L'Autre-Monde
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Épisode 25 – Le Prix de l’Âme

 

 

- « Donc là, j’y vais ? » demanda Brandir en fixant l’entrée de la grotte.

- « Voilà », répondit Arzhiel en le poussant en avant.

- « Mais on est sûrs que c’est la bonne caverne ? »

- « Non. On s’est dit que ce serait plus sympa de visiter le premier antre d’ours trouvé, histoire de vérifier si c’est un animal qui se réveille de bon poil. Bien sûr que c’est la bonne caverne ! Magnez-vous d’y rentrer, il flotte et on se trempe la gueule à vous attendre ! »

- « Ben, rentrez avec moi pour vous abriter ! » proposa joyeusement le guerrier.

 

            Ségodin soupira de détresse, Rugfid se frappa le front d’un air désolé et Svorn chercha une pierre saillante à jeter sur son camarade.

 

- « C’est un sanctuaire sacré, pauvre courge ! » rouspéta Arzhiel. « Vous entrez, vous butez le gardien et vous ressortez. Il s'agit d'une quête pour regagner votre âme. Si on vous aide, ça va tout ficher par terre et vous allez continuer à jouer les lopettes durant les batailles…. Qu'est-ce qu'il y a ?! Pourquoi vous boudez ? »

- « Vous m’avez traité de légume vert ! » ronchonna le maître d'armes, les bras croisés sur sa poitrine rebondie.

- « Entrez là-dedans ou des légumes verts, je vous en fourre la gamelle jusqu’à ce que vous arriviez enfin à passer les portes du Karak, ma grosse ! Les navets et les carottes, ça va vous détendre l’haricot et vous arrêterez peut-être de nous prendre le chou ! »

- « D’accord, j’y vais », céda Brandir, terrifié. « Mais c’est vraiment cruel de faire du chantage légumier, seigneur ! »

- « Survivez à la dernière comédie musicale elfe à la mode avec votre épouse et on pourra recauser de cruauté et de chantage. »

 

            Brandir fit un pas prudent vers la grotte. Jeta un caillou à l'intérieur en se cachant. Avança d'un nouveau pas. Imita le cri de la biche blessée pour attirer un éventuel ennemi. Franchit un mètre supplémentaire. Rampa sur plusieurs coudées. Et finit par pénétrer dans la caverne en volant, balancé par le reste du groupe.

 

- « Seigneur, vous pensez vraiment que ça va marcher ? » interrogea Ségodin, pensif. «  L’Esprit de la Terre a bien insisté sur le fait que personne ne doive l’aider. Il refusera de lui rendre son âme dans le cas contraire. »

- « Ouais, je me souviens. Et alors ? »

- « Il me semble que le maître d'outre-tombe qu’il devait vaincre, c’est quand même grâce à Rugfid qu’il a réussi. »

- « À ce propos, c’est la dernière fois que je fais l’appât à vampire ! » protesta celui-ci. « Il m’a ponctionné au moins un litron de sang, le crevard ! Je fais l'impasse sur le suçon dégueu parce qu'on est encore sur la digestion. Mais si je dois encore me faire serrer par un vieux moisi trop vorace, les vampires, c’est mort ! J'ai mes propres adresses, merci bien ! »

- « N’empêche qu’avec tout l’alcool qu’il y avait dans votre sang », signala Arzhiel, « pépé moustique, il était raide défoncé. C’était pathétique d’ailleurs de voir un roi des temps anciens vomir ses tripes comme un pochetron en chantant la comptine du petit escargot. »

- « Je ne suis pas certain que ce combat fut bien loyal », insista Ségodin.

- « C’est bon, vous n’allez pas chipoter avec les règles ! Brandir a tranché la question en enterrant définitivement le croque-mort. Nous, on était juste là en observateurs. »

- « Et le ver géant des marais ? Paralysé par l’odeur des pieds de Svorn ! C’était bien une intervention extérieure ! »

- « C'est allé très vite, je ne me souviens pas de tous les détails », rétorqua Arzhiel avec une mauvaise foi divine.

- «  Vous charriez ? La puanteur a rendu la bête complètement dingue. On aurait dit une ado Elfe en retard à l'ouverture des soldes. »

- « J'ai pas encore de preuve, mais je suis certain que tout ceci n'était qu'un coup monté de l’amicale des lavandiers pour me nuire ! » se défendit Svorn.

- « On parle bien d'une bestiole vivant dans des eaux croupies et se nourrissant de cadavres décomposés que vous avez réussi à assommer en vous déchaussant ? Je ne vais pas vous passer un savon, mais si vous voulez lavez votre honneur sur ce coup-là, vous devriez sérieusement revoir vos normes d'hygiène ! »

- « Mon cœur et ma foi sont purs, eux ! » se raidit le haut-prêtre. « Par contre, reculez un peu. J'ai des sandales fourrées. Avec la pluie, ça risque de sentir le phoque mouillé dans pas longtemps. »

- « L’Esprit a exigé l’essence de bêtes bien balèzes contre l’âme de Brandir », reprit Arzhiel en s’éloignant avec les deux autres. « Vous croyez vraiment que cette double main gauche aurait été capable d’en venir à bout sans nos coups de pouce ? »

- « Vous admettez donc que votre bourrade qui m’a envoyé au fond du gosier de l’élémentaire de plante n’était pas accidentelle ?! » s'emporta Ségodin.

- « Mais si voyons, vous imaginez des choses, mon vieux. Par contre, c'est sûr qu'avec votre armure complète, il a eu un sacré poids sur l'estomac le monstroplante ! Elle était légèrement fanée la plante verte avant que Brandir n'entame son élagage. »

- « Légèrement » ?! » suffoqua Svorn. « L'élémentaire saignait des yeux et se cognait la tête contre le sol. Il a été jusqu'à enfoncer ses racines dans sa gorge pour se faire vomir Ségodin ! »

- « Vous voyez, le grand », plaisanta Arzhiel en tapotant le chevalier vexé. « Comme ça vous saurez qu’Elenwë n’est pas la seule à rendre son repas à l’idée de vous mettre en bouche ! »

- « C’est distingué ! » pesta le noble en maugréant. « Je m’en fiche, j’annonce tout de suite que si l’Esprit de la Terre nous maudit pour tricherie, je nierais tout et vous accuserais. »

- « Mais quelle petite balance ! » s'exclama Rugfid en lui écrasant les orteils. « Vous croyez qu’on fait ça pour s’amuser ? C’est de la camaraderie et de l’esprit d’équipe ! De la solidarité et du soutien inconditionnel ! Parce qu’on est un clan, une famille !...J’y pense. Mais où est Hjotra ? »

- « Je l’ai enfermé dans la cage aux provisions de l’ogre qu’on a vaincu hier dans son sommeil », avoua Arzhiel. « Il a gagné un nid douillet d’amour avec l’autre captif, le troll anthropophage, baveur et pustuleux, en remerciement de sa diversion. Je crois que Hjotra lui plaisait bien. J’ai distinctement reconnu la flamme du désir dans son regard bestial. »

 

            L'averse cinglante redoublant d'intensité, le petit groupe alla se réfugier sous un sapin proche, Svorn face au vent. Le temps égraina de longues heures d’attente forcée dans le froid. Le jour déclina. Les aventuriers peinaient à décrocher leur regard impatient de la bouche sombre et silencieuse de la caverne. Arzhiel ne commença à s’inquiéter vraiment que lorsque Rugfid eut fini de remplir toutes les jointures de l’armure de Ségodin endormi avec divers insectes grouillants et visqueux.

 

- « Vous pensez qu’il va s’en sortir sans nous ? » interrogea-t-il, nerveux.

- « Il faut avoir confiance en lui », clama Svorn avec aplomb. « Il a mis en jeu l’avenir de ses poignées d’amour face aux légumes verts. C’est une meilleure assurance de sa part que sa parole. En plus, il sait qu’on lui ruine sa race au retour s’il échoue. »

- « C’est dans les Écritures Sacrées que vous trouvez ce genre de discours ? »

- « Non, là, c’est de moi. Une version plus personnelle, mais la finalité est identique. »

- « Tout de même, un minotaure enragé », fit Rugfid, soucieux. « C’est pas hors challenge pour lui ? C’est comme si Ségodin combattait un vieillard orc tétraplégique : aucune chance de victoire. »

- « Il faut qu’il se mette en boule », affirma Arzhiel. « Non, n’essayez pas, crétin, c’est une expression. Mais si l’autre lui fait un commentaire sur son bide ou lui sort un mot de plus de trois syllabes, Brandir va devenir fou furieux. Il chargerait même un dragon dans cet état. »

- « Regardez ! » s'écria Svorn en désignant l'entrée de la caverne. « Il revient ! Il est vivant ! Et il tient la tête du minotaure dans ses bras ! »

- « Vacherie », soupira Rugfid. « Je dois dix pièces d’or à Hjotra… »

- « Félicitations ! » l’accueillit Arzhiel quand Brandir approcha, ahuri mais indemne. « Je retire toutes les fois où j’ai dit que vous ne valiez pas un pet. Vous lui avez tiré les oreilles au taureau ?! »

- « Euh, pas vraiment », répondit le guerrier, troublé et ennuyé. « En fait, il s’est fait ça tout seul. Il pleurnichait dans un coin quand je l'ai trouvé, le brouteur. Il ruminait sa peine en parlant d'une comédie musicale elfe traumatisante « Robin Déboite » et de sa chanson d'amour niaise qu'il n'arrivait pas à se sortir de la tête depuis trois jours. J'ai pas eu le temps d'en placer une qu'il s’est tranché les veines avec les dents. Ça m'a pris une plombe pour lui couper la tête, j'avais que ma fourchette sur moi. Vous pensez que ça valide mon épreuve, le suicide ? »

- « Dans le doute, on va dire que oui », répondit Arzhiel, néanmoins un poil sceptique. « L'essentiel, c'est qu'on ait réussi sans perdre personne. Allez, mouvement, on va récupérer Hjotra et on se rentre vite ! La viande rouge, ça me donne toujours faim. »

- « Je me demande comment je vais expliquer tout ça à l’Esprit de la Terre », songea Brandir. « Dites, vous ne voulez pas y aller à ma place ? Hé ? Mais attendez-moi ! Ne me laissez pas ici. Ça pèle, c’est bientôt la nuit, y a des bêtes dans les bois et Ségodin qui ronfle sous un arbre ! Revenez, quoi ! »