L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Épisode 26 - Que Justice soit Faite

 

            L’entrée d’Arzhiel souleva une vague d’agitation dans le grand hall. Le seigneur Nain, l’air bourru, salua brièvement ses sujets en fendant leurs rangs d'un pas rapide jusqu'à l'estrade trônant à l'autre bout de la salle. Il prit place à l’imposante table de pierre où se trouvaient déjà ses trois conseillers ainsi que son épouse Elfe, Elenwë. Face à eux, une foule nombreuse occupait de longues rangées de bancs et patientait dans un brouhaha de bavardages, de ricanements et de clameurs provenant de plusieurs parties de cartes en cours. Le seigneur fronça les sourcils en repérant les turbulents joueurs violant l’esprit sacré des lieux. En effet, il aurait donné cher pour les rejoindre jouer à la carpette, au gnome saoul ou au kilo de bouses. Par dépit, Arzhiel se résolut à intimer le silence à coups de maillet avant que les premiers barbecues ne soient allumés.

 

- « Vous allez m’expliquer ce qu’on fout là ? » chuchota Elenwë à son oreille. « Sinon, je me casse direct, la plèbe empeste le graillon et le chien humide et j’ai encore tout un parterre de plantes carnivores à nourrir. »

- « Svorn a convoqué le Thing, l’assemblée des sages », lui expliqua son époux en désignant le haut prêtre du côté de l'accusation. « Selon la tradition, les sages, c’est nous : cinq juges impartiaux dans une sorte de tribunal nain. Le but du jeu est d’écouter la plainte, oh comme c’est bizarre c’est Svorn qui chouine encore, la défense de l’accusé, encore plus surprenant, Hjotra, et de rendre la justice. »

- « D’accord », acquiesça la sorcière d’un air grave. « Sinon, autre question : qu’est-ce que je fous là, moi ? Je ne me souviens même pas la dernière fois où j'ai été sage. Ça remonte à avant ma puberté. Et vos sujets ne sont pas encore assez givrés pour me prendre pour une Naine, n’est-ce pas ? »

- « Peut-être à cause de votre moustache…Aie ! Je déconnais, rangez ces flammes ! Vous êtes là parce que votre rang l’exige. Vous êtes l’épouse du seigneur, le cinquième juge. Si vous croyez que ça m’amuse d’être là, moi aussi. J’ai juste une guerre d’alliances sur les bras, mais le protocole exige que je gère en priorité ce cirque-là. Tâchons de plier ça vite fait. »

 

            Arzhiel, l’air solennel, se leva et récita le texte sacré d’ouverture du tribunal ancestral de son peuple. Dans le public, personne ne l’écoutait, excepté Svorn qui répétait ses paroles à voix basse avec une vive émotion, la main sur le cœur, carrément en transe.

 

- « Le Thing sera présidé par les trois conseillers du Karak », annonça Arzhiel d'une voix assez forte pour couvrir le bruit des gages des perdants de la carpette. « Oh, les trois frères, réveil ! Hum, donc, je disais avant de gifler : les conseillers... Elenwë, ma charmante épouse tant-aimée par la population... oui, merci les sifflets... et moi-même. Je déclare la foire...pardon, l'audience ouverte. Svorn, vous avez la parole, détaillez votre plainte. Et tâchez de finir avant la nuit, je vous prie, ça saoule déjà. »

- « Merci, votre auguste honneur », susurra obséquieusement le haut prêtre d’une voix veloutée. « Monseigneur, vos paroles ne reflètent que trop votre grandeur et votre noblesse d’âme. Votre humble serviteur, moi-même, fidèle et loyal, se présente à vous pour traduire en justice un horrible personnage sévissant dans ce Karak. Grâce à mes investigations, je suis aujourd'hui en mesure de démasquer le responsable des fléaux qui s’abattent sur notre communauté ces derniers temps ! »

 

            Un concert d’exclamations s’éleva du public. Des cartes et barquettes de frites tombèrent. Nombre de postérieurs se dressèrent. Fort de son effet, Svorn se tourna d’un air triomphal vers la sortie et claqua des mains. Brandir et Ségodin apparurent en réponse sur le seuil, tirant à l'aide d'une longe, une vache qu’ils menèrent près de l’accusé.

 

- « Pourquoi je m’attendais forcément à une énormité pareille ? » marmonna Arzhiel tandis qu’Elenwë ricanait nerveusement. « Bon, Svorn, vous nous expliquez ou je vous laisse aller aux geôles par vous-même ? »

- « Ne vous fiez pas aux apparences, mon bon seigneur et maître, puissant guerrier ! Cet animal, cette bête fauve est, j’ose le prétendre, une véritable calamité. Cette vache est responsable de l’incendie du quartier des serviteurs, de l’épidémie de grippe et de la disparition des trois guerriers morts ce mois-ci, tragiquement étouffés dans leur vomi en cuvant leur bière ! En tirant les runes pour interroger les dieux sur l'origine de ce fléau, deux visions sur quatorze m'ont clairement indiqué ce monstre veule et laitier. Nul doute n'est possible ! Cette brouteuse vorace est habitée par le démon ! C’est une mécréante et une possédée ! »

 

            Arzhiel se passa la main sur le visage d’un air las. Un silence perplexe était retombé, seulement brisé par les applaudissements enthousiastes de Hjotra qui ne cessa que lorsque Brandir lui expliqua la situation.

 

- « Bon, je me tire », souffla Elenwë. « Vous pensez être en mesure de gérer ce conflit seul, mon aimé ? »

- « Je suppose que vous votez nul, comme après chacune de nos séances touche-pipi ? »

- « Elenwë est innocente ! » hurla Hjotra tandis qu’il venait de percuter.

