L'Autre-Monde
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Épisode 19 - La Revanche de l’Assassin

 

 

            Vorshek s’engouffra dans le passage rendu étroit par la silhouette bombée de deux statues de Nains illustres et ventrus, puis glissa se draper d’ombres à l’écart, soupir ténu dans la nuit. Le couloir, désert et silencieux, ne lui renvoya que l’écho étouffé de ses propres battements de cœur. Au creux des heures fantomatiques de la nuit, le Karak tout entier était plongé dans le sommeil. Le Drow reprit sa progression à pas de loup, réprimant avec peine un rictus haineux en suivant la même route empruntée lors de sa première venue. Le souvenir de l’échec de sa tentative d’assassinat du seigneur Arzhiel faisait aujourd’hui encore trembler ses poings de rage et perturbait toujours son transit. Il avait connu là la défaite la plus cuisante de sa carrière. Sa seconde mission laverait son honneur bafoué. Soucis de flatulences ou pas, Vorshek était bien décidé à se venger des Nains responsables de son humiliation et de ses misères intestinales.

 

            Le Drow se figea instinctivement dans la pénombre en percevant au loin un raclement étrange remontant à travers le corridor. S’approchant aux aguets, il aperçut un Nain chauve à l’odeur corporelle tenace, s’affairant, agenouillé contre le mur. La mission de l’assassin ne consistait qu’à récupérer un trésor sans laisser la moindre trace, mais sa haine viscérale le fit hésiter devant cette proie facile. La potion magique qu’il avait bue lui assurait une invisibilité parfaite. Il ne risquait donc rien à briser l’échine d’un fou malodorant stupidement isolé. Approchant dans le dos de sa proie, Vorshek tendit ses mains vers son cou sans un bruit.

 

- « Je vous tiens cette fois-ci, espèce de petite frappe, bourse molle, lécheur d’aisselle ! » s’exclama soudain une voix encolérée à travers la galerie.

 

Svorn et Vorshek sursautèrent d’un même réflexe apeuré. Surgissant de l’obscurité, Arzhiel fondit sur le lanceur de rune, le saisit vigoureusement par l’oreille et le tira vers lui. Son attention concentrée sur le chauve, il passa à un cheveu du Drow médusé sans le voir.

 

- « Mais c’est vous, Svorn ?! »

- « Lâchez-moi, mécréant ! Oh, monseigneur ? Qu’est-ce que vous faites là ? »

- « Ben, et vous, pignouf ?! Ça fait deux semaines que je me gèle la nuit à traquer les vandales qui s’amusent à graver sur les murs de mon Karak ! Vous m’expliquez ce que vous foutiez là exactement ?! »

- « Je refaisais mon lacet », prétendit sans grande conviction le haut prêtre.

- « C’est quoi ça ? « Repentez-vous ou le Patriarche vous châtiera ». Mais ça vous amuse de saloper mes murs pour graver ces conneries, pauvre tâche ?! À votre âge ? Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez vous ?! »

- « Il faut insuffler la peur des dieux à nos Nains, seigneur, ou ils sombreront dans le pêché et consumeront leurs âmes ! Ils font leur tricot ou épluchent leurs légumes durant mes sermons au temple alors j’essaie de leur ficher les jetons avec des messages mystérieux. »

- « Vous êtes au courant que la moitié de mes sujets ne sait pas lire et que l’autre moitié ne sait même pas qui est le Patriarche ? Allez, c’est marre, je vous raccompagne aux geôles…euh à votre caverne. On règlera ça demain ! Et épargnez-moi vos gaz de protestation, je vous en prie, haut prêtre, c’est ignoble ! »

 

            Vorshek, le cœur battant, ne se permit de respirer de nouveau que lorsque les Nains se furent éloignés dans un boucan de tous les diables, s’accusant à tour de rôle des émanations empuantissant le couloir. Le Drow essuya son front et reprit son chemin une fois revenu à un niveau de stress stomacal acceptable. Pour se motiver, il songea aux moqueries de ses congénères l’ayant affublé du détestable surnom de « tueur aux tourtes ». D’un pas rageur, l’assassin rasséréné continua.

 

            Le Drow s’enfonça plus avant dans les profondeurs de la forteresse labyrinthique. Il croisa bien quelques gardes assoupis et plusieurs sentinelles ivres qui chantaient ou se battaient, mais grâce à son invisibilité et sa furtivité, personne ne soupçonna sa présence. L’escalier suivant lui permit d’aboutir à l’étage des cuisines où perçait un bruit régulier. Le tueur en alerte pénétra subrepticement dans la salle principale puis se figea au bout de plusieurs mètres. Stupéfait, il se rendit compte que ses pieds étaient fermement collés au sol et qu’il lui était devenu impossible de faire ne serait-ce qu’un pas. À quelques mètres, il devina la présence de deux Nains, apparemment aussi immobilisés que lui, et qui s’envoyaient un jambon chacun leur tour pour passer le temps. Vorshek usa de toutes ses forces pour se dépêtrer, sans résultat. Une heure plus tard, Arzhiel refit son apparition, manquant le bousculer en le dépassant.

 

- « Brandir et Hjotra… » soupira-t-il longuement en éclairant les deux captifs. « Pourquoi je ne suis pas étonné de vous trouver là, les frères « rate-tout » ? J’ai payé bonbon ce parchemin du sortilège de « Rivaussol », mais le piège a fonctionné. J’ai deux rats bien gras pris sur le fait. Vous allez encore me raconter que c’est un gang de tire-laines Gobelins qui vient la nuit piller le garde-manger, espèce de parasites !? »

- « J’avais un creux », se justifia Brandir. « Je n’ai repris que quatre fois de la mamelle de vache en gelée au dessert. »

- « Et moi, je cherchais mon raton laveur », déclara Hjotra. « Il a foutu le camp quand j’ai voulu m’en servir de doudou pour dormir avec moi. »

 

            Vorshek frissonna en reconnaissant la voix du Nain ayant balayé sa résistance mentale lors de sa captivité en ces murs. Machinalement, le Drow s’enfonça le poing dans la bouche pour ne pas couiner de détresse avant de se replier en position fœtale et se balancer d’avant en arrière. Arzhiel passa le quart d’heure suivant à décorer ses soldats immobiles à l’aide de nourriture, enfonçant des saucisses dans leurs narines ou les badigeonnant de sauce aux airelles et de miel sous les bras et dans le pantalon. Quand il fut lassé, et à court de noyaux de cerises à leur cracher dessus, il déchira son parchemin afin d’annuler le sort. Le seigneur laissa partir ses prisonniers délivrés, les obligeant néanmoins à finir la nuit dans le même état.

 

 Lorsqu’ils furent partis, Vorshek, libre à son tour, se hâta de quitter les lieux, passablement perturbé et les intestins en tyrolienne. Il lui fallut une autre paire d’heures pour se repérer et trouver l’accès du reliquaire où étaient enfermés les trésors. En chemin, il croisa notamment un chevalier qui s’entraînait à faire sa déclaration d’amour enflammé à une stalagmite, un raton laveur tremblotant visiblement traumatisé et une Elfe réprimandant un crapaud car le bon nombre de serviettes à apporter pour son bain de minuit était six, et non cinq. Maudissant la montagne entière et les fous qui la peuplaient, ainsi que le manque d’étanchéité de son nouveau pantalon en cuir, le Drow atteint enfin la porte du reliquaire, gagné par une peur panique.

 

- « Vous connaissez une blague ? » lui demanda une voix d’outre-tombe tandis qu’il s’escrimait pour forcer la serrure.

 

            Vorshek fit volte-face et réprima moins une brève série de soufflés brûlants qu’un cri d’effroi. Un spectre de Nain bourru à la mine sévère le fixait âprement, lévitant devant lui.

 

- « Vous connaissez une blague marrante ? » répéta Thoric de sa voix plaintive. « Oui, vous, le trompettiste. Entre créatures invisibles, il faut s’entraider. Vous cherchez quelque chose ? »

- « Ah…je…non, enfin si… » bredouilla le Drow au bord de la crise de nerfs. « La baguette de Selzix le fourbe. »

- « Allée de droite, troisième étagère contre le mur. Entre le globe des éléments et le crâne de la harpie. Ces ignares n’ont pas réussi à la faire fonctionner, ils s’en servent pour accrocher leurs clés. Vous ne connaissez pas une blague ? Une drôle, hein ? »

- « Euh…celle de l’Orc, du troll et du Nain sur un radeau ? »

- « Non, je la connais. Elle est nulle. Et en plus, j’ai rien compris. »

 

            Déçu, le fantôme s’éloigna en flottant et disparut en traversant la paroi. Vorshek déglutit, presque aussi livide que le mort-vivant, une main crispée sur son ventre gargouillant. Il s’obligea à penser à un panier de chatons, un champ de coquelicots puis aux gratouilles derrière l’oreille d’une esclave délurée et tactile, afin de reprendre le contrôle de ses émotions, comme de son colon trop sollicité. Il s’acharna ensuite comme un dément sur la serrure, plus pressé que jamais de finir cette mission et de quitter cet asile de fous furieux. Thoric reparut juste après qu’il eut réussi et refermé la porte derrière lui.

 

- « J’oubliais ! Faites attention à Touffou là dedans ! Il vous sentira même s’il ne peut pas vous voir et il est un peu taquin avec les étrangers. »

 

            Thoric comprit qu’il prévenait trop tard quand un hurlement de terreur résonna, bientôt couvert par les grognements rauques du cerbère chargé de la protection du reliquaire. Le fantôme haussa les épaules d’un air nonchalant et s’évapora en grattant son postérieur éthéré.