L'Autre-Monde
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Épisode 13 - Le Volontaire

 

            Svorn s’arrêta devant la porte flanquée de deux gardes et attendit en les fixant d’un air autoritaire et supérieur digne de sa meilleure constipation. Ne voyant aucune réaction s’afficher sur leurs visages placides, ni aucune étincelle dans leur regard bovin, il frappa dans le doute la rotule du plus proche. Ce dernier, plus réveillé qu’on ne l’aurait cru, se hâta de justifier sa solde de plante d’ornement et lui ouvrit en boitillant. Plein de morgue, Svorn pénétra dans la salle du trône en vérifiant discrètement que sa braguette était remontée, au cas où. À sa grande surprise, il n’était pas le seul à être convoqué. Alignés face au trône comme devant un buffet gratuit une minute avant le premier service se tenaient Brandir, Hjotra, l’espion demi-humain et l’éclaireur borgne et passablement gâteux. Les trois conseillers du seigneur Arzhiel firent signe au haut prêtre déconfit de les rejoindre. Svorn se demanda vaguement si cette réunion avait un quelconque rapport avec leur débâcle de la semaine dernière contre une armée adverse où un spectateur noble, croyant une représentation, avait longuement marchandé avec Arzhiel pour engager la troupe de son cirque.

 

- « Ah, la fine équipe au grand complet ! » lança ce dernier en arrivant à son tour, traînant derrière lui un nain d’un roux vif, crasseux, bedonnant, habillé de chaînes, gantés de menottes et chaussés de boulets.

 

            Le seigneur se hissa sur son trône en plaçant son captif devant l’assemblée tandis que celle-ci s’interrogeait tant sur son identité que sur la forte probabilité peu ragoûtante qu’il soit à poil sous ses chaînes.

 

- « Voici Rugfid, tout fraîchement sorti des geôles », les informa Arzhiel. « Anciennement explorateur à mon service à la recherche de nouvelles richesses et ressources. Accessoirement un fieffé débile qui a planté sa mission et se planquait depuis à la taverne pensant naïvement que je l’y laisserais peinard. »

- « Je suis aussi son cousin », ajouta Rugfid dans un ricanement édenté.

- « Ça, c’est pas prouvé », l’interrompit Arzhiel, visiblement honteux de ce détail. « Rugfid, au remord motivé par quelques coups de fouets dans la couenne, n’a désormais plus qu’un seul but dans la vie : redorer son blason. »

 

            Devant l’expression perplexe de ses lieutenants, le seigneur se corrigea.

 

- « Il veut racheter sa faute. Navré, j’oubliais à qui je m’adressais…Heureusement pour sa trogne, il connaît l’emplacement d’un riche filon non exploité et il saurait y retourner. Ce qui entre nous vaut mieux s’il ne veut pas nourrir les corbeaux, accroché par les narines à la potence. Voilà le topo : il lui faut le même que lui en moins incapable pour l’escorter. Que le Patriarche me pardonne, j’ai rien trouvé de mieux que…vous. »

 

            Arzhiel eut un geste de la main dédaigneux pour désigner les cinq Nains impassibles dont Brandir qui portait deux bottes différentes ou l’espion qui piquait Hjotra sur sa gauche avec le bout de sa dague, celui-ci pouffant comme s’il s’agissait de chatouilles.

 

- « Des questions ? »

- « M’sieur Rugfid, c’est votre couleur naturelle ? »

 

            L’explorateur répondit à deux questions d’un coup en écartant les maillons de sa chaîne ceignant sa taille basse, dans une protestation générale outrée et dégoutée.

- « Une question en rapport avec la mission ! » précisa Arzhiel, faisant aussitôt baisser quatre doigts levés. « Je suis certain que Rugfid sera ravi de vous dévoiler le reste de sa personnalité contre un cruchon de vinasse ou une rune dédicacée de la danseuse Lulu Belle-Obèse. En