- « Quoi Elenwë ? » demanda Arzhiel. « Non mais, l'autre, il a rien calculé au procès. Elenwë, c'est une juge ! Qu’est-ce que vous bavez ? »

- « Elenwë », expliqua Brandir. « C’est aussi le nom de sa vache. On l’a appelée comme ça parce qu’elle a la même démarche que votre épouse, seigneur. »

 

            Il y eut une injure en elfique, un sortilège de froid qui gela tout le premier rang derrière Hjotra quand il esquiva le tir, une mêlée ouverte, des cris, quinze blessés et une bonne heure perdue pour imposer de nouveau le calme.

 

- « Pour conclure », reprit Svorn en pointant un index accusateur vers la vache apathique lorsque les derniers glaçons furent balayés. « J’exige un châtiment exemplaire à l'encontre de ce démon à l’œil torve et au gémissement diabolique, végétarien de surcroit. Lapidation, écartèlement et pendaison au-dessus du bûcher me semblent incontournables à ce niveau. Il faut bien ça je crois, c’est le minimum. Si la corde rompt avec qu’elle ne meurt, c’est que son âme aura été lavée du mal et qu'on aura du steak au souper. Sinon, tant pis, on reste sur le Parmentier aux pieds de porc, mais justice sera faite. »

- « La parole est à la défense », soupira Arzhiel, blasé. « On vous écoute, Hjotra, vendez-nous du rêve. »

- « Elenwë est innocente », commença l’ingénieur avant de partir dans un fou rire avec Brandir.

- « Non, mais laissez pisser », murmura Arzhiel à son épouse qui redevenait écarlate.

- « Vache qui pisse ! » s'exclama gaiement Rugfid dans le public avant d'être changé en bonhomme de neige.

- « Il est évident qu'on essaie de la faire passer pour une vache émissaire », poursuivit Hjotra.

- « Bouc émissaire », corrigea Arzhiel.

- « Non, non, seigneur, euh, c’est gênant… mais vous n’aviez pas remarqué que c’est une vache ? »

- « Poursuivez », ronchonna le seigneur en agitant son maillet d’un air menaçant.

- « Elenwë a son caractère, mais elle n’est pas méchante. Tout ce qu’elle veut, c’est manger de la verdure, consommer de la bonne herbe, se faire gratter le pelage et traire deux fois par jour. »

- « Oui, je sais ce que c’est », commenta Arzhiel en regardant son épouse du coin de l’œil. « Difficile de ne pas l'envoyer paître au quotidien, hein ? »

- « En plus, elle ne peut pas mettre le feu ou tuer des gens, elle n'a même pas de pouce », asséna Hjotra. « Donc c’est pas elle, c’est pas possible. D’abord. »

 

            L’ingénieur caressa affectueusement sa vache qui mâchouillait d’un air absent, puis salua le public, fier de son plaidoyer. Svorn feignait l’indifférence, mais la pertinence des remarques de la défense semblait l'avoir passablement déstabilisé. Arzhiel en avait assez vu et entendu et comme il commençait à avoir mal aux fesses sur son tabouret en pierre, il ordonna la fin du jugement et le début des délibérations. Dès qu’Elenwë cessa de bouder et que les conseillers furent réveillés, il put entamer les débats.

 

- « Le Thing a pris sa décision devant le ciel, les dieux, les anciens et le reste de la joyeuse bande », déclara-t-il peu après à l'assemblée à deux doigts d'organiser une loterie pour tromper l'ennui galopant. « Les conseillers ont voté : coupable, non coupable et blanc. »

 

            Arzhiel fixa un instant ses trois ministres d’un air blasé où luisait un soupçon de désespoir furieux, puis il reprit sa lecture.

 

- « Nous avons une autre voix pour coupable de la part d’Elenwë qui tient apparemment à faire disparaître une rivale à son nom…Ouch ! Rhaa, c’est bon, on peut plaisanter, ça pique les flammèches ! Et moi, je vote non coupable parce que je dois être le seul ici à me rendre compte que ce jugement est absurde et que vous êtes tous sacrément secoués ! Bon, le corniaud qui a voté blanc. C’est toi qui tranches. Et magne ou c’est moi qui te tranche ! »

- « Euh, c’est quoi la question ? » fit l’intéressé en considérant avec malaise tous les regards braqués sur lui.

- « Pensez-vous que cette vache est une calamité envoyée pour tous nous exterminer, qu’elle mérite une mise à mort et que dès demain vous vous retrouvez comme par magie à nettoyer les écuries ? Ou au contraire, jugez-vous que cette bête n’est que la victime d’une fixette paranoïaque d’un haut prêtre méchamment dérangé ? En toute objectivité et sans vous laisser influencer, bien sûr... »

 

            Le conseiller hésita un instant, écrasé par le regard pesant de son seigneur, avant de finalement déclarer la vache non coupable. Les spectateurs poussèrent diverses exclamations pour témoigner leur satisfaction, leur mécontentement ou leur perplexité quant aux raisons de leur présence. Le raffut devint cacophonique et les premiers bancs volèrent lorsque Hjotra entama une gigue endiablée avec Brandir et Rugfid la reine des neiges sur la table des juges. Devant ce fantastique foutoir au milieu duquel trônait, imperturbable, l'accusée bovine, Arzhiel se leva, épuisé, bien décidé à s’en aller avant de distribuer des calottes au hasard. Il ne s’arrêta qu’une fois sur le seuil lorsqu’en croisant Elenwë la vache, celle-ci lui adressa un clin d’œil complice avant de repartir de son pas débonnaire.

 

- « Qu’y a-t-il, mon bon ? » l’interrogea Elenwë (l'originale) en le rejoignant.

- « Rien, rien », murmura le Nain, pensif, en suivant des yeux l'animal. « Ah si, faut vraiment que vous changiez de démarche ! »