L'Autre-Monde
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Épisode 2 – L’Assaut des Loups

 

Arzhiel trottina hâtivement à travers les couloirs de la forteresse, guidé par les échos des premiers combats à l’extérieur. Il marqua un court arrêt, le temps de retirer ce fichu fond de culotte mal taillé s’aventurant trop douloureusement et intimement dans son entrejambe, avant de repartir. Le fracas de la bataille ponctué des hurlements des blessés, assourdissant, déchirant, lui rappela vaguement la chorale où son épouse l’avait trainé le mois dernier. Réprimant mal un frisson d’horreur à ce souvenir, il accéléra le pas. Au détour d’un corridor, il manqua renverser Brandir, le maître d’armes, venant dans l’autre sens.

 

- « La meute des loups crades nous assiège au cas où vous confondriez le barouf ambiant avec les répétitions de la prochaine kermesse. Qu’est-ce que vous fichez à glander dans les couloirs ? Et vous venez d’où ? »

- « Euh, des stocks de vivres… » répondit le guerrier mal à l’aise. « J’avais cru entendre un bruit et…euh…je m’assurais qu’il n’y avait aucun ennemi infiltré. »

- « Prenez-moi pour une buse ! » fit Arzhiel en lui tirant la barbe encore maculée de sauce aux champignons. « À la filoche, cervelle de piaf, au lieu de vous goinfrer comme si vous étiez enceinte ! »

 

            Arzhiel guida son champion à coups de pied dans son fondement replet jusqu’à ce qu’ils débouchent dans la cour extérieure. Le brutal assaut avait mis à mal les défenses du Karak et déjà, les premiers assaillants s’engouffraient dans la forteresse. Brandir n’avait pas fait un pas qu’une flèche perdue vint se ficher dans son épaule. Abasourdi, il fixa sa blessure, puis son seigneur, avant de devenir cramoisi, les yeux révulsés et la bave aux lèvres. Succombant à une violente et plutôt laide transe meurtrière, le guerrier devenu fou de guerre se jeta au combat en hurlant comme un porcelet passablement contrarié.

 

- « Visez la tête au moins, bande de bigleux ! » éructa-t-il tout en mâchouillant le manche de sa hache dans sa démence sanguinaire. « Visez la tête !!!!! »

 

            Arzhiel regarda charger le berserker bousculant et fauchant ses propres soldats avec une fierté quasi-paternelle.

 

- « Ah mais écartez-vous de son chemin aussi, vous autres ! Vous voyez bien qu’il part pas à la cueillette ! »

 

            Le seigneur délaissa à regret ce charmant spectacle de barbarie gratuite et entreprit de rejoindre sa position aux créneaux pour superviser la défense. Au passage, il croisa Svorn, le haut prêtre fanatique, qui jetait frénétiquement des runes explosives sur les rangs des soldats des princes-loups en contrebas.

 

- « IMPIES ! BLASPHÉMATEURS ! Oh, salutations, seigneur. Que votre journée soit bonne. HÉRÉTIQUES ! PAÏENS ! »

- « Hé bien, il y en aura au moins un qui s’amuse dans tout ce joyeux boxon… »

- « Grave, seigneur ! » jubila le sculpteur de runes entre deux déflagrations et des geysers de sang. « C’est des infidèles là-dessous vous savez, alors ce n’est pas pêché de prendre son pied à leur jeter la première pierre. MÉCRÉANTS !!! »

 

            Arzhiel tenta une répartie théologique de bistrot, mais celle-ci fut noyée par le ricanement jouissif et à peine flippant de Svorn lorsqu’il embrasa toute une rangée de bretteurs adverses. Arzhiel s’éloigna prudemment de l’excité à la caillasse, encouragé par une entêtante et répugnante puanteur de loups cramés. Sous une pluie de flèches et de rochers catapultés, il rallia enfin le poste de commandement occupé par ses conseillers et tâcha de reprendre les choses en main. L’intense et très salissant combat faisait rage dans la cour à présent et il se brisa la voix à coordonner les mouvements de ses troupes qui ne comprenaient rien.

 

- « C’est pas gagné », commenta Hjotra l’ingénieur en se pointant placidement, entre deux bouchées de pomme.

- « Mais qu’est-ce que vous foutez là avec votre goûter, vous ?! Vous n’avez pas l’impression qu’on se prend un bal là ? Regardez ! Ils ont déjà abattu la tour nord ! »

- « Ah non, ça c’est moi, seigneur. Je visais des hallebardiers avec la catapulte, mais j’ai abandonné. Ils étaient trop rapides et je ne touchais que nos murs. »

 

            Hjotra afficha une moue contrariée avant de hausser les épaules et de mordre à nouveau gaiement dans sa pomme. La seconde suivante, un magistral coup de pied au derche l’invitait à adopter une approche plus impliquée de la situation, au milieu de la mêlée où il s’écrasa.

 

- « Bon, j’écoute vos idées », grommela Arzhiel en se tournant vers ses conseillers applaudissant le tir de cloche en cloche parfaitement exécuté.

- « On sonne la retraite », proposa l’un. « Ah, non, oubliez. C’est vrai qu’on est chez nous… »

- « On fout le feu », suggéra le second. « On crame tout. Les loups ont peur du feu. »

- « On met les béliers en première ligne », soumit le troisième. « Et on leur fout le feu. »

 

            Arzhiel inspira à fond avant de parachuter un renfort aérien de trois nouveaux boulets dans un tir groupé techniquement irréprochable. À peine achevait-il son déhanché de la victoire pour souligner son exploit que l’envahisseur se retirait en refluant inexorablement.

 

- « C’est quoi ce plan ? Ils s’en vont déjà, les louveteaux ?! »

- « Seigneur, seigneur ! » hurla un protecteur en grimpant l’escalier pour le rejoindre. « Ils se retirent ! »

- « Si vous avez fait le voyage juste pour m’apprendre ça, je connais un moyen rapide de vous garantir le retour en classe premium. Pourquoi ils s’en vont ? On n’était même pas encore chaud. »

- « Quelqu’un avait oublié de refermer la porte des stocks et des réserves. Quand ils ont vu qu’on avait ni or, ni mithril, ni armement, mais que des montagnes de nourriture, ils ont fait demi-tour en râlant. L’un d’eux a même menacé de porter plainte pour butin minable. »

- « QUOI ?! Mais où sont toutes nos ressources ? Les joyaux ? Les piécettes ? Ma collec’ de casques à cornes ? »

- « Je les ai changés au marché contre du manger », répondit Brandir en approchant, couvert de blessures le faisant ressembler à un steak haché barbu. « C’était pour éviter de se faire piller. Vous avez vu comment je les ai trop bien feintés les poilus des steppes ?! Un p’tit bisou pour me remercier ? »

- «  Seigneur ! Seigneur ! » s’égosilla un lancier tandis que Brandir ricochait dans les escaliers, le visage encastré dans un bouclier en un fort cocasse duck-face. « Une autre armée en approche à l’ouest ! Ce sont les tribus des marais ! Leur messager annonce que les stocks de bouffe de la région ont été vidés récemment. Ils nous attaquent donc pour éviter la famine, mais vous saluent quand même cordialement. Ils demandent aussi des nouvelles de votre grosseur mal placée et… »

- « Seigneur, seigneur ! » s’époumona un guetteur depuis la tour sud. « Troupes en approche à l’est ! Leur porte-drapeau nous informe qu’ils viennent, je cite, nous poutrer la race à cause de la crise boursière en cours due à la pénurie de nourriture. On a faim, on vient distribuer des pains. C’est la faillite, on vient vous trancher la…Mince, un nuage de fumée. Je ne vois pas la fin du message, désolé. »

 

            Arzhiel ferma lentement les yeux et se laissa choir depuis son promontoire. Émergeant péniblement de sous un tas de cadavres, Hjotra, quelques dizaines de mètres plus bas, ne prêta une attention que trop tardive à l’ombre croissante le recouvrant.