L'Autre-Monde
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Épisode 15 - L’Entretien

 

           

            Elenwë dégaina promptement son nécessaire de toilette et sa trousse de maquillage de poche dans un geste fluide et alerte qui laissa sa proie dubitative. D’un coup de peigne cinglant, elle écrasa une mèche rétive et corrigea l’axe d’une bouclette de moustache frivole. Un fin soupçon de fond de teint ombragea quelques rides trop marquées. Une poudre piquante et rosâtre rehaussa le grisâtre disgracieux d’une pommette. Arzhiel parvint enfin à réagir et esquiva le crayon visant déjà le contour de ses yeux et la crème exfoliante défiant son front chiffonné. Elenwë préféra éviter l’esclandre susceptible de gâcher son travail de quelques rougeurs bougonnes en se retirant, mais profita de la feinte pour ajuster le nœud papillon mauve (et non violet comme le prétendent les amateurs), avant d’écraser un pli de la cape en velours.

 

- « J’ai l’air d’une tapineuse sur le retour ou du père de Svorn, c’est ça ? » s’enquit son époux, las.

- « Pas du tout, vous êtes parfait. Vous allez conquérir votre auditoire, à défaut de territoires ennemis, d’estime de votre peuple ou de mon égard envers vos prestations conjugales. »

- « Avec une chemise à jabot en mousseline ? Sérieux, je le sens pas. »

- « On ne ronchonne pas ! Et on n’oublie pas les règles essentielles : on ne crache pas sur ses camarades, on est poli et on se bagarre pas. Allez-y, c’est votre tour. Je vous regarde. »

- « Un mot d’encouragement ? »

- « Le même que d’habitude : vous ne pourrez pas faire pire la prochaine fois. Je vous taquine…à peine. Si ça se passe mal, je vous remonterai le moral avec un masque aux algues. On devrait plus souvent se placer une cession maquillage et déguisement ! Je vous aime ! »

- « Si le but c’était de me ruiner définitivement le moral, vous auriez du directement commencer par là au lieu de me tourmenter avec vos crèmes qui schnouffent ! »

 

            Arzhiel s’éloigna en soupirant fortement tandis qu’un serviteur l’invitait à le suivre. Ils franchirent une large porte ouvragée sur laquelle une plaque gravée attira l’attention du seigneur : « Guilde des Archanges de la Mort – Collecteurs d’âmes pour divinités – Merci d’utiliser les patins ». Le Nain referma le lourd battant dans son dos tandis que son épouse lui envoyait des brassées de bisous sous l’œil amusé d’une petite cinquantaine de visiteurs. Il profita du chemin pour virer son accoutrement et décaper son mascara et son blush à la gourde de rosée champêtre préparée par Elenwë. Il se sentit ainsi nettement moins con (hormis pour les patins) quand il parvint enfin face à la table des trois Archanges chargés d’évaluer sa candidature.

 

- « Messire Arzhiel, bienvenue », l’accueillit un Elfe maigrelet en robe de bure sombre. « Je me nomme Sölmir, et voici nos deux chefs de guilde : Shalimar et Énigma. Je vous…Tiens, y a comme une forte odeur de rose soudainement, non ? »

- « Oui, c’est votre laquais ! » lança aussitôt Arzhiel pour se border. « Il s’aspergeait d’essence de rose en gloussant comme une collégienne tout à l’heure. Franchement, le serviteur qui se parfume à la pucelette, c’est pas vraiment top pour un groupe de seigneurs de guerre. »

 

            Shalimar haussa un sourcil suspicieux, mais ne releva pas, se contentant de faire tournoyer entre ses doigts un fouet miniature visiblement déjà éprouvé. Arzhiel grimaça à la vue de la matriarche Drow à la beauté dangereuse de louve, à la tenue cuirassée ouvragée de sorcière ténébreuse, à la sinistre réputation de mante religieuse et de dragonne. À son regard affuté et son air rogue, elle devait certainement être du signe du Centaure et utiliser de la Poudre-de-Lune en fond de teint. Le Nain se tira la barbichette pour cette réflexion, se jurant d’arrêter les séances copinages de boudoir avec sa femme.

 

- « Nous avons parcouru votre missive de motivation », déclara Énigma en soulevant avec peine une stèle de marbre posée devant lui. « Ainsi donc, vous souhaitez intégrer les rangs de notre prestigieuse alliance de faucheurs d’âmes. Pour quelle raison exactement ? »

 

            Arzhiel dédaigna le vieil humain dans son armure d’apprêt à la mode d’y a vingt ans et répéta son texte en fixant Shalimar, ou son décolleté, plus inspirant.

 

- « J’aspire à mettre mes compétences de chef de clan Nain et mes aptitudes de guerrier au service d’une association à la notoriété croissante et aux objectifs attractifs trouvant écho avec mon projet professionnel. »

- « C’est-à-dire ? »

- « Buter du monde. Au nom des dieux, c’est mieux. Des Orcs, si possible, c’est aussi mieux. »

- « Vous n’ignorez pas que nous comptons des seigneurs de guerre Orcs parmi les nôtres, n’est-ce pas ? Les Archanges de la Mort font fi de la race ou de l’origine. Nous servons la mort et ses divers dieux à travers tous les panthéons connus et ils nous récompensent pour cela. »

- « Là vous faîtes allusion aux ristournes de 5% dans les auberges de la région, j’ai bon ? »

- « Quelle est votre situation familiale ? » enchaîna Shalimar en prenant ses notes au marqueur rouge. « Êtes-vous marié ? Avez-vous une descendance ? »

