L'Autre-Monde
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Épisode 23 – La Forêt des Rêves Bleus

 

 

Arzhiel tendit la main pour saisir un flocon de neige virevoltant qui s’évapora au contact de son gant d’acier. Son haleine glacée s’éleva doucement en volutes à travers l’air gelé des montagnes. Le seigneur de guerre ajusta son lourd casque ouvragé et flatta le flanc de l’imposant bouquetin de combat qu’il chevauchait.

 

Il ne lui suffit que d’un geste pour que résonnent les cris ardents des centaines de soldats réunis sous sa bannière. La formidable clameur et le vibrant écho des cornes recouvrirent un instant le chant des vents tempétueux et des bourrasques drapées de neige. Bannières de clans et oriflammes blasonnés frappés d'or, de sable et de gueules se dressèrent en claquant fièrement vers le ciel tourmenté. La terre givrée crissa sous le pas de l’armée qui se mit en branle en entonnant d'ancestrales odes guerrières roulant comme le tonnerre.

 

Acculées au bord d'une vertigineuse corniche, les troupes orcs répondirent au défi en prenant position dans un concert de vociférations enragées. La peur et le désarroi des envahisseurs traqués et repoussés depuis des jours rendirent les barbares hargneux, résolus à jeter leurs dernières forces dans la bataille au mépris de leur sort, pour satisfaire à leur seule soif de vengeance. Arzhiel et ses braves n'en avaient que trop conscience, ce qui n'affirma que davantage leur résolution à se montrer impitoyables. En gage de leur farouche détermination, les premiers rangs formés à la hâte par les vandales des steppes furent sauvagement fauchés par le feu et la roche.

 

Une effroyable et spectaculaire hécatombe s'abattit sur les Orcs lorsque les terribles armes de guerres naines déversèrent des torrents de flammes et des pluies de pierre depuis les hauteurs. Mais même en dépit du chaos et de la confusion, rien ne semblait pouvoir juguler la marée enragée lancée à l'assaut de la pente. Les premières lignes de front se percutèrent et le vacarme des cris explosa au moment où les deux armées entrèrent en contact. Le rempart formé par les guerriers Nains lourdement équipés ploya dangereusement sous la pression des assaillants, mais tint bon. L'assaut contenu annihila les ultimes espérances des forces orcs qui, privées de failles dans lesquelles s'engouffrer, piétinèrent puis s'immobilisèrent, piégées. Embourbés, écrasés contre le mur de boucliers et de lances se refermant sur eux, l'échec de leur percée scella leur sort.

 

Hjotra, l’ingénieur en chef, balaya leur flanc droit de ses tirs redoutablement précis de balistes et de catapultes. Plus loin, les lanceurs de runes, enhardis par leur mentor, le haut prêtre Svorn, s'appliquaient à foudroyer le flanc gauche ennemi de leurs éclairs dévastateurs. Ségodin, l’allié Humain, mena sa troupe de chevaliers à revers de la mêlée pour refermer la nasse avec bravoure et efficacité. Il appuya ainsi de son audacieux assaut les puissants protecteurs Nains conduits par le Brandir le fou de guerre, continuant à résister à la pression frénétique des barbares. Le flux ondulant les lignes noyées entre-elles s'inversa alors inexorablement.

 

Ému par tant de loyauté et de courage de la part de ses irremplaçables champions, Arzhiel s’engagea à son tour dans la bataille, escorté par sa superbe et légendaire épouse Elfe, sorcière usant d’effroyables maléfices. Le glorieux seigneur et sa garde rapprochée de héros se ruèrent à l’assaut des blocs adverses refusant de plier, entamant une sanglante danse de la mort en les fauchant de sa hache et de son marteau. L'enchantement puissant des runes protectrices le recouvrant déviait les coups ennemis qui ripaient sur sa cotte de mithril étincelante. Le seigneur de guerre se savait invulnérable, non pas grâce au pouvoir sacré dont il était investi, mais parce qu'à ses côtés luttaient ses irréductibles fiers sujets.

 

Inaltérable était le devoir d'un Nain envers son peuple, son clan, sa famille et son Karak. Immenses étaient l'honneur et la fierté d'engager sa vie pour défendre l'idéal des siens et forger le destin des fils de la pierre et du métal. Futiles étaient la peur, le sang, la honte lorsque l'on accomplissait le dessein des cieux dans la lutte contre les ténèbres et la félonie. Car que valaient la mort et le sacrifice face au prestige offert par ses …  

 

Arzhiel rouvrit brusquement les yeux en sentant douloureusement croustiller ses côtes sous le poids d’un talon. De 10 à en juger par la facilité de pénétration et en chêne renforcé, vu la force d'impact. Ses sens lui revinrent complètement quand Elenwë commença à lui enfoncer ses ongles glacés dans le cou en quête de pouls, ou d'égorgement, puis en lui assénant en boucle de rapides gifles.

 

- « Kessecé ?! » marmonna piteusement le Nain, suspendant un instinctif coup de poing de riposte à un souffle du menton de son épouse penchée sur lui.

- « Reprenez vos esprits, ma grassouillette marmotte. Vous vous croyez le jour de notre soirée trimestrielle en amoureux ou quoi ? Réveillez-vous ! L’illusion a cessé. »

- « L’illusion ? » questionna Arzhiel en regardant, hébété, son état-major autour de lui.

