L'Autre-Monde
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Épisode 22 - À la Rescousse

 

            L’épaisse fumée chargée de cendres et de poussière se ramassa sur elle-même avant de rouler et de déferler telle une lame de fond, un éboulis vaporeux, une rafale opaque. Le nuage méphitique, étouffé par l’exiguïté de la galerie, se répandit avec fulgurance vers la liberté promise des couloirs adjacents. Le sifflement vrillant du mur de brume s’éloignant, résonnèrent les craquements des pierres fissurées par la déflagration ainsi que les bruits de chute spongieux des morceaux de cadavres tapissant le plafond. Arzhiel s’arracha aux limbes tentaculaires tournoyant autour de lui, le souffle haché et le pas mal assuré. Shalimar, la sorcière drow, enflamma une torche pour le guider dans la pénombre.

 

- « Sans faire exprès, vous avez balancé votre sortilège d’explosion majeure pendant qu’on était encore dans la mêlée », confia le Nain encore fumant avec une pointe de reproche dans la voix.

- « Sans faire exprès », rétorqua la matriarche sur le même ton, « votre ingénieur débile a déclenché successivement trois pièges mortels qui ont décimé l’ensemble de mon escorte. »

 

            Arzhiel se retourna pesamment. Non loin du récent cratère béant sur le lieu de l’escarmouche, Hjotra riait à gorge déployées au milieu des cadavres écharpés tandis que Brandir piétinait Ségodin pour étouffer les flammes lui léchant le dos. Un bras carbonisé de Gobelin se décollant du plafond passa tout près du seigneur blessé, ravivant sa colère.

 

- « Soyez assez mignonne pour vous contenir un peu plus longtemps la prochaine fois avant de lâcher la purée ! On a tout pris en pleine poire ! On joue à plusieurs, je vous rappelle. Égoïste ! »

- « L’égoïste, elle devrait vous laisser vous finir en solo au lieu de vous sauver les fesses pendant que vous vous faites tailler en pièces ! Et retourner cramer chez elle des mâles un peu plus reconnaissants ! Sauf qu’on est paumés au fin fond de ce donjon avec vos trois tarés en essayant d’en délivrer un quatrième ! »

- « Manifestement, il n’y a pas que Ségodin qui a le feu au derche », commenta Brandir en trainant derrière lui le chevalier à moitié-cuit. « Elle est à deux doigts de vous sauter au cou, votre copine, seigneur. »

- « La frustration et la tension sexuelles sont souvent exacerbées lors de moments critiques, » expliqua doctement Hjotra. « Le seigneur avait raison : elle est chaude brasero la Drow. »

 

            Une langue de flammes jaillie de la paume de la sorcière traversa les rangs des trois boulets sans les toucher, l’émotion à peine vive altérant la précision du jet. Le feu alla se perdre au fond du corridor suivant, trouvant écho dans le rugissement surpris et hostile d’une créature proche.

 

- « Fichus accords d’alliance militaire ! » ronchonna Shalimar en foudroyant Arzhiel du regard. « C’est toujours moi qui tire la paille la plus courte ! »

- « Vicieuse ! » lâcha Hjotra dans une toux mal simulée.

- « Tout de suite l’émotivité excessive ! » intervint le Nain. « Et simplement par peur du râteau. Contenez déjà vos humeurs et vos épanchements et invitez-moi à boire une pinte, on verra où ça nous mènera, ma grande. »

- « Tant qu’on évoque les sujets qui filent la nausée », rétorqua la cadre de guilde, « on parle de vos cotisations impayées ? »

 

            Arzhiel se figea et trouva désespérément une diversion. Les grognements inconnus et peu rassurants émanant du fond de la grotte tombèrent à pic.

 

- « Brandir, y a une bestiole là-bas, allez voir. »

- « Pourquoi moi, monseigneur ? »

- « Parce que vous me gonflez le biniou ! Hjotra, avec lui, et tiens, vous aussi Ségodin ! Hum ? Oui, peut-être c’est l’artère qui a été touché. Mais, fichez-y un garrot, j’en sais rien. Mettez-y un peu du vôtre vous aussi ! »

- « Je crois que le mieux, c’est qu’on y aille tous ensemble ou pas du tout », batailla Hjotra. « En plus, ça tombe bien, personnellement, j’ai pas envie d’y aller. »

- « Pour nous faire plaisir, les garçons », murmura Shalimar d’une voix suave et douce pour les convaincre.

- « On vous voit venir. Vous nous éloignez pour rester seule avec Arzhiel, petite coquine. Désolés, m’dame Chalumeau, on ne bouge pas. »

- « TOUT DE SUITE ! » hurla la Drow avec fureur.

 

            Les deux Nains apeurés se bousculèrent et chargèrent vers les bruits de la bête de plus en plus proches en se tenant respectivement par la culotte.

 

- « Et vous, qu’est-ce que vous foutez ? » lança Arzhiel à l’attention de Ségodin qui se recueillait en retrait, le poing sur le cœur.

- « J’adresse une prière à ma bien-aimée Elenwë afin qu’elle m’accorde force et protection pour le terrible combat à venir. »

- « C’est des cheveux à elle ? » interrogea Shalimar en remarquant ce qu’il étreignait avec ferveur.

- « J’ai demandé à mon ange elfique un de ses cheveux d’or en porte-bonheur. Elle m’en a vendu trois. Avec son sort pour guérir mes dernières blessures, ça m’a à peine coûté un moulin, un pressoir et quinze arpents de terre. »

- « Bah si vous collectionnez les poils », ajouta Arzhiel, « j’en ai plein à vous fourguer, à des prix plus compétitifs et de plusieurs parties de mon anatomie, si vous voulez. »

 

            Ségodin, offusqué, tourna les talons et partit rejoindre le combat en haussant les épaules. Il y eut des cris, des grognements, un rire incongru de Hjotra, un fracas épouvantable quand Brandir glissa sur une dalle et renversa une statue de trois mètres sur le monstre pour se rattraper, un hurlement d’agonie, puis le silence à peine interrompu par les prières de remerciements de Ségodin à sa poignée de cheveux. Arzhiel et Shalimar s’approchèrent et découvrirent une araignée gigantesque gisant sous les décombres. Hjotra, Brandir et Ségodin entamaient juste à côté un pique-nique. Choquée, Shalimar tenta de leur intimer un semblant de discipline par la peur en précipitant sa magie sur la dépouille de la bête qui explosa dans une gerbe gerbante. Les trois lieutenants enfilèrent leurs capuchons et attaquèrent le pâté en croûte de ragondin, rejoints par Arzhiel.

 

- « Nooooon ! » résonna une voix spectrale. « Gagarorn ! Maroufles ! Vandales ! Vous avez tué Gagagorn ! »

 

            Une forme livide et translucide flottant au-dessus de la tête de l’araignée gisant près du paquet de pommes chips apparut tout à coup. L’image projetée par le biais d’un sortilège illusoire représentait un mage Humain au regard ahuri et au gênant bonnet à grelots inspirant machinalement la méfiance, voire l’envie de lui jeter des ordures.

 

- « Digov le Fêlé ? » se renseigna Arzhiel tandis que l’intéressé luttait contre l’émotion à l’aide d’une série de génuflexions.

- « Il a une araignée au plafond, le Fêlé », déclara Brandir.

- « Rendez-moi mon haut prêtre Svorn. Il est le seul à connaître le temps de cuisson de la tarte aux coings et on a plein d’anniversaires ce mois-ci. Obéissez, sinon mes terribles guerriers continueront à massacrer tous les monstres gardiens de votre donjon ! »

- « Ainsi que le décor et les ornements », rajouta Ségodin à voix basse.

- « Vous êtes sûrs que c’est bien Digov ? » interrogea Shalimar, méfiante. « Ou son sort est raté ou il a raison de se planquer au fond d’un souterrain. Il est laid comme une fesse d’Orc. »

- « Bande de mécréants ! Hérétiques ! »

- « Oui, c’est bien lui », assurèrent les Nains. « On sent l’influence de Svorn dans son vocabulaire… »

- « Jamais je ne vous restituerai votre lanceur de runes, salopiots ! Ou alors, si vous insistez, je vous l’échange contre la Drow… »

- « Vous ne pouvez pas vous empêcher d’allumer tout ce qui bouge ! » soupira Arzhiel avec un regard désapprobateur pour son alliée. « Ça se voit que vous n’êtes plus toute jeune, mais vous avez peur de finir seule à ce point ? Ou vous avez perdu toute dignité et toute confiance parce que votre ex était infidèle ? »

 

            La matriarche referma son poing tremblant en tentant de refouler sa brusque envie meurtrière grâce à la respiration du petit chien et l’infime espoir de sortir de cette épreuve entière et saine d’esprit. Puisqu’elle ne pouvait enfoncer ses ongles dans la gorge du maître des lieux, ni assassiner Arzhiel et sa troupe de crétins sans devoir rédiger un rapport à la guilde, elle n’avait pas le choix.

 

- « Le péril vous guette, Digov le Fêlé ! » clama-t-elle d’une voix menaçante. « Vous avez déclenché la colère d’un puissant chef de guerre, un titan de presque un mètre et demi, capable de braver tous les défis pour l’amour des coings ! Revenez à la raison avant qu’il n’abatte sa fureur et son large séant sur votre donjon. Il pillera, il tuera et il n’aura de cesse de vous pourrir les lieux jusqu’à ce que son serviteur lui soit rendu ! »

- « C’est pas une raison pour me gronder », ronchonna le sorcier. « Partons déjà sur un week-end d’essai. Vous serez logée, nourrie. Prenez juste votre brosse à dents et quelques habits si vous voulez, même si vous n’en n’aurez pas besoin. »

- « Il suffit, fils de chamelle borgne ! » tonna l’Elfe noire, à bout de patience. « Veux-tu à ce point voir ce groupe de boulets hanter les couloirs de ton antre ? Ils feront fuir les aventuriers de passage et tu pourras mettre la clé sous la porte ! »

- « Et on videra ton garde-manger ! » renchérit Brandir avec enthousiasme.

- « Et on pissera partout aussi ! » s’exclama Hjotra.

- « C’est bon ! » capitula Digov, affolé. « On peut discuter, non ? Je vous rends le prêtre. De toute façon il est invivable, il a tenté de me voler mon Oiseau Bleu, il sent fort et il râle même en dormant. Mais à une seule condition ! »

- « Laquelle ? » demanda Arzhiel, curieux.

- « Je veux le Renard Pourpre en échange ! »