L'Autre-Monde
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Épisode 18 – Or Qui Mousse

 

            La brûlure de son bras engourdi par les lourdes frappes répétitives devenue insoutenable, Arzhiel interrompit son geste et reposa sa masse le temps de reprendre son souffle. Il s’écarta sensiblement de l’enclume après avoir cédé la lame d’acier rougie martelée à l’un des forgerons. L’épuisement du labeur ne suffisant toutefois pas à dissiper son irritation, le Nain se tourna vers Brandir, l’œil mauvais. Son champion puni tendait devant lui le parchemin envoyé par la matriarche Drow récapitulant le montant du tribut qu’elle attendait pour la fin de la semaine.

 

- « Seigneur, je pourrais mettre des gants au moins ? » tenta le berserker dans un sourire tordu. « C’est en peau d’humain, ce truc, c’est dégueu ! À tous les coups, ça tapissait encore le fond de slip d’un clodo ou la bouée d’une rombière la semaine dernière. Je ne suis pas vraiment chaud à l’idée de choper la gale pour le week-end. »

 

            Arzhiel resta coi. Il s’approcha de son lieutenant plein d’espoir et baissa son froc pour laisser la cour profiter de la vue de sa pleine lune dont il surmonta le sommet d’un petit drapeau blanc, fiché à la tenaille.

 

- « Notez que ma facétie naturelle m’a poussé à utiliser le même modèle de fanion que vous durant la bataille. Vous savez, celle contre les Elfes noirs venus venger Muíredach l’alchimiste, où on s’est fait laminer la fiole parce que, manque de pot, vous avez pris la poudre d’escampette avec vos troupes en plein offensive. »

- « Je ne me souviens pas…J’ai du avoir comme une absence… »

- « Comme le jour de la distribution de cerveaux et de burgnolles ? »

- « Je vous sens chagriné. Si c’est ça la question, sachez que je n’ai pas tourné les talons par peur de mourir. »

- « J’ai deux cohortes qui ont témoigné vous avoir entendu crier « on va tous mourir, ouin-ouin ! » »

- « C’était pas plutôt « ils vont tous souffrir ! Ouais ! Ouais ! » ? »

- « Allez vous installer sur la place du marché raconter ça à la populace que vous venez de ruiner, gros péteux ! Et gardez bien le drapeau en place surtout ! Si jamais dévoiler votre face cachée vous permet d’attirer de jeunes garçons dans votre musette, pensez à les convaincre de s’enrôler, histoire de remplacer les pertes, lavette ! »

 

            Le champion s’exécuta en trainant les pieds, mais fut rapidement inspiré d’accélérer le mouvement lorsque le jet de braises de son chef contribua à lui former de nouveaux cratères. Fortement agacé, Arzhiel quitta la forge en ressassant sa rancœur. L’absence absolue de compassion de la part des dieux guida ses pas jusqu’à Hjotra, vantant les mérites de sa dernière invention à des clients et plus loin, Ségodin, chantant une sérénade mièvre à souhait à Elenwë. Les yeux du Nain se rétrécirent à la vue de son épouse. Celle-ci avait en effet refusé de sauver l’armée du Karak débordée de la débâcle à l’aide de sa magie sous le prétexte que son vernis n’était pas sec. Arzhiel bouscula Hjotra, le jetant dans les bras d’une noble portant à peu près la même tenue bigarrée et chatoyante que Ségodin, s’empara de la fronde géante et tira vers le couple roucoulant. Le projectile, un gros sac rebondi, explosa sur la tête du chevalier, l’envoyant non seulement embrasser la paroi derrière lui à pleine bouche, mais le recouvrant en plus d’une nuée de fourmis mutantes grosses comme le pouce. La suite de son chant, bien plus qualitative et agrémentée d’une danse passionnée, fut largement applaudie par les passants.

 

- « Pas de bol », commenta Hjotra en s’extirpant d’une poitrine adipeuse tandis que l’humain commençait à se faire dévorer par les fourmis furieuses. « Vous avez raté Dame Elenwë. »

- « Ouais, c’est ça, j’ai raté », murmura Arzhiel en adressant un coucou à son épouse furibonde. « Hjotra, encore une invention délicieusement débile ! C’est digne de vous ! »

- « Merci, seigneur », s’exclama fièrement l’ingénieur. « Et merci pour la démo ! »

 

            Arzhiel s’éloigna en ronchonnant de son lieutenant assailli par les bons de commande. La distance étouffa rapidement l’écho des hurlements paniqués de Ségodin tandis qu’il regagnait la salle du trône. Flatteurs et pique-assiettes s’égayèrent sur son passage, seuls quelques gardes, trop ivres ou trop inconscients, firent preuve de la témérité nécessaire en s’exposant au courroux seigneurial. L’un d’eux trouva même le cran de venir lui annoncer le retour de son cousin Rugfid et de Svorn de leur expédition, même s’il repartit avec un gage et l’ordre de se déplacer en pas chassé jusqu’à la tombée de la nuit.

 

- « Laissez-moi deviner ! » lança Arzhiel, morose, en voyant les deux explorateurs approcher. « Ça a été un fiasco total. Vous n’avez découvert aucun filon, votre escorte est paumée ou morte, mais vous vous êtes arrangés pour rester en vie pour me raconter tout ça. J’ai bon ? »

- « Quel accueil ! » grogna Svorn d’un air boudeur. « Nous aussi on est contents de vous revoir, monseigneur. »

- « Pardon », se ravisa le Nain en s’enfonçant dans son trône. « Je suis un peu tendu, pour changer. Tout s’est bien passé alors ? »

- « Ah non », répondit Rugfid avec une sincérité désarmante. « Un vrai désastre. »

- « ... Je vous écoute, faîtes-moi rêver. »

- « C’est la foire aux monstres glauques là-dessous, vous n’imaginez pas le zoo ! Ça grouille de bestioles, plus encore que dans l’atelier de Hjotra ou le plumard de Svorn. C’est simple, on n’a pas passé un jour sans avoir aux miches un serpent géant cracheur d’acide ou un clan de cannibales en étui pénien. Heureusement, le trail survie en valait la peine : entre deux tentatives de nainicides, on a fini par dégotter un filon d’or encore vierge. »

- « Sérieux ?! Mais ça pourrait nous sortir de la purée ! On n’a plus un rond en poche avec cette histoire de tribut, sans compter les agios ! »

- « On était tout pareil jouasses, mon cousin », rit Rugfid. « Vous auriez vu ces pépites larges comme les hanches de Brandir, plus faciles à ramasser qu’une racoleuse endettée ! C’était le Walhalla ! Il ne manquait plus que les cocktails et des esclaves Elfes pour les servir. Tout ce flouze à portée de main ! Svorn voulait même lever une armée de mercenaires et marcher sur le Karak pour vous… »

 

            Le haut prêtre fit taire son compagnon d’un coup de bâton discret dans les genoux.

 

- « On est riches alors ?! » s’écria Arzhiel, comblé.

- « Pas de veine, le filon était une mauvaise pioche », le doucha Rugfid en massant sa rotule, l’œil soudain humide. « On a chargé les chariots ras la gueule, mais après plusieurs jours de voyage, une mousse dégueulasse est apparue dessus et a commencé à ronger l’or. Impossible de s’en défaire, même en nettoyant au savon noir ou au lait d’ânesse à la lavande. On a tenté trois voyages, même topo à chaque fois. Vous pensez bien qu’on ne serait pas revenu vêtus comme des garçons d’écurie si le filon était exploitable ! »

- « On ne serait même pas revenus tout court », marmonna Svorn.

- « Une mousse mangeuse d’or ?! Vous avez fumé avec vos potes cannibales exhibitionnistes, c’est ça ?! »

- « C’est une malédiction ou un enchantement», suggéra le haut prêtre impuissant en haussant les épaules. « Dès qu’on arrache l’or de la terre, la mousse se forme, se propage et dévore tout inexorablement. Un peu comme Brandir durant les banquets. »

- « Du coup, vous revenez les mains vides ? »

- « Pas tout à fait ! » s’exclama Rugfid, très enthousiaste. « On a des chariots pleins de mousse infectieuse et on a fait copain avec un ogre bègue qui récite des énigmes. On l’a ramené car il était sympa. Il a bouffé toutes nos provisions, deux serviteurs et même nos poneys, mais sinon il a le cœur sur la main. Et il connaît plein de blagues ! Il faut juste disposer du temps nécessaire à ce qu’il arrive jusqu’à la chute. »

- « Moi aussi je suis un comique», déclara Arzhiel d’un ton sombre. « Vous connaissez celle des deux ahuris qui finissent au cachot ? »

 

            Ségodin fit irruption à ce moment précis, titubant, en loques et couvert de boursouflures sanguinolentes dues aux morsures de fourmis. Il allait ouvrir la bouche pour supplier de l’aide quand il croisa le regard enragé de Svorn. La seconde suivante, le prêtre lui sautait au lambeau poisseux et saignant lui servant de gorge et le rouait de coups de bâton en hurlant à « l’invasion d’hérétiques humains ».

 

- « Que pouvons-nous escompter comme récompense, cousin ? » interrogea Rugfid, imperturbable.

- « Une mission de confiance », répondit Arzhiel, soudainement illuminé par un trait de génie lui faisant retrouver le sourire. « Mais arrêtez ce bordel tous les deux, on ne s’entend plus être sournois ! Ou rendez-vous utiles à la communauté, y a des arènes pour ça ! Donc, je disais, cher cousin. Demain, vous escorterez le tribut du mois à nos ennemis, saupoudré d’une bonne dizaine de pelletés de cette fameuse mousse. En toute logique, ils devraient nous haïr encore plus quand cette saloperie aura ruiné leur trésor. Sauf qu’à ce moment-là, ils seront devenus trop pauvres pour payer leurs troupes ! Là, on reviendra les défoncer ! »

- « Si vous le dîtes », accepta docilement Rugfid qui n’avait rien compris.

- « Oh, et votre ogre barde, là. Vous le refilerez à ma tendre épouse. Elle adore qu’on lui ramène des attire-poussières et des gadgets débiles de l’étranger. Celui-là devrait lui plaire. D’autant plus que je crois qu’elle aura besoin de distraction pour les jours à venir, le temps que son courtisan engrainé soit de nouveau en état de lui conter fleurette. »

 

            Les Nains se tournèrent vers Ségodin, mutilé et bastonné, qui gesticulait à terre tandis que Svorn hissé sur son dos lui mordait férocement l’oreille.

 

- « Dites, cousin », demanda Rugfid avec un sourire niais. « Entre nous, on vous a manqué ou bien ? »

- « Ou bien », répondit Arzhiel d’un air blasé.