L'Autre-Monde
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Épisode 21 - La Quête de l’Oiseau Bleu

 

- « Sans vouloir paraitre trop vieille école, et je ne dis pas ça parce que j’ai l’âge d’être votre père, je pense qu’on ferait mieux de s’en tenir au plan classique », expliqua posément Arzhiel, immergé jusqu’au cou dans la source chaude.

- « Détendez-vous, monseigneur », le rassura la jeune servante en barbotant à ses côtés. « Je suis certaine que ça vous plaira un peu de nouveauté. Je vais chercher mon matériel, d’accord ? »

- « Non, n’insistez pas ! Je le sens pas ! Et je vous rappelle que votre précédente « nouveauté » a failli m’arracher la moitié du téton la dernière fois. Mon épouse était furax. Elle déteste découvrir sur moi des blessures dont elle n’est pas à l’origine ! »

- « Le palper-rouler était peut-être un peu trop vigoureux », concéda la Naine. « Cette fois, c’est bien plus doux : une petite centaine d’aiguilles à vous planter dans la peau. »

- « De quoi ?! Vous êtes une tueuse sous couverture ou vous prenez vos cours de tricot auprès du bourreau ?! Je veux bien qu’on se pelote, mais pas dans ce sens-là ! »

- « C’est pour vous décontracter et vous faire oublier votre tension. »

- « Hormis vos fesses potelées, je ne vois pas ce qui pourrait venir me tendre au fond de cette caverne privée ! »

- « Seigneur ? » appela tout à coup Brandir en tambourinant à la porte. « Vous êtes là ? »

- « Non ! Allez vous torcher ! »

 

            Brandir rentra dans la grotte, envoyant précipitamment les deux amants dénudés préserver leur dignité écornée derrière un rocher saillant. Un malheur ne venant jamais seul, la silhouette de Hjotra se dessina à travers les volutes de fumée aux côtés de celle du berserker. Un vent d’un froid pinçant s’engouffrant depuis la porte laissée ouverte se chargea de chasser la vapeur et de dévoiler les baigneurs tentant vainement de se cacher.

 

- « Sortez tout de suite d’ici, bande de rognures d’ongle ! » s’emporta Arzhiel. « Tringleurs de rideaux ! Boutons d’acné ! Pelures de pied ! »

 

            Comprenant qu’il avait commis une bourde et ne sachant pas laquelle, Brandir tendit poliment sa serviette à son chef. Celui-ci s’en servit pour le fouetter, puis pour essayer de l’étrangler, mais s’interrompit rapidement en voyant Hjotra bavarder familièrement avec sa maîtresse.

 

- « C’est ma petite sœur », l’informa l’ingénieur en souriant de toutes ses dents.

- « Votre sœur, c’était pas l’autre ?! »

- « Aussi, j’en ai huit en tout. On dirait que vous aimez beaucoup ma famille ! »

 

            Arzhiel s’enfonça sous l’eau brûlante, bouillonnant.

 

- « Va vraiment falloir que je relise les CV du personnel…Bon, vous voulez quoi, les touristes ? Que je sache quoi inscrire sur le registre avant de vous expédier au trou. »

- « On a eu un pépin », répondit Brandir. « Hjotra doit toujours un animal familier à Svorn et comme celui-ci le lui rappelle sans cesse en essayant de le tuer avec des tisons ardents, on a essayé d’en braquer un à la vioque des marais. »

- « La sorcière ?! Je vous ai dit cent fois de lui foutre la paix ! Elle est pleine de magie dégueulasse ! »

- « Ben, on le saura maintenant », fit Hjotra. « Elle nous a topé dans son poulailler et nous a malédictionnés. »

- « Maudit, on dit maudit. »

- « Ah ? Alors en deux briques : on dit le mot dit malédiction. »

 

            Arzhiel se pinça la base du nez, attiré par les profondeurs du bassin.

 

- « Quel genre de malédiction ? » regretta-t-il presque aussitôt de demander.

- «  À la prochaine lune, on doit se changer en pierre. »

- « Rhooo, les boulets ! Bon, Brandir pour vous ça ne risque rien, vous n’avez plus d’âme. Le sort ne marchera donc pas. Par défaut, la magie ciblera l’esprit, mais là encore, vous êtes à l’abri, elle ne rencontrera que du vent. »

- « Veinard ! » lança Hjotra, admiratif devant Brandir qui improvisait une danse de la victoire.

- « Vous, par contre vous n’êtes pas sorti du gravier, mon caillou. C’est bien pesant une malédiction en pierre. Cassez-vous le temps que je me mette mes miches au sec. Allez m’attendre à la salle du trône. »

- « D’accord, mais faîtes vite ! »

- « N’allez pas trop me les râper, quand même, le voleur de poules ! J’ai deux revues de troupes, quatre réunions, une pile de parchemins de lois à bûcher, la réparation de la tour est à superviser, je ne suis pas vraiment en avance pour passer une plombe à vous tirer de la mélasse ! »

- « Pas étonnant aussi que vous preniez du retard si vous glandez avec chacune de mes frangines, » commenta Hjotra avant de recevoir un tas d’aiguilles, environ cent, dans la tête.

 

            Une fois sa piquante séance de bain ajournée, le seigneur retrouva ses lieutenants qui tuaient le temps en jouant aux osselets déshabilleurs. Les menaces imagées proférées par sa tendre épouse en furie guidèrent ses derniers pas jusqu’à la salle du trône. Il fallut au Nain user de toute sa diplomatie pour convaincre Elenwë de ne pas changer les deux joueurs quasiment nus en mille-pattes et ce, pour avoir blessé sa vertu avec une aussi horrible vision.

 

- « On a déjà eu affaire à la vieille peau des marécages », expliqua Arzhiel une fois le calme restauré. « On ne peut pas lui bourrer la gueule parce qu’elle a la baguette sensible alors on va la jouer à la Naine. »

- « Vous escomptez l’enivrer ? » suggéra ironiquement Elenwë.

- « Grands dieux non, c’est une personne âgée ! Personne n’a envie de coucher avec elle, voyons ! On va commercer. Je sais qu’elle cherche depuis longtemps l’Oiseau Bleu. Si on le lui dégotte, elle lèvera certainement le maléfice. Sinon…Sinon, Hjotra vous préférez quelle pièce du Karak ? C’est pour savoir où vous mettre en déco une fois en statue. »

- « Les latrines me semblent toutes indiquées», proposa Elenwë avec dédain. « L’Oiseau Bleu repose au fond du donjon de Digov le Fêlé. Jamais ces deux abrutis ne l’atteindront vivants. »

- « Ils arrivent à se paumer en allant de leurs cavernes à la salle du banquet, je sais bien ! Je vais les confier à Ségodin. Il est moins débile que la moyenne de mes sujets, ça devrait aider. »

- « Ça ne va pas être possible », déclara la sorcière dans un sourire pincé. « Il a décidé de partir décimer un clan d’ogres après que j’ai mis en doute sa virilité lors de son échec à m’ouvrir un pot de confiture. »

- « Quoi, tout seul ?! Je retire ce que j’ai dit sur son niveau de débilité. Écoutez, ma douce planche à pain, on était d’accord pour que je vous prête mon Humain, mais n’allez pas me le casser en faisant n’importe quoi avec ! »

- « Entiché d’une Elfe ! » s’exclama Brandir avec une moue révulsée. « C’est dommage qu’on doive se passer de lui, c’est clair. Contre le Fêlé, ça aurait été pratique d’avoir un allié atteint des mêmes symptômes psychiatriques. »

- « C’était quel parfum de confiture ? » s’enquit Hjotra.

- « Bon, Casse-pompes et Casse-nouilles », intervint Arzhiel, « débrouillez-vous pour convaincre Svorn de vous escorter. Prenez aussi l’éclaireur, sinon la prochaine lune sera passée que vous n’aurez pas encore trouvé la sortie du Karak. Exécution, pauvres fions ! Et ne vous en faites pas pour nous. Si l’ennemi se pointe, je lui demanderais de revenir dans deux mois parce que mon état major est à la recherche d’un Oiseau Bleu ! Je suis sûr qu’il comprendra…»

- « Les écuries, je crois bien », déclara alors Hjotra d’un ton solennel.

- « Quoi ? »

- « La pièce que je voudrais décorer. Les écuries, c’est bien, y a toujours plein de poneys et de bouquetins de guerre à caresser et à brosser ! »

- « La lune va statuer, mais il reste de marbre alors qu’il n’est pas de taille », glissa Elenwë.

- « Décarrez tous de mon dallage et allez battre le pavé au lieu de faire bloc dans la lourdeur ! » conclut Arzhiel en montrant ses dents et le bout de sa hache.  

 

            Une semaine plus tard, Brandir et Hjotra se présentèrent devant leur seigneur pour narrer le récit de leurs aventures. Elenwë et Ségodin, ce dernier couvert de bandages des pieds à la tête, s’étaient joints à Arzhiel pour ne pas rater une miette de leur croustillante histoire.

 

- « Toujours la tête dure, mais pas en pierre », remarqua Arzhiel en observant ses deux champions. « J’en déduis que vous avez réussi à rompre le charme. »

- « Ah ça, aucune idée », avoua Hjotra, penaud. « Mais on n’est plus malédictionnés. »

- « Vous avez trouvé l’Oiseau Bleu ? »

- « Non, on a galéré trois jours dans le donjon et on a dû fuir quand Digov a capturé Svorn. »

- « Quoi ?! Et vous avez fui ?! »

- « Oui, on est retournés voir Mémé tourbière pour s’excuser poliment comme vous nous l’avez appris : sans taper, sans insulter et sans roter.  »

- « Ça a marché ?! »

- « Non plus », admit Brandir. « Elle voulait nous changer en zombies de compagnie pour égayer son jardin de fange. C’est quand elle a vu l’éclaireur qu’elle a voulu négocier. La fin de la malédiction contre le vieux bancal. Et nous voilà ! »

- « Je me demande bien ce qu’elle voulait faire avec lui ? » s’interrogea Hjotra tandis que tout le monde avait le même rictus de dégoût.

- « Ça ne s’est pas trop mal passé », conclut Brandir. « Et puis, ça nous a fait prendre l’air. »

- « J’espère que vous en avez profité parce que celui que vous allez respirer pour le mois à venir sentira beaucoup plus la sueur et le moisi. Allez, hop, au cachot ! »

 

            Sachant que ça finirait forcément de cette manière, Arzhiel avait préparé deux gardes qui encadrèrent les lieutenants pour les mener en prison. Hjotra se retourna avant de quitter la pièce, son habituel sourire niais sur les lèvres.

 

- « Digov le Fêlé a un message pour vous, seigneur. Il dit qu’il libèrera Svorn à une seule condition : il veut l’échanger contre le Renard Pourpre ! »

 

            Arzhiel poussa un long soupir las tandis qu’Elenwë étouffait mal un ricanement. Ségodin se promit de rire également, dès que sa mâchoire brisée le lui permettrait de nouveau, à la prochaine saison.