- « Cette saloperie de forêt à mijoles est enchantée », éructa sèchement Svorn, très remonté. « Je vous avais bien dit de ne pas y foutre les pieds ! »

- « Les arbres sécrètent un parfum qui vous plonge dans un sommeil peuplé des rêveries incarnant vos plus chers désirs », expliqua Elenwë à son époux bouche bée. « Les victimes ainsi prisonnières de doucereuses illusions meurent sans se débattre. Leurs cadavres pourrissent aux pieds des arbres, alimentant leurs racines. C’est une vieille astuce de défense elfe, un peu obsolète, mais très efficace sur les buveurs de bière et ceux qui ont des soucis de prostates. »

- " En gros, on s'est fait endormir par des marchands de sommeil ? "

- « On y a tous eu droit ! » pesta Svorn avec amertume. « La forêt des rêves bleus, mon cul sur la commode, ouais ! Si ça ne tenait qu’à moi, demain, je lancerais la construction d’une chaîne de scieries dans tous les patelins proches ! »

- « C’est l’espion qui nous a sauvé la peau », poursuivit Rugfid pendant que Svorn gravait « forêt pourrie » sur les troncs les plus proches. « Le parfum n’a pas fait effet sur lui, il a perdu l’odorat, enfant, en respirant accidentellement les aisselles d’un Orc. Il a été retrouvé par Elenwë alors qu'il se faisait la malle. Elle lui a mis une valise et nous a réveillés avant qu’on ne soit aussi daubés que les pieds de Svorn. »

 

Arzhiel se redressa sur les coudes et contempla les sous-bois paisibles autour d’eux. L'espion, en slip, servait de cibles à châtaignes et marrons (avec bogues bien sûr) à Hjotra et Brandir. Il se souvint alors de leur expédition et de la fameuse idée du détour à travers la forêt.

 

- «  Une chance pour nous que vous trainiez dans le coin », fit-il remarquer à son épouse. « Qu'est-ce que vous fichiez si loin de votre boudoir ? »

- «  Qu'est-ce que vous croyez ?! » s'exclama la sorcière, soudain très mal à l'aise. « Que je suis venue vérifier la rumeur sur ce nouveau camp de jeunes bûcherons, c’est ça ? C'est fatiguant ce manque total de confiance et cette paranoïa maladive ! »

- « Et donc, vous faisiez quoi ? »

- « Je vous l'ai dit, écoutez un peu...non ? Ah ?...Hé bien...je...je communiais avec la nature. Je suis une enchanteresse Elfe, je vous rappelle ! Je...Oui ? C'est moi qu'on appelle ? J'arrive ! »

 

            Soulevant ses jupons, la sorcière détala brusquement à travers les bois déserts et silencieux. Arzhiel la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse, puis haussa les épaules.

 

- « C’est quand même vachement vicelard comme piège ! » râla Hjotra, sorti vaincu de la dernière manche de tirs sur lavette encordée. « On devrait tout cramer, tiens ! Avec du bol, y aura même un village Elfe planqué dans les sous-bois ! »

- « J'ai entendu ! » protesta au loin la voix d'Elenwë.

- « Un rêve… » marmonna Arzhiel, songeur. « Ça m’aurait étonné…La lose, j'avais un super bouquetin... »

- « Seigneur ! » appela Brandir en approchant. « Vous avez fait quel rêve ? Moi, j’étais seigneur de guerre et je régnais sur le Karak ! »

- « Oh, l’autre ! » s'indigna Hjotra en le frappant derrière le crâne. « C’était mon rêve, ça. Seigneur ! Brandir, il m’a volé mon rêve ! »

- « Aïeuu ! Seigneur, Hjotra, il m’a frappé ! Il tape dans le dos, il se bat comme un Elfe ! »

- « Plait-il ?! » s’exclama Elenwë d’un ton courroucé, surgissant de derrière les fourrés. « Il suffit ces insultes raciales ! J’exige réparation ! Arzhiel, vengez mon honneur ! »

- « Rien à carrer. »

- « Ségodin ! Vengez mon honneur ! »

 

            Le chevalier, occupé à retirer les brindilles dans sa chevelure en fredonnant une chanson d’amour bien mièvre, s’empressa de cogner les deux Nains se chamaillant et s’engueulant. Cette intervention malvenue déclencha définitivement les hostilités, mais le pugilat ne dégénéra véritablement que lorsqu'une motte de terre alla tâcher la robe d’Elenwë. Face à cet affront impardonnable, la sorcière perdit ses nerfs, embrasa ses doigts fourchus et arrosa de flammèches les trois crétins crotteurs.

 

- « Par la barbe du Patriarche ! » s’écria Svorn en lâchant ses graffitis. « Hérésie ! Cette mécréante d’Elfe brûle du frère Nain ! Tu n’es pas la seule à savoir lancer le feu, garce d’Oreilles Pointues ! »

 

            Tout feu, tout flamme, le haut prêtre jeta frénétiquement ses runes sur Elenwë, mais visa tellement mal qu’il ne réussit qu’à toucher Rugfid et à abattre une dizaine d’arbres alentour. L’explorateur dérangé en plein ponçage de ses mycoses plantaires bondit au cou de Svorn dès qu’il réussit à éteindre les flammes lui faisant du lèche-botte. Alentour, l’incendie s’étendait dangereusement.

 

            Arzhiel, toujours assis par terre, encore léthargique, observa la mêlée de ses sujets d’un air dépité. Désabusé, c'est à quatre pattes qu'il se dirigea vers l’arbre le plus proche pour en lécher l’écorce. Il pria pour parvenir à se rendormir avant que les flammes viennent le dévorer.