- « Oh, le rentre-dedans ! » s’esclaffa le Nain, hilare. « Carrément, comme ça, en plein entretien d’embauche ? Navré de ruiner vos espoirs, ma souris, mais j’ai déjà assez d’ennuis au niveau pression sociale sur le sujet pour m’embarquer dans un plan-cul avec une Drow. Je suis marié à une Elfe. »

- « Une Elfe ?! » répétèrent Sölmir et Énigma, sidérés. « Mariée à un nain ? »

- « Ma souris ?! » grommela Shalimar entre ses mâchoires crispées, choquée. « Plan-cul ?... »

- « Oui, une Elfe. J’ai pas marqué ça sur le CV ? Ah ? Un oubli sans doute. Pour faire court, remballez ce regard déçu, coquine, je ne parle pas de mon appareillage… Je suis banni. De mon peuple et des dieux. À cause d’Elenwë. Ce qui explique un peu la galère du quotidien, notamment pour rester en vie, et ma présence au sein de votre charmante congrégation de tueurs. »

- « Soyez plus précis. »

- « Personne n’embauche les bannis et ils font des cibles idéales. J’en veux à personne, c’est le jeu, j’en dégomme moi-même mon comptant. Le souci, c’est que comme je prends relativement cher en ce moment, je me suis dis qu’en intégrant une alliance crainte, vicelarde et qui fiche un peu les miquettes, on me laisserait davantage peinard. Attention, c’est donnant-donnant, je ne suis pas (trop) un crevard. Vous m’envoyez au charbon, j’y vais. Vous donnez des missions, j’en suis. Vous demandez des frais de dossier, je…je vais voir ce que je peux faire. »

- « Notre mission est sacrée et nous menons des croisades saintes au nom des divinités célestes. Nous sommes les hérauts de la mort, des faucheurs et des collecteurs d’âmes. Nos moissons nous exposent à de terribles adversaires. Et nous…Hum ? Oui, une verveine avec un sucre, s’il-te-plait. »

- « Ce que le seigneur Énigma veut savoir », reprit Sölmir en commandant à son tour un thé glacé, « c’est si vous possédez le bon profil. Quelles sont vos expériences ? »

- « Avant d’être seigneur de Karak ? J’ai effectué un stage de couturier spécialisé en armure d’écailles de dragons, mais je n’avais pas l’étoffe. J’ai aussi dirigé une échoppe de masseur canin. J’avais les crocs mais j’avais un mal de chien à faire tourner la boutique et j’ai du fermer suite à une embrouille avec un client, un Prince-Loup qui a longtemps gardé une dent contre moi. Heureusement, on a réglé le différend récemment. »

- « Je me permets de revenir sur un point concernant vos soucis de voisinage », lança Shalimar, « puisque curieusement, tout le monde semble se tamponner le coquillard de vos stages d’école. Pourquoi nous engagerions-vous comme allié à la lecture de votre palmarès de la dernière saison ? Je lis : 1 victoire, 18 défaites, 1 nul. »

- « C’est le nul qui vous tracasse, c’est ça ? » questionna Arzhiel d’un air coupable. « Je ne savais pas trop où le mettre celui-là, en fait. »

- « Une parfaite égalité sur le champ de bataille, c’est rare », fit remarquer Énigma en brandissant sa touyette.

- « Ce n’était pas une égalité, mais un nul. Un combat nul. Méga-naze. Moisi. On aurait dit l’ensemble des résidents d’une maison de retraite se lattant pour obtenir la dernière couche. »

- « Vous avez d’autres travers, vices, défauts, tares à faire part à ce conseil avant de conclure cet enrichissant entretien ? » demanda Shalimar d’un ton cassant.

- « Oh la chaudière ! » s’exclama le Nain. « On se connait à peine qu’elle veut connaitre mes vilains petits penchants. Pas la peine de vous exciter avec ce regard colère en agitant votre fouet pour m’allumer, ma femme a le même modèle en version ronces. À part ça, j’ai deux questions sur le poste. La robe de moine dépressif, c’est obligé comme tenue officielle ? Et je signe où ? »

- « Pour moi, c’est non », répondit Sölmir avec mépris.

- « Non et j’appelle la sécurité », renchérit Énigma.

- « Moi, étrangement, c’est non aussi, mais oui comme prochaine cible potentielle », acheva Shalimar, les ongles enfoncés dans la table en noyer.

- « Oh, une dernière chose ! » lança Arzhiel tandis que les premiers gardes armés accouraient. « La victoire dans ma liste, c’était contre Muíredach. C’est bon, Shalimar, c’était pas un ex au moins ? »

- « Défoncez-moi ce nain !!! »

- « Mais quelle perverse ! » ricana le seigneur. « Muíredach, c’était un alchimiste renommé. On a pillé sa bibliothèque et on a trouvé le plan d’un gisement secret. »

- « Nous avons suffisamment d’or ou de joyaux. »

- « Cette phrase n’a aucun sens pour un Nain. Mais c’était pas de l’or. C’est un filon d’huile de roche. Comment vous appelez ça, vous autres de la surface ? Ah oui, du pétrole… »

 

            Shalimar se dressa d’un bloc de sa chaise et d’un revers de la main chargé d’énergie magique destructrice, envoya rouler à terre la vingtaine de soldats entourant le Nain. D’un pas vif, elle fondit sur le candidat impassible qui recoiffait sa mèche chahutée par le souffle du sortilège, puis se planta droit devant lui, le regard enflammé.

 

- « Bienvenue dans notre alliance, seigneur Arzhiel, faucheur d’âmes ! » clama-t-elle avec un sourire ému. « Peut-être pourrais-je vous inviter à boire un verre plus tard pour fêter votre adhésion et reparler de ce…gisement. De l’huile de roche, vous avez dit ? … Vous savez que je vous trouve très coquet avec cette chemise à jabot ? »