L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Épisode 14 - À l’Assaut !

 

            Affichant l’air renfrogné d’usage en présence de messagers ennemis sur, Arzhiel se saisit mollement de la missive tendue avant de se ruer dessus lorsque le héraut se retira avec une révérence obséquieuse de danseuse souffrant de lumbago. Il grogna en déchirant le parchemin quand le sceau lui résista, jura en laissant une trace de gras de pouce sur la bordure, puis pesta à la lecture de la réponse. La missive passa à chacun de ses conseillers tandis qu’il bataillait pour virer la cire coincée sous son ongle, avant de lui revenir décorées de nouvelles empreintes. Ce n’était peut-être pas le bon jour pour un pique-nique avec poulet mariné dans son jus.

 

- « Alors ? Vous en pensez quoi ? »

- « C’est un beau papier, à la fois souple et résistant, très qualitatif », déclara le premier, l’index gras tendu.

- « L’encre est parfumée à la mûre », poursuivit le second d’un ton professoral. « Quant au cachet, c’est indéniablement un griffon. Ou un ragondin. »

- « Le style est concis mais précis, avec des termes élaborés sans que la tournure ne souffre de lourdeur », conclut le troisième en acquiesçant gravement. « L’écriture penchée en avant exprime un caractère entreprenant, à moins que son auteur ne louche légèrement. »

 

            Arzhiel hocha lentement la tête d’un air désolé, roula le message en boule et l’envoya à tour de rôle dans la tête de chacun des conseillers.

 

- « Vous vouliez peut-être un avis sur le fond ? Ah, ben, si on en juge aux insultes et à la caricature rigolote de vous en bouffon dans la marge, c’est pas du bluff, ils ne se rendront pas. »

- « Et je vous paye pour ça », marmonna le seigneur en confisquant la mayonnaise en représailles. « Allez faire préparer les troupes, on continue le siège. Et puisqu’ils nous prennent pour des rigolos, on se demande bien pourquoi d’ailleurs après une semaine de camping infructueux sur leur trottoir, ce soir, c’est assaut général dans leurs faces, qu’on en finisse. »

- « Serons-nous de taille, seigneur ? »

- « Un mètre quarante de moyenne contre des humains, pas vraiment. En plus, on se bat comme des pitres avinés. Mais, j’ai un plan… »

 

            Au crépuscule, le chef de guerre fit réunir Hjotra, Brandir et le vieil éclaireur.

 

- « On va faire une fondue ? » questionna Hjotra, pensant festoyer à cette heure avancée.

- « C’est vous le fondu, pauvre cloche. Voilà le plan. Ce soir, c’est feu d’artifice et pluie de rochers pour les copains d’en face. On va attendre que la citadelle pionce pour les ravager au mangonneau et à la catapulte. Y a des literies qui vont trembler et ce ne sera pas la faute à la aux flageolets, croyez-moi ! »

- « Mais seigneur, leurs mages nous alignent à l’éclair au premier projectile. Sans Svorn et sa secte de porteurs de robe pour nous protéger de leurs runes, on va encore se retrouver avec un stock de petits bois en surplus. »

- « Pourquoi vous croyez que je me gèle le fondement au vent avec vous au lieu d’être sous ma tente avec ma masseuse plantaire perso ? La nuit, ils ne vous verront pas. »

- « Mais, on ne verra rien non plus ! » fit remarquer Hjotra. « Oh, j’ai compris ! C’est une histoire de lune votre plan, hein ? Ce soir, c’est une lune qui ne marche que pour les Hommes, c’est ça ? Aiieeeeeuuu ! »

- « Donc, Hjotra », reprit Arzhiel en reposant sa masse. « Vous installez toute votre machinerie sur les collines là, là et là. Non, pas sur ce papier ici, blaireau, c’est un plan ça ! Pendant ce temps, Vieux naze, Brandir et moi, on va se glisser à la faveur de la nuit jusqu’aux murailles. Le projet, c’est de badigeonner les tours adverses à l’aide de cette mixture à base de champignons luminescents. C’est une poudre phosphorescente. Dans le noir, même l’autre borgne ne verrait que ça. Dès que vous voyez la marque, vous envoyez la caillasse. Les Grandes-Jambes ne pourront pas riposter proprement avant l’aube et si on ne se rate pas trop, demain le château tombe ! »

 

            Arzhiel distribua les fioles préparées pour son groupe et les trois Nains se glissèrent furtivement derrière les lignes ennemies. Ils étaient parvenus à la dernière pente lorsque la voix étouffée de Brandir retentit en tête.

 

- « Quoi, oups ? » murmura Arzhiel, à la queue. « Comment ça, oups ? »

 

            Un léger tintement se fit entendre dans l’obscurité, mais le seigneur n’en comprit véritablement bien l’origine qu’en recevant en plein visage la fiole perdue de son champion. Le flacon en verre explosa, harponné par le nez en patate qui le réceptionna, déversant son contenu de poudre phosphorescente sur le Nain hébété.

