Alors ça, c’est facile : c’est le plaid d’un chat qui a des soucis urinaires... Je crois qu’on a retrouvé le tapis de sol de la salle de bains porté disparu, c’est donc maintenant une jupe ? Je n’aurais pas eu l’idée de chercher là. »

- « Ça suffit ! » s’énerva Elenwë en claquant son dernier coffre. « Ce sont toutes des pièces uniques et de grandes valeurs ! Vous avez des goûts de chiottes. »

- « Normal, le prix de vos toilettes me donnent envie d’aller aux miennes ! »

- « Vous savez que je m'apprête aussi pour vous plaire ?! »

- « C'est pas dans la poche ! Vous n’emballerez personne en vous sapant comme un sac ! »

- « Vous êtes un ignare en matière de mode de toute façon. »

- « La mode est une crotte de nez que je pichenette par-dessus les créneaux. Je peux y aller maintenant ? »

- « Sortez ! Et pas avec les morues que vous croiserez ! Pour votre gouverne, j'ai déjà acheté toutes ces petites merveilles. Donc ne dépensez pas trop ! Doux baisers ! »

 

Trois jours plus tard

 

            Arzhiel, vêtu d’un déguisement de lapin capé et masqué, émergea d'un passage secret débouchant dans l'un des six cent quarante garde-mangers du Karak. Il déambula à travers corridors, salles d'armes et buvettes, cherchant vainement âme qui vive dans la citadelle curieusement déserte. Finalement, il tomba sur Hjotra dans la cour, occupé à jeter du grain à une foule de volailles fort enthousiastes se pressant autour de lui dans un tumulte de plumes et de piaillements. L'image aurait pu être touchante si elle ne ressemblait pas tant à un assaut de groupies hystériques sur leur idole à la sortie de la douche. Elle s'avéra finalement délicieusement cocasse quand les poules rendues folles par la faim terrassèrent l'ingénieur hilare en le picorant au sang. Arzhiel savoura la lutte pathétique un instant, avant de finir par jeter la bière qu'il sirotait sur son lieutenant pour lui signaler sa présence.

 

- « Vous vous êtes faits plumer, mon poussin. Une vraie volée ! »

- « Salut seigneur ! » lança gaiement le jeune Nain en retenant d'une main son pantalon en lambeaux. « Sympa votre nouveau pyjama ! Il déchire ! »

- « Vous avez un grain ? Vous voyez bien que c'est un costume ! C’est une panoplie de Cap’tain Quenotte, le vengeur masqué héros des contes de mon enfance. Y avait une convention de fans dans la vallée ce week-end et je l’ai acheté là. Elle est terrible, hein ?! J’ai aussi ramené quelques parchemins dédicacés, des figurines en résine…Dîtes, on n’avait pas une tour de cent pieds de haut, là, avant ? »

 

            Le seigneur tendit un doigt ganté en patte de lapin vers le tas de pierres effondrées et le trou béant dans la muraille. Il fallut à Hjotra plusieurs essais, et plusieurs claques essuyées, pour comprendre que ce n’était pas le doigt qu’il fallait regarder, ni commenter.

 

- « Si, mais là, y a plus. L’ennemi l’a détruite avant-hier. »

- « L’ennemi ? » répéta Arzhiel en agitant ses longues moustaches en paille peintes. « Vous voulez parler des légions de chevelus et de sent-la-pisse qui nous assiègent ? Celles que j’ai du éviter en passant par le passage secret pour rentrer ? »

- « Ah ouais, ça doit être les mêmes. Vous ne trouvez pas que c’est vraiment de plus en plus mal fréquenté la région ? »

- « Et personne n’a eu l'idée de les éjecter avec tact, mais violence ? »

- « Au début, on a essayé. Mais Dame Elenwë nous a priés d’arrêter parce que le bruit de la bataille dérangeait sa sieste. Elle ne nous a autorisé que certaines activités. Du coup, on a pris pas mal d'avance sur notre lessive. »

- « Mais sinon, j’ai soudain une pensée anodine là : pourquoi le Karak est aussi vide que votre crâne de piaf ? »

- « Les copains sont tous partis après m'avoir assommé et enfermé dans la buanderie parce que je chantais en savonnant. Après le repassage, Svorn a préparé les armées et ils sont allés taper des gens. Comme on ne savait pas sur qui riposter et qu’on n’avait pas d’Orc sous la main, Svorn a choisi les Elfes. Il a dit qu'en cherchant bien, c’était forcément leur faute. »

- « Il est au courant que la tribu la plus proche est à deux cent lieues ?! »

- « Oui. Il a dit qu’il s’en foutait, qu’il voulait taper des Elfes. Vous croyez qu’il a bien fait, m’sieur Quenotte ? »

- « S’il revient mort ou changé en pâquerette, on dira que oui. Et c’est Cap’tain Quenotte, respectez un peu le grade, je vous prie. Et la populace ? Elle est partie en classe verte elle aussi ? »

- « Svorn s'en est servie pour faire diversion le temps de sortir les troupes. Il a fait croire à tout le monde qu'une fête foraine était venue spécialement pour nous. Tout le Karak est parti s'amuser. »

- « Mais les campeurs ont dû les capturer ! »

- « Apparemment, ils ne sont pas très éclairés les hippies. En voyant débarquer toute cette flopée de mamans avec leur marmaille, ils ont compris qu'ils gagneraient plus d'argent avec des manèges qu'en se battant. Aux dernières nouvelles, ils galéraient pour finir le petit train, mais la maison fantôme et la pêche aux canards font un carton. »

- « Pas très éclairés, c'est un euphémisme ! » s'exclama Arzhiel en recoiffant ses longues oreilles. « Mais qui c'est ces illuminés à la fin ? Je paye assez cher les crieurs publics de la région quant à notre affiliation aux Archanges de la Mort pour dissuader tous les glandus du pays de venir gratter au pont-levis ! »

- « Les serviteurs d’un démon récemment vainqueur d'un concours de gobage de flans, selon la rumeur. Mais personne ne les connaît. Encore des alliances du fond de l’arène dont l’unique aspiration est de mourir ratiboisées pour l’amour du chaos. »

- « Un démon qui veut répandre le chaos ?! Mince alors, l’originalité du projet me laisse pantois. C’est sûr que l’histoire va retenir leurs noms. Bon, ben, je vais me changer et si on ne parvient pas à négocier leur départ aux forains, on demandera aux amis Archanges de les convaincre de lever le camp. »

 

            Arzhiel se retourna et fit un pas avant de s’arrêter, songeur.

 

- « Oh et puis merde, j’y vais en Cap’tain Quenotte. J’ai payé cinquante piécettes de cuivre ce fichu costume, autant m’en servir. Et vu le niveau intellectuel en face, je serai ton sur ton. »