L'Autre-Monde
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Épisode 24 - Silent Ville

 

            Parvenu au sommet du raidillon abrupt, Arzhiel marqua un temps d'arrêt pour embrasser les environs du regard. En bordure du sentier escarpé se dressait un rocher gravé enveloppé dans un linceul de givre. Il en tapota la surface du bout de sa hache pour mettre à jour les runes usées indiquant l’entrée de la cité fantôme de Bazhal-al Tûrn. Malgré les vents incessants, d'épaisses et opiniâtres écharpes de brume s'accrochaient aux reliefs des murs d'enceinte à l'architecture caractéristique des bastions nains.

 

Dans un silence pesant et solennel, l’importante troupe se déploya aux abords du large plateau montagneux retiré et désert. Au-delà de la muraille abattue, les contours d’une ville détruite et abandonnée se découpaient à travers le brouillard opaque qui nimbait l’horizon. Les bâtiments éventrés et les ruelles parsemées de débris et de couches de cendres gelées étaient livrés au courroux glacé de l'altitude. Il n’y avait pas un signe de vie alentour, pas un bruit, pas même une couleur. Tout était gris, sale, désolé, mort. Les visiteurs eurent l’impression de pénétrer dans des catacombes.

 

- « Charmant le bled », commenta Arzhiel en se grattant les aisselles. « Aussi flippant qu'un salon du mariage sans hôtesse et sans dégustation gratuite. »

- « Vous croyez qu’ils ont une taverne ? » interrogea Brandir, fourbu par l'ascension. « Ah, oui, mais non, ça doit être fermé à cette heure-ci ! En plus, on est loin de l'happy hour.»

- « Bazhal-al Tûrn », annonça gravement Svorn en désignant le champ de ruines. « Une ancienne colonie complètement détruite par Frostrol l’Archimage. C’est maudit tout partout, ça pèle, la déco craint et c’est vraiment un trou paumé. Mais qu’est-ce qu’on fout là ?! »

- « On est là parce que vous êtes des boulets », répondit Arzhiel du tac au tac en se tournant vers Hjotra. « Et lui en pôle position depuis qu'à votre dernière visite du col, cet aimant à baffes a ramené la poupée dans laquelle est enfermée l’âme démoniaque de Frostrol. Je suis à peu près certain que ce guignol a fait exprès de se faire posséder par sa marionnette, histoire qu'il n'y ait plus moyen de passer une nuit peinard au Karak. Vas-y que ça gueule comme un dément pendant ses cauchemars ! Vas-y que ça fiche le feu aux serviteurs d’un seul regard ! Merci la grève des larbins, je suis obligé de nouer ma serviette et de saler mes plats moi-même maintenant ! Et je ne vous raconte pas le coup de flippe quand je l’ai trouvé à poil au pied de mon lit à me mater avec des yeux rouges et la bave aux lèvres, deux heures avant l’aube. Comme si je n'étais pas assez loti niveau créature infernale avec Elenwë les jours de rut ! Donc on ne va pas s'enterrer dans ce trou : on rend la poupée et on se casse illico ! Bon, Hjotra, vous l’avez trouvée où cette saloperie ? »

- « Euh, m’en rappelle plus trop », bafouilla l’ingénieur en surveillant les trois nains armés de masses dans son dos et chargés de l’assommer au moindre signe suspect de possession. « Près des ruines, je crois. Ou dans une rue déserte. En tout cas, c’est certain que c’est dans un endroit où y avait de la neige et pas un mur debout. »

- « Moins précis, vous pouvez ? Ça où longer la falaise à deux grammes avec les yeux bandés ! » soupira d'agacement Arzhiel. « On n’a pas le choix, c’est parti pour la visite du cimetière ! Je vous préviens que si je me fais buter par une bestiole bien crade, je me relève rien que pour vous taper. »

 

            Le groupe des vaillants explorateurs s’engagea dans l'artère principale menant au cœur de la cité rasée, surveillant avec anxiété chaque recoin des bâtiments écroulés ou des murs calcinés, sursautant d’un même réflexe au cri lointain d’un corbeau ou d’une couche de glace se craquelant. La brume dense s’épaissit encore davantage à mesure qu’ils s'enfonçèrent plus avant, se refermant sur eux comme un étau. Seul l’écho de leurs pas sur les dalles brisées jonchées de gravats venait rompre le silence suffocant qui les cernait.