 

- « C’est vrai que c’est drôlement lumineux », commenta l’éclaireur avec une admiration sincère. « On dirait un feu follet ! Vous allez faire fureur à Halloween ! »

- « Abrutis ! Vous voulez voir ma lune briller aussi ?! Je suis le seul point lumineux à cent lieues à la ronde. Espérons que Hjotra ne… »

 

            Le Nain s’interrompit en entendant un sifflement aigu dans les airs. L’instant d’après, une furieuse averse de rocs s’abattait autour d’eux, les mettant en fuite et les poursuivant obstinément jusqu’au campement qu’ils n’atteignirent vivants que par miracle, ou par farce divine. C’est couvert de bandages qu’Arzhiel dirigea une autre réunion le lendemain, un brin amer.

 

- « Vos mouilles, tous, ou je vous envoie rejoindre Brandir et ce qu’il reste de l’éclaireur à l’infirmerie ! » bougonna-t-il sous ses pansements. « Pareil pour le prochain que j’entends m’appeler l’Étoile Filante ! Bon, j’ai eu le temps de pondre un autre plan entre deux hémorragies. L’espion a trouvé, on se demande comment, un ancien passage secret oublié qui part de la salle d’armes à l’intérieur du château jusqu’au bois tout proche. Sûrement une voie de secours en cas de messe ou de spectacle de danse des gosses, on sait pas, on s’en fout. Avec une équipe réduite et discrète, on va le remonter à l’envers pour s’infiltrer chez l’ennemi et ouvrir les portes de la forteresse de l’intérieur pour laisser entrer le gros des troupes. Hein ? Non, pas Brandir, idiot. Il comate le crâne à moitié fendu, laissez-le où il est. L’espion et Hjotra, en piste les artistes, on part dès que le soleil se couche ! »

 

            Le trio intrépide découvrit le tunnel abandonné et s’y faufila, Arzhiel insistant pour passer cette fois-ci en tête. Après avoir perdu deux fois Hjotra dans les souterrains et une fois l’espion, l’escouade finit par déboucher au niveau du château. Arzhiel activa le mécanisme et se glissa dans la salle d’armes déserte et silencieuse. Il achevait à peine de s’assurer qu’ils n’y avaient aucun garde quand la porte coulissante se ferma dans son dos.

 

- « Seigneur ! » appela l’espion. « Ça ne s’ouvre plus ! »

- « Soyez moins taré que d’habitude ! C’est juste un levier à baisser. »

- « Vous voulez parler de celui qui m’est resté entre les mains ? Zut, si j’avais su j’aurais emporté un pied de table pour le remplacer. D’habitude, j’en ai toujours sur moi et là… »

- « Mais faites quelque chose ! » paniqua Arzhiel. « Poussez ou tirez ! Je ne vais pas me coltiner toute la garnison du pont-levis en solo ! »

- « Rien à faire, seigneur, c’est bien cassé et Hjotra non plus n’a pas de pied de table ! » soupira l’espion. « Vous préférez qu’on rentre dormir au camp ou on vous attend ici ? »

- « Débrouillez-vous pour rouvrir ce passage ou je vous assure que je vous greffe un pied de table si profond qu’il va régler à la fois votre problème de démarche et de maladresse ! »

- « Hjotra dit qu’il a une idée. Il dit qu’il les a piquées à Svorn avant son départ. Oh, c’est quoi ? C’est ça, des runes explosives ? »

 

            Arzhiel n’eut que le temps de plonger derrière un pilier qu’une violente explosion retentit à travers le château. Le mur s’écroula dans un vacarme de tous les diables, ensevelissant la pièce sous des tonnes de terre et de cendres au milieu desquelles dépassaient trois têtes barbues. Une minute plus tard, une trentaine de gardes débarquait dans la salle pour cueillir les trois navets cuits à point. Fort heureusement, les Hommes se montrèrent conciliants et parvinrent bientôt à un accord en négociant avec Dame Elenwë. Le siège fut levé, le conflit prit fin et Arzhiel et ses deux soldats furent échangés contre une rançon à faire pleurer les pierres, selon l’expression naine. Ruiné, vaincu, à demi-sourd, blessé et humilié, Arzhiel retrouva piteusement son épouse qui l’attendait au Karak.

 

- « Rappelez-moi pourquoi vous avez déclenché les hostilités ? » interrogea l’Elfe en soutenant son mari en béquilles jusqu’au lit.

- « Ils nous ont fait payer cinq pour cent de plus sur la dernière commande de fourrage…Ça représentait presque vingt pièces d’or quand même. »

- « Oui », acquiesça la sorcière, compatissante. « Ça valait drôlement le coup de vous faire sauter. Maintenant, puisqu’on parle de ça, vous me devez une faveur. »

- « M’en fiche ! » râla Arzhiel, trop en colère pour saisir l’allusion. « Dès que je retrouve l’usage de tout le côté droit de mon corps, j’y retourne. Cette fois, pas de pitié, on rase tout ! J’ai concocté un nouveau plan infaillible, ça va le faire ! Heu…pourquoi vous enlevez votre robe ? »

- « Parce que moi aussi, j’ai un plan, mon petit poilu d’amour ! » gloussa l’Elfe en sautant sur le lit. « Je ne sais pas s’il sera aussi efficace que les vôtres, mais vous me croyez quand je vous dis que vous n’en reviendrez pas plus amoché et traumatisé, n’est-ce pas ? »

 

            Arzhiel ne répondit pas. Il s’était déjà assommé avec sa pantoufle.