L'Autre-Monde
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Épisode 17 - Diplomatie

 

            Arzhiel grimpa quatre à quatre l’escalier menant au chemin de ronde, engoncé dans son armure de guerre complète et suivi par une ribambelle d’officiers, de gardes du corps, de conseillers, sénéchaux, prêtres, serviteurs, trois cuisiniers, une danseuse du ventre et nombre de parasites conséquents hantant habituellement sa cour. Il se pencha au-dessus des créneaux pour observer avec attention les huit légions d’Orcs s’étalant sous les murailles du Karak. Après un instant d’intense stress, il retira son heaume et soupira. Par chance, le vent soufflait dans la direction opposée, lui épargnant la puanteur de la marée de sauvageons agglutinés plus bas.

 

- « On les connait les p’tits campeurs ou est-ce que je dois en déduire que mes beaux-parents ont reçu ma lettre d’insultes ? »

- « Il s’agit de trois tribus nomades suivant la migration des troupeaux des steppes et cherchant certainement une cité à raser au passage », expliqua un sage atteint de strabisme convergent.

- « C’est louche », ne put s’empêcher de répondre Arzhiel. « Leurs pisteurs doivent être de sacrées flèches pour avoir fait échouer la meute ici. Pas vraiment un coin à aurochs la montagne. »

- « Ils ne disposent d’aucune arme de siège, seulement de piétaille », intervint un sergent d’armes bedonnant. « C’est pour cela qu’ils n’attaquent pas. Ils essaient de nous intimider ! »

- « Oui, et on n’est pas du genre à se dégonfler, hein, soldat ? N’empêche que s’ils restent trop longtemps, ça va nous pourrir la saison touristique. Invitez leurs chefs à des pourparlers. S’ils ont des chefs et s’ils savent parler. Et qu’ils retirent leurs bottes ! On a ciré le hall ce matin. »

- « Des pourparlers avec ces monstres ?! » glapit Ségodin. « Seigneur, vous n’y pensez pas ! Ce ne sont que des bêtes sans âme, sans pitié et sans vêtement propre ! En plus, leurs femelles sont affreuses ! »  

- « Vivement la fin de votre puberté…Arrêtez donc de faire votre pucelle ! » le rudoya le Nain. « On va gérer. Si j’arrive à expliquer à mes boulets comment on tient une hache, je peux me faire comprendre de trois chefs Orcs. »

 

            Le rendez-vous fut fixé au lendemain après envoi de la réponse des nomades sous forme de griffonnages basiques sur un bout de parchemin déchiré, attaché à la patte d’un poulet mort, lancé par-dessus le mur d’enceinte. Malgré sa confiance apparente, Arzhiel était quelque peu inquiet. Brutaux, puissants et hargneux, les Orcs étaient un peuple taillé pour la guerre qu’ils livraient aux autres races depuis l’aube des temps. Les Nains avaient été opposés à eux lors d’anciens conflits de conquête et nourrissaient encore une certaine rancune teintée de crainte et de mépris envers eux. Le regard que les deux peuples se portaient ressemblait étrangement à celui de quelqu’un passant juste après vous aux latrines.

L’assemblée des Nains, renforcée de la présence de Ségodin, faisait face à celle de trois Orcs musculeux et terrifiants, autour d’une table. Le premier barbare demeurait impassible et immobile, le visage parcouru d’une bonne douzaine de cicatrices. Son comparse à ses côtés, une fouine empaillée juchée sur le casque, était en pleine conversation avec le dernier chef. Celui-ci l’écoutait distraitement, absorbé par la contemplation d’une canine de loup sale qu’il observait sous toutes les coutures.

 

- « Je croyais que Brandir perdait la raison en voyant un Orc », chuchota Ségodin en voyant le berserker rejoindre sereinement leurs rangs.

- « J’avais prévu », le rassura Arzhiel. « Je lui ai dit qu’il s’agissait de Drows qui portaient des peintures de guerre vertes. Me regardez pas comme ça, il m’a cru. Faut pas chercher pas à comprendre avec les bourrins… »

- « DA-BOUH ! » meugla soudainement l’Orc du milieu en guise de salut.

 

            Son haleine fétide fouetta le visage des Nains. Hjotra, directement en face, s’écroula d’un bloc dans un bruit sourd, sans connaissance. Dans un silence pesant, les regards se braquèrent sur l’ingénieur évanoui qu’Arzhiel fit habilement disparaitre au sol en renversant sa chaise.

 

- « Par les glaouis du Patriarche, il a un cimetière dans la bouche ! » marmonna Brandir en suffoquant.

- « S’il se met à siffler, on est tous morts ! », angoissa Ségodin, réfugié derrière un mouchoir brodé.

- « Zog zog ! » s’exclama le chef de droite en agitant la main.

- « Ouais, zog zog aussi, vieux », répondit Arzhiel en se pinçant le nez. « Bon, où sont les interprètes ? »

- « Ils ont bouffé le nôtre », souffla Brandir entre deux apnées. « Et nous, on a dégagé le leur au trébuchet. Un partout, balle au centre. »

 

            Arzhiel s’éclaircit la voix pour capter l’attention générale et déplia une carte des environs sur la table dont il atteint le milieu en prenant appui sur la nuque de son ingénieur écroulé. Intrigués, les Orcs échangèrent des grognements rauques et des exclamations gutturales incompréhensibles. Arzhiel craignit le faux-pas diplomatique devant cette forte agitation, jusqu’à ce qu’il se rende compte que les barbares étaient en fait fascinés par une caricature sur un coin du parchemin représentant Svorn, son bâton planté dans le postérieur. Arzhiel baissa son regard courroucé sur le facétieux auteur du dessin qui reprenait juste ses sens sous ses pieds. La tête de Hjotra rebondit par terre tant le coup reçu fut violent.

 

- « Bien ! Je sens que ça va être folklorique encore ! »

- « Zog zog ! Baouuuu ! Shag shag ! » fit l’Orc du milieu, agitant les fesses pour mimer à ses congénères le croquis du haut-prêtre analement rallongé.

- « Oh, machin, tourne ton groin par là ! », lança Arzhiel pour couvrir le vacarme des rires gras. « Hé, Haleine-de-Fossoyeur, regarde la carte. Voilà, gentil, t’auras ton os. Bon, là, montagne à nous. Nains crécher là et toi et ta bande de loqueteux…Oui, il est très beau ton croc de loup…N’hésite surtout pas à te le carrer à la Svorn, apparemment tes potes sont fans. Donc toi et tes romanos poussiéreux partir. Décarrer. Virer. Foutre le camp. Vous pas pouvoir glander sur domaine des Nains sinon, Nains disperser tes ancêtres et ta descendance à coups de runes de feu et de catapultes. Hein ? Boum et splash. Hop, hop, toi prendre maman et tes chèvres et quitter montagne. Voilà, je crois qu’on a fait le tour. »

- « Oui », intervint Ségodin l’index en l’air. « Le Sénat interdit formellement l’occupation des terres d’autrui avec du bétail laineux depuis la Guerre des Crottes de moutons de 63. »

- « Comprenons-nous bien, les bourlingueurs en caravane. On n’a rien contre les migrants ou les réfugiés et surtout leurs enfants. Comment croyez-vous qu’on fasse tourner la plupart de nos mines et de nos ateliers ? C’est simplement par mesure de sécurité qu’on veut que vous gicliez, parce que sans vouloir critiquer votre art de vivre de voyageurs, niveau hygiène… »

- « …vous êtes carrément crades pour des Drows », termina Brandir.

 

            Les Orcs fixèrent leurs interlocuteurs d’un air pensif proche de l’état végétatif ou  du claquage de neurones. Après avoir promené leurs ongles crochus et noirs sur toute la carte, les deux barbares reculèrent pour s’entretenir entre eux.

 

- « C’est aussi mort que les entrailles et la dentition de Souffle-de-Tombe», maugréa Arzhiel. « Ils percutant que dalle à ce qu’on leur raconte. Je suis sûr qu’ils ont compris de travers, genre qu’on les invite à déjeuner ce midi. En plus, ça craint, c’est groin de porc, coquillettes, au menu, y en aura jamais assez pour tout le monde… »

 

            Le chef à parure de fouine poussa tout à coup un beuglement caverneux, interrompant le Nain et les faisant tous sursauter. L’air possédé, il se leva d’un trait puis commença à pousser des plaintes sinistres devant ses hôtes médusés qui mirent un certain temps à comprendre qu’il chantait. L’Orc figé près de lui et qui n’avait pas bougé d’un cil depuis le début de la séance, dégaina vivement un triangle en métal qu’il fit tinter à intervalles réguliers pour marquer le rythme. Le troisième barbare, en transe, applaudissait lentement de ses mains énormes. Le chanteur éclata finalement d’un rire bestial et puissant avant de saisir sa hache, de la planter dans la table, et de se rasseoir calmement dans un dernier tintement de triangle.

 

- « Ça, c’est pas un truc qu’on voit tous les jours », commenta Arzhiel, hébété.

- « C’était tellement émouvant », fit Brandir, ému aux larmes. « Un chant Drow typique ! »

 

            La porte s’ouvrit tout à coup tandis qu’Arzhiel cherchait dans son répertoire de marches militaires et de chansons paillardes la réponse qui conviendrait le mieux aux sauvages mélomanes. Elenwë apparut sur le seuil en pestant contre le tapage qui l’empêchait de communiquer efficacement avec les plantes d’ornement du corridor. Mais sa colère s’estompa aussitôt à la vue des Orcs, se changeant en pure terreur. Les barbares furent eux aussi choqués de voir une Elfe et l’un d’eux s’empara de la hache pour la lui précipiter férocement dessus. L’arme se ficha dans le mur, à un doigt de la sorcière qui s’enfuit épouvantée dans un vibrant chœur suraigu. Arzhiel la retrouva quelques heures plus tard dans un débarras, cachée au fond d’un tonneau de bière entamé, parmi la dizaine que Brandir avait volé aux cuisines, juste cette semaine.

 

- « Sortez de là, bon sang ! Vous allez donner un arrière-goût boisé à la bière ! »

- « Les monstres ! » bredouilla péniblement la sorcière apeurée. « Les Orcs ! Ils sont partis ?! »

- « Oui, grâce à vous. Ils étaient furax de trouver une Elfe ici. Je ne vous cache pas que ça a un peu altéré la décoration et l’ameublement de la salle des négociations, mais ça m’a permis de piger qu’ils détestaient encore plus le peuple des Oreilles-Pointues que le nôtre. Du coup, je leur ai indiqué la citadelle Drow la plus proche. Bien ambiancés, ils ont ramassé leurs clapiers, leurs tentes et leurs volailles pour aller leur casser la gueule. Brandir n’a rien compris aux Drows s’attaquant entre eux. Ségodin et Hjotra sont à l’infirmerie. L’un s’est fait pulvériser en essayant de venger votre honneur bafoué, c’tte blague, et l’autre a (encore) un traumatisme crânien. On s’en est plutôt bien tirés, je trouve. »

 

            Elenwë, vaseuse et encore sous le coup de l’émotion, acquiesça sans vigueur. Arzhiel l’aida à sortir du tonneau et à lui essorer jupons et cheveux trempés. Avec les vapeurs d’alcool, l’Elfe imbibée semblait planer, et avec son air halluciné, sa démarche d’ivrogne et sa robe dégouttant de bière, Arzhiel s’en trouva tout émoustillé.

 

- « Dites », tenta-t-il en l’observant, sous le charme, lutter contre une violente nausée. « Avec votre magie-là, vous pensez être capable de vous métamorphoser temporairement…en Naine ? »