 

- « On aurait dû emmener l’Elfe », ronchonna Svorn.

- « Oui, c’est brillant », répondit Arzhiel. « J’aurais adoré entendre ses critiques assassines à chaque mètre parcouru sur le bien-fondé de l’expédition, le froid, le brouillard, le danger ou la forme inesthétique de tel rocher ! Je pense que ça aurait bien détendu l'atmosphère ! »

- « Non, mais on aurait eu quelque chose de correct à sacrifier. Au cas où. »

- « Au cas où quoi ? Même un monstre bien déjanté se suiciderait d’angoisse à vivre ici ! »

- « Ben, au cas où ça… » répondit le haut prêtre en montrant les formes éthérées s’arrachant de la brume pour glisser vers eux.

 

            Les soldats resserrèrent les rangs en brandissant leurs armes tandis qu'une nuée vaporeuse de fantômes décharnés surgissait des pans de brouillard pour traverser apathiquement leurs rangs. Malgré leur aspect effroyable et guère engageant, peu réagissaient à la présence des intrus, se contentant d’errer sans but dans un simulacre de leur existence perdue. Les Nains, nourrissant une défiance instinctive envers le surnaturel, ne goûtèrent pas vraiment l'accueil des mort-vivants.

 

- « Ça y est », déclara Brandir d’un ton étrangement détaché. « Va falloir que j’utilise ma culotte de rechange. »

- « C’est bon », tenta de les rassurer Arzhiel, « c’est juste des spectres ! C’est rien que des âmes en peine venues pour nous hanter et sûrement bien aigries d’avoir été maudites pour l’éternité. On ne risque rien donc. »

- « C'est vrai que c’est quand même un peu moins stressant qu'une impro de danseurs contemporains », relativisa Rugfid en vidant sa troisième gourde de bière. " Sauf que là, on ne peut pas les caillasser."

- « Moi, je les trouve mignons », avoua Hjotra en ricanant, jouant avec des fantômes de petites tailles couinant dès qu’il essayait de les attraper.

- « Ce sont les fantômes d’enfants », lui murmura Svorn à l’oreille.

 

            Le cri de terreur intense de Hjotra déclencha une sorte d’hystérie collective dans le groupe. Des soldats tentèrent de frapper les fantômes pour les chasser, d’autres poussaient des plaintes pathétiques et d’autres encore avaient déballés leur casse-croûte pour se redonner du courage.

 

- « Arrêtez de faire vos Elfes, bon dieu ! » râla Arzhiel. « Si le Patriarche nous voit avoir la pétoche, il va nous refiler la chaude-pisse…encore. On est des faucheurs au service des Archanges de la Mort, on ne va pas perdre l'esprit devant trois fantômes tout miteux. Vous là, revenez, ce ne sont que des revenants ! Arrêtez de paniquer, j’ai dit ! »

- « Monseigneur, je crois qu’une troupe importante de zombies nous encercle », l’informa l’espion d’une voix tremblante. « Si messire n’y voit aucune objection, je souhaiterais lui faire part de mon intense désir de chialer, voire de m’évanouir. »

- « Bon, d’accord », murmura Arzhiel en apercevant la masse grouillante des cadavres ambulants convergeant vers eux. « Là, vous pouvez paniquer. »

 

            Les mort-vivants arrachés des décombres et de la terre gelée dans laquelle ils croupissaient depuis des décennies fondirent sur les intrus avec rage et avidité. Un violent combat débuta contre ces adversaires effroyables et pas très propres, mais rien ne semblait enrayer la progression morbide des innombrables gardiens de ce lieu maudit.

 

- « C’est sans fin ! » pesta Svorn en foudroyant un groupe de monstres à l'aide d'une rune enchantée. « Je n’ai jamais vu une telle ardeur à revenir à l’assaut malgré tout ce que je leur mets dans la tronche ! »

- « Moi, si ! » rétorqua Arzhiel. « Je suis même marié avec ! »

- « Seigneur ! » hurla Brandir. « C’est la dèche ! Ils sont trop nombreux ! Pire, la plupart n'ont plus d'orteils ! »

- « Quelles redoutables créatures ! » se plaignit Rugfid. « Elles deviennent encore plus grognons si on leur donne nos sandwiches à la joue de porc ou à la langue de mouton ! »

- « Mais pourquoi vous leur filez de la bouffe ?! »

- « C’est parce qu’elles n’ont pas voulu votre bourse, cousin. Je cherche des solutions ! »

- « Mauvaise nouvelle ! » s’exclama l’espion, caché sous un cadavre. « Ou certains d'entre eux ont la gastro ou c'est qu'ils ont aussi des démons cracheurs d'acide à leurs côtés ! »

- « Taille et tranche ! » hurla Brandir en pleine frénésie meurtrière. « Taille et tranche ! Taille et…merde, c’est quoi la suite déjà ? »

- « Hjotra, faîtes quelque chose avec cette foutue poupée ! » s’écria Arzhiel, submergé.

- « Quoi donc ? Changer ses vêtements ? »

- « Moi j’ai appris la ventriloquie dans le temps », proposa l’espion, se couvrant le visage avec le sang du guerrier sous lequel il était étendu. « Vous voulez que j’essaye ? »

- « Rendez-la leur, bon sang ! » s'égosilla Arzhiel en marchant sur la tête de l’espion. « Vous voyez bien que c’est à cause de ça qu’ils veulent nous pourrir ! »

- « Ah, vous pensez ? Je la donne à qui alors ? »

- « Je ne sais pas. Essayez peut-être le démon qui ressemble à une petite fille là-bas et qui commande à tout le peloton !!! »

- « Non, ça ne va pas être possible, seigneur. C’est une enfant. Vous ne voulez pas y aller, vous ? »

- « Écoutez, je vais y réfléchir dès que les quatre zombies qui me mâchent les miches font un break, d’accord ? Bougez-vous ou je vous recycle en engrais pour les coquelicots d'Elenwë ! »

 

            Plus effrayé par la menace de finir sous la griffe de jardin de l'Elfe que par la horde affamée cherchant à le déchiqueter, Hjotra sprinta comme à l'heure de la soupe. Sa poupée brandie au-dessus de sa tête pour ne pas la salir, il trottina entre les rangs des fantômes geignards et des zombies putréfiés qui s’écartaient docilement de sa route, jusqu'à rejoindre la fillette cornue à l’écart. L’enfant lui décocha un regard froid et hostile à travers ses prunelles d'un noir insondable. Des trainées de larmes ensanglantées, sombres et encroûtées, parcouraient son visage blafard. Ses lèvres écorchées, tordues en un rictus épouvantable, s'incurvèrent en une parodie de sourire à la vue de l'ingénieur terrifié. Pétrifié par son habituelle peur panique des enfants, Hjotra fut tenté de tourner les talons, mais se ressaisit en recevant opportunément la botte d'Arzhiel sur le sommet du crâne.

 

- « Tiens, elle s’appelle Frostrol », balbutia-t-il en tendant la poupée au démon.

 

            La petite fille sembla hésiter, mordillant ses lèvres de ses dents jaunâtres et brisées. Elle ne put se contenir plus longtemps et se saisit du cadeau. Son air bougon s’évanouit aussitôt, chassé par un profond soulagement. L’instant suivant, la brume engloutit mort-vivants et démons qui disparurent le temps d'un battement de cœur. Hébétés et moribonds, les survivants du carnage se retrouvèrent seuls au milieu de la colonie abandonnée, comme au sortir d'un sinistre cauchemar.

 

- « Quelle boucherie ! » déplora Svorn en contemplant les pertes. « On a bien pris cher, les gars. »

- « Si j'en chope un qui a l'idée de ramener un souvenir de ce patelin, je l'y nomme ambassadeur à l'année », annonça Arzhiel, étalé, ensanglanté, dépouillé de sa bourse, de ses provisions et d'une botte.

- « Hé, vous avez vu ?! » lança joyeusement Hjotra en accourant vers ses compagnons. « La cornue m’a fait la bise, je crois qu’on va être amis ! Dites, on pourra revenir pour que je la revoie ? »