L'Autre-Monde
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Épisode 16 - L’Aspirant Soupirant

 

            Profitant de l’une des dernières tempêtes de neige de la saison, les troupes du Karak avaient investi l’enceinte extérieure afin de se mettre gaiement sur la gueule le temps d’un entrainement. Armé d’une baliste, Arzhiel supervisait personnellement la mêlée exutoire, épiant les soldats les plus tartes de son regard acéré pour mieux aiguiller leur combativité et leur gras-double de stalactites de givre tout aussi acérées.

 

- « Allez, les filles, ça manque de nerf et surtout de sang tout ça ! » cria-t-il d’un ton hargneux. « On est des faucheurs d’âmes maintenant, plus question d’aller à la filoche en demi-molle ! »

- « Monseigneur, un Homme désire audience », vint l’interrompre un messager en esquivant au dernier moment un pic de glace qui partit se ficher dans la miche d’un trainard.

- « Ah, ben oui, ça pique un peu, alors bougez-vous avant que je ne me décide à vous égaliser le fond de culotte ! Hjotra ! Sur la droite, Hjotra ! Non, votre autre droite, charlot !...Quoi ? Un humain ? Si c’est encore un berger des plateaux qui vient gueuler parce que Brandir tape dans sa réserve de fromages la nuit, dites-lui de s’acheter de plus gros chiens de garde. »

- « Non, messire, il semblerait que ce soit un chevalier. Les pécores du coin, on les décanille au scorpion et à l’onagre comme vous l’aviez demandé. »

- « Un chevalier ? Avec de la chance, il vient peut-être chercher des noises ! Formidable ! »

 

            Arzhiel dézingua encore une demi-douzaine de ses guerriers au hasard afin de finir ses munitions et partit satisfait d’avoir réussi à atteindre Hjotra dans le tas. Ragaillardi, il suivit son serviteur jusqu’à la salle du trône en mimant à grands rires les titubations de son ingénieur ratiboisé en plein élan, puis sa chute acrobatique sur une plaque de givre. Le visiteur interpréta son plongeon exagéré et gesticulant comme une forme de salut local et l’imita sous les regards nerveux des gardes prêts à cogner, faute d’autre idée d’interaction possible. Arzhiel haussa un sourcil perplexe devant l’inconnu le singeant bêtement. Il enfonça un doigt dans sa narine. L’autre fit de même en souriant. Décidément, cette journée s’annonçait sous les meilleurs auspices.

 

- « Seigneur de la montagne ! » s’exclama le chevalier d’un ton ampoulé. « Je me nomme Ségodin de Nominoé et c’est empreint d’humilité, mais encore d’audace, que je me présente devant votre glorieux trône vous exposer ma requête. »

- « Merde, c’est un noble ! » chuchota Arzhiel à ses conseillers roches. « Allez prévenir les sentinelles. Je leur ai dit de lui coller une trempe à la sortie, histoire de se marrer, mais un sang noble, ça va pas le faire. »

 

Le Nain observa son hôte de plus près. Son maintien aristocratique et rigide, son armure rutilante jamais servie, sa diction exercée et ses cheveux propres furent autant d’indices confirmant son impression. À tous les coups, il devait même porter des chaussettes de la même couleur, peut-être non trouées. Bref, un noble, comparés à ses semblables occupés en majorité à voler les poules de leurs voisins et à fabriquer des colliers à partir des os qu’ils disputaient à leurs chiens et leur marmaille.

 

- « Soyez le bienvenu », l’accueillit Arzhiel avec une courtoisie prudente. « Sauf si c’est pour me vendre des coquillages ou des fourrures de lapins. Je veux bien soutenir l’artisanat local, mais faut pas déconner non plus, on a aussi une culture xénophobe à défendre en tant que Nains ! Alors, c’est pour quoi ? »

- « J’ai rencontré l’amour, doux seigneur ! » déclama le bourgeois avec passion en regardant du coin de l’œil l’un des conseillers quitter la salle en trombe. « Lors de la fête du printemps au village du Val, j’ai eu l’honneur d’apercevoir la plus merveilleuse créature de ce monde. Contre l’achat d’une bêche neuve et d’un peigne à moustache, l’un de vos honorables sujets agricoles m’a appris qu’elle vivait à votre cour. Aussi, je m’empresse de venir vous demander sa main. »

- « Si le printemps vous travaille tant, vous savez qu’on a des tapineuses très correctes à la taverne. Elles vous coûteront moins en outillage et en les décrassant un peu, elles sont tout à fait présentables. Notre commerce aussi peut être attrayant. »

- « Il ne s’agit pas d’une Naine, mais d’une fée au charme sans pareil. »

- « Alors, désolé, on n’a pas ça en magasin. À part pour nous jeter des malédictions, les fées  ne foutent jamais les ailes au Karak. »

- « L’amour a guidé mes pas ! » insista l’humain tout guilleret en agitant sa chevelure blonde aux pointes même pas grasses. « Cette beauté Elfe a dérobé mon cœur ! »

 

            Ségodin s’immobilisa pour observer les Nains de la pièce afficher la même grimace révulsée et apeurée, des conseillers jusqu’aux gardes en faction. Arzhiel leva les yeux au ciel.

 

- « Ouais, d’accord, c’est bien ici. La description ne correspond pas du tout, mais des Elfes, on n’en décore pas tous les couloirs. »

- « Quelle euphorie ! » s’exclama le jeune homme transporté. « J’en ai des palpitations ! Puis-je m’entretenir avec elle ?! »

- « En rêve, mon grand ! Ou en cauchemar, comme moi. C’est mon épouse. »

 

            Ségodin vacilla dans un élan théâtral, aussi choqué et déconfit que Brandir lors de la dernière pénurie de coulemelles. Fauché en plein élan sentimental, tel Hjotra à la mâchoire percutée plus tôt par une stalactite, l’héritier de Nominoé laissa paraitre sa détresse, son trouble et son désespoir dans une succession de rictus exagérés et rigolos. Il déçut cependant tout son auditoire en refoulant ses larmes et en cessant de geindre comme une petite fille quand il releva bravement la tête, le regard luisant de détermination. Avec une moue indignée, il jeta son gantelet au pied du trône d’Arzhiel.

 

- « Z’avez perdu votre gant », commenta ce dernier en bâillant. « Laissez pas traîner vos frusques, on n’est pas dans un bouge, mon vieux. »

- « Sur mon honneur, seigneur Arzhiel, je vous défie ! Je ne puis renoncer à l’élue de mon cœur. Je repartirai d’ici avec ma bien-aimée ou mort en luttant pour vous l’enlever ! Pardonnez ma fougue, mais l’amour est trop puissant ! »

- « Essayez la bière, c’est pas mal comme remède à ce genre de cochonnerie », répondit le Nain avant de se pencher vers ses conseillers. « Finalement, laissez tomber mon contrordre pour les gardes. Je crois que le bellâtre va y passer. Il commence à me courir sur le haricot. » 

- « Je vais vous pourfendre ! Dès que…dès que j’arrive à la dégainer ! Diablerie de fourreau neuf ! »

- « Laissez votre petite aiguille là où elle est », décida le seigneur. « Vous faire monter autant la sève pour l’autre plante verte, ça me fait curieusement de la peine. Pas de duel, aussi épique qu’il serait, j’ai une meilleure idée pour canaliser votre…fougue envers ma truite d’épouse. Aussi, que diriez-vous, sire Sopalin, d’un défi pour éprouver votre flamme ? »

- « Euh, c’est Ségodin, messire. Quel type de défi ? »

 

 

 

            Le soir tombant, Arzhiel rejoint son épouse dans la chambre, sifflotant d’un air joyeux. Elenwë leva un œil intrigué, et aussitôt méfiant, de son grimoire « Mille et une métamorphoses animales pour un couple harmonieux » afin d’observer son mari.

 

- « Suis-je prise d’hallucinations ou seriez-vous…heureux ? » interrogea-t-elle, déconcertée.

- « Rien d’exceptionnel, y a des jours où je ne vous trouve pas complètement invivable. Il peut donc y en avoir sans que je tire la tronche. Dites, ma mie, vous souvenez-vous d’un jeune humain à la fête du printemps ? Blond urine, tout keusse, bien précieux et pas mal bourge ? »

- « Au Val ? Non, la foule nous évitait à cause de l’odeur de votre escorte… »

- « Les Nains ont un système pileux développé et suent beaucoup ! Bref, au bourg, vous avez salement tapé dans l’œil d’un jeune aristo. Ou alors, il était bigleux à l’origine. Allez savoir, moi je suis Nain, ça me dépasse. »

- « La plupart des choses se passant au-dessus de la ceinture vous dépassent. »

- « Ceinture ou pas, il veut vous serrer, » rétorqua Arzhiel en haussant les épaules.

- « Comment êtes-vous au fait de ses intentions ? »

- « Des indices subtils : l’œil fixe et vitreux, la bave à la commissure des lèvres quand il parlait de vous et accessoirement, le fait qu’il m’ait demandé votre main. Il m’a même lancé un défi quand je l’ai envoyé paître, cet agneau. »

- « L’avez-vous combattu à mort dans un duel féroce pour châtier son outrecuidance et défendre votre honneur ?! » sursauta l’Elfe, toute excitée.

- « Buter un gentilhomme pour une pulsion juvénile délirante ? Non ! J’ai fait pire : je lui ai imposé des épreuves à relever pour vous mériter. Vous me connaissez, je ne peux pas résister à la tentation de plumer un pigeon, surtout de haut vol. »

- « Par la grâce des nymphes ! Vous avez mis en jeu ma vertu ? »

- « Votre vertu ! Mort de rire ! HAHAHA…Pourquoi vous invoquez une flèche de glace ? C’était pas une vanne ? Tirez pas ! J’ai besoin de ma tête pour vous expliquer. Je l’ai jonglé ce clown avec un défi insurmontable. Je lui ai demandé de classer vos chaussures par ordre chromatique. »

- « Mes chaussures ? J’en ai sept-cent quarante-trois paires ! »

- « Ah ? J’aurais dit plus. De toute façon, le sire Galopin, ou un nom du genre, a lâché l’affaire arrivé au magenta. J’ai accepté sa reddition quand il a commencé à grignoter son nuancier et à nager au milieu des escarpins. »

- « Mais pourquoi vous lui avez fait trier mes souliers ?! » s’offusqua la sorcière.

- « J’ai trouvé ça fendard. Ça m’évite aussi de monopoliser un demi-peloton de berserkers pour votre inventaire de mi-saison. Et autant de démissions par la suite. Après son fiasco avec vos grôles, la ballerine de Nominoé a supplié pour un autre défi. Pour qu’il puisse mieux appréhender vos meilleurs côtés, je lui ai donc fait ranger votre tisanerie. Là encore, il a renoncé sous prétexte qu’il ne parvenait pas à différencier le demi-millier de variétés de vos herbes à la con ! Quelle petite nature ! »

- « Je présume que ce malheureux amant en peine est reparti la queue basse, dépité. »

- « Que nenni, il en voulait encore ! Faut croire qu’il ne vous a jamais vu au réveil…Comme je suis taquin, je lui ai donné une dernière chance. Quand son allergie urticante aux plantes est passée, je l’ai emmené dans votre étude instiller un minimum d’ordre dans le foutoir monumental que vous appelez votre bibliothèque. Vous saviez que certains de vos ouvrages de magie balancent eux-mêmes des sortilèges quand ils sont touchés par des non-initiés ? Cela nous a appris deux choses, à votre prétendu prétendant et moi-même : les grimoires sur l’étude de la foudre sont plus susceptibles que les traités sur le feu, et un Humain, ça s’enflamme drôlement bien, même en armure. »

- « Est-ce qu’il a fini par comprendre que vous l’humiliez ou il est décédé avant ? »

- « C’est lui qui cherche la crotte à parler d’amour à un Nain ! En plus, le projet, ce n’était pas de fournir les corbeaux du gibet en protéines humaines. Le sire…Saturnin, j’en ai besoin vivant. Voyez-vous, les terres de Nominoé regorgent de richesses que ces pipes d’Hommes ne savent pas correctement extraire. J’ai rendu service à tout le monde en convaincant votre fan fanatique de me jurer allégeance en échange d’une place dans mon état-major, c’est-à-dire plus proche de vous pour lui. »

 

            Arzhiel ricana grassement de son forfait, trop content de son mauvais coup pour se méfier de celui qu’envisageait son épouse désabusée.

 

- « Et vous n’avez pas peur qu’il finisse par me séduire maintenant qu’on va vivre sous le même toit ? » insinua l’Elfe. « Je pourrais en tomber amoureuse et m’enfuir avec lui ! »

- « Vous croyez que c’est possible ?! » s’exclama Arzhiel, les yeux rêveurs. « Non, vous me charriez ! Autant de chance, ce serait inespéré ! »

 

            Le Nain se coucha avec un large sourire sous le regard embrasé de son épouse. Fulminante, Elenwë sauta directement jusqu’au chapitre sur les métamorphoses en insectes rampants.