L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Épisode 20 - Question de Prestige

 

            Un mutisme pesant, étouffant, désagréable comme la poignée de main d’un malade de la gastro, inquiétant comme le sourire d’un dentiste. Pas un mot. Immobile comme un roc, Arzhiel fixa longuement son état-major réuni autour de sa table avec la même expression trouble que le nauséeux luttant pour préserver sa dignité. Seul son œil d’aigle, enveloppé d’une colère glaçante, sautait spasmodiquement de l’un à l’autre pour les transpercer de part en part. Svorn, Hjotra, Brandir, Rugfid, l’espion, Ségodin et même Elenwë sentaient la menace planer et observaient, en réponse à leur instinct de survie, un silence prudent en attendant que tombe la foudre. Après une attente insupportable dans cette ambiance pourrie de lundi matin, Arzhiel ouvrit un parchemin portant un sceau officiel et le déroula devant eux.

 

- « Ce n’est pas le menu ! » tonna-t-il quand Brandir se précipita pour s’en emparer. « Ni la liste des prochains condamnés à la pendaison, Svorn ! »

 

            Les deux Nains se rassirent avec la même déception sur le visage.

 

- « Salut les hommes ! Et tant pis si je me trompe ! » lança triomphalement l’éclaireur en faisant irruption dans la pièce. « Désolé du retard, je me suis paumé dans les couloirs. Un vrai dédale, ce Karak ! Vous pourriez indiquer la route au lieu d’écrire des slogans publicitaires pour le Patriarche sur les murs ! »

 

            Le regard palpitant d’éclairs d’Arzhiel invita le boiteux à rapidement prendre sa place sans en rajouter. Le seigneur un tantinet agacé reposa la hache dont il s’était emparé et reprit.

 

- « Vous vous souvenez tous de Sölmir… Mais si, bande de buses ! Le scribouillard parcheminé qui prend tout au pied de la lettre, envoyé personnel de notre guilde. Ah, si vous me dîtes que vous ne connaissez même pas notre nouvelle alliance, je vous envoie en stage agriculture dans les fermes des bouseux du cru vous refaire une culture ! »

- « C’est pas un truc avec la volaille, le nom ? » proposa Brandir. « Les piafs de la Mort ? »

- « C’est vous le piaf, déplumé ! » grommela Svorn. « C’est les Archanges de la Mort, têtard ! »

- « Ah ouais, c’est pareil, rapport aux ailes. »

- « Non mais ignorez-le », soupira Arzhiel à l’attention du haut prêtre cherchant ses runes d’incendie dans ses poches. « J’ai déjà prévu la formule de soins complets pour lui : épilation du maillot à la tenaille, gommage à la limaille de fer et séance de relaxation pour dix jours, au cachot. Au passage, notez bien tous que je pratique également les prix de groupe. »

- « Vous avez le projet de me brutaliser aussi ? » minauda Elenwë. Non pas que l’idée me déplaise au fond, mais je doute mériter ma place parmi…l’élite de vos cerveaux… »

- « Le jeune barde en débardeur de la suite de Sölmir fondant désormais en larmes en s‘empoignant férocement l’entrejambe à la vue de la moindre blonde ne serait pas tout à fait de cet avis », riposta Arzhiel, envoyant sa douce épouse à l’examen attentif et embarrassé de sa manucure. « Donc, comme je disais, Sölmir est venu faire une inspection « surprise » la semaine dernière, histoire de vérifier l’état du Karak, ou simplement pour nous les scier, je ne sais plus trop. Devinez quel jour, il s’est pointé, l’oiseau de malheur ? Il est venu… »

 

            Le seigneur s’interrompit et se tourna vers Ségodin en faisant craquer ses jointures.

 

- « Vous pouvez arrêter de me faire du pied, pauvre clampin ?! Elenwë, c’est plus à gauche ! Entre-nous, vu comme vous êtes gaulé, la tige, vous n’avez pas le niveau pour ce donjon-là. Lâchez l’affaire, vous allez vous casser les dents. Si ce n’est par moi, ce sera par elle. Comme dit le proverbe « avec la cougar, gare aux coups »…J’en étais où ? J’ai perdu le fil. »

- « Fil dentaire ! » ricana Rugfid avant qu’une chope en pleine poire lui fasse ravaler son trait d’humour et une dent.

- « Le jour de la visite », répondit l’espion en faisant des ombres chinoises de lapins au mur jusqu’à ce qu’une hache passe sous son nez en sifflant.

- « Il est venu le lendemain de notre bataille contre les troupes d’Elfes sylvestres des Durs de la Feuille », reprit Arzhiel. « La visite fut brève. Pendant que je bûchais bêtement tout seul ma paperasse dans mon bureau, tous mes lieutenants étaient ensemble au même endroit : la taverne du Bouc Vérolé. Comment je le sais ? Sölmir a trouvé le spectacle si instructif qu’il m’a tout détaillé dans ce joli rapport. Brandir dansant nu sur une table : torché. Hjotra, suspendu par les pieds à une poutre, se prenant pour une chauve-souris cherchant à être adoptée comme familier de Svorn : fin plein. Svorn essayant d’éteindre un début d’incendie provoqué par un jet intempestif de runes magiques : bien déchiré. Trois bataillons de soldats chargés ce soir-là de la garde du Karak : joyeusement biturés. L’éclaireur qui menait des expéditions pour guider les ivrognes jusqu’aux latrines : solidement pinté…. »

- « Ils se perdaient tous sinon et le quartier devenait franchement crade », signala ce dernier.

- « ...Et Ségodin », l’ignora Arzhiel par manque de projectile disponible. « Attablé dans un coin à pleurer comme une fillette. Ça chante, ça boit, ça festoie et vous vous pleurnichez ? Mais attendez, c’est pas le jour où Elenwë vous a forcé à manger les fleurs que vous lui aviez offerts ? »

- « C’étaient des roses », précisa le chevalier en sanglotant à ce souvenir. « Un piquant revers aux deux leçons : les Elfes n’aiment pas qu’on coupe les fleurs et les épines, c’est pas bon. »

 

            L’Humain renifla piteusement tandis qu’Elenwë affichait une moue impérieuse.

 

- « Si je ne vous détestais pas autant, vieux, je vous plaindrais bien. Mais je m’en secoue. Tout ça pour dire que j’ai pris un bon soufflon au nom de l’alliance pour le « manque insultant de prestige de mes sujets ». »

- « C’était une belle bataille ! », protesta Brandir. « On a même eu une vingtaine de morts de notre côté. Fallait bien fêter ça ! »

- « Ben ouais les gars, je sais, mais prestige quoi ! On est des Archanges ! On n’est plus des baltringues de la cambrouse là, on tape dans le bourge, le haut du panier. Le projet, c’est que des bouffeurs de ragondins des marais aux forniqueurs de chèvres des collines, rien qu’à notre nom, les méchants chient dans leur froc. Et pas qu’on baisse le nôtre, pour changer. Mais pour ça, mes coquines, va falloir salement bosser notre image ! »

- « Et notre langage, monseigneur », murmura Ségodin.

- « Hum…Euh, oui, j’en conviens, messire », répondit le Nain en lui jetant un regard assassin. « Moi le premier et en tant que votre chef de guerre, je promets solennellement de faire des efforts conséquents pour améliorer le…Par les bourrelets du Patriarche, Hjotra, vous voulez que je vous en mette un dans le pif maintenant ou on attend ?! Qu’est-ce que vous foutez à tripoter cette poupée au lieu de m’écouter ?! »

- « Elle est marrante, hein ? » répondit l’ingénieur enthousiaste en l’agitant devant lui. « Je l’ai trouvée dans les ruines de Bazhal-al Tûrn. »

- « La cité maudite, hantée et ensorcelée vous voulez dire ? »

- « On y est passé en rentrant de la bataille quand on a perdu le reste de l’armée partie pendant notre sieste. Mais Brandir avait faim, alors pendant sa pause casse-dalle, j’ai promené. Elle traînait sur un tas d’os calcinés ! »

 

            Le jeune Nain cessa soudain d’afficher son sourire niais et se dressa brusquement, ses pupilles devenues écarlates et la poupée s’embrasant d’un feu bleuté entre ses doigts. Sa voix devint caverneuse et gutturale tandis qu’une aura sombre se répandit autour de lui en fins tentacules dévorant toute luminosité.

 

- « Je suis enfin libre ! » éructa-t-il d’une voix surnaturelle épouvantable. « Moi, Forstrol l’Archimage, le Porteur de Nuit, le Héraut des Cendres, la liche des Trois Royaumes ! Mon pouvoir ressuscité va pouvoir dévaster ce monde perverti et vous serez les premiers à goûter aux flammes de l’enfer que je vais abattre sur ces terres ! »

- « C’est drôle », remarqua Svorn, intrigué. « Je ne savais pas que Hjotra connaissait la légende de Forstrol. On dit que c’est lui qui a détruit Bazhal-al Tûrn, mais qu’il fut enfermé dans un objet anodin inconnu. »

- « Hjotra, c’est vous ? » interrogea Ségodin avant qu’un rayon d’énergie ne l’envoie valser dans les airs.

- « Houlà, il est grognon », déclara Brandir. « Ça m’arrive aussi quand j’ai un creux. »

- « Creuse plutôt ta tombe ! » rugit le possédé en crachant des flammes dans toute la pièce.

 

            La panique générale se saisit de l’assemblée terrifiée. Seuls Arzhiel, dépité, et Rugfid qui n’avait pas encore compris le danger, demeuraient à leurs places. Elenwë vit ses sorts retournés par le mort-vivant réincarné et les attaques combinées de Brandir et de l’espion ne semblèrent pas l’affecter. Lorsque le vacarme devint insupportable, Arzhiel se leva pesamment et profita du boxon ambiant pour se diriger vers l’ingénieur habité qu’il sécha d’un rude coup de poing dans la mâchoire. Celui-ci s’écroula, sonné, et l’esprit de Forstrol s’évapora dans un cri de rage frustrée.

 

- « Finalement, j’aurais dû le lui mettre direct au lieu d’attendre… » soupira le seigneur, las.

 

            L’état-major, encore sous le choc, se rassembla prudemment derrière son chef pour observer Hjotra assommé, sa poupée brûlée serrée contre lui, baignant dans son urine.

 

- « À le voir aussi pathétique, je crois que je viens de piger le truc du prestige », commenta Brandir en scrutant son ami étalé. « À mon avis, on aurait dû commencer par la démonstration dès le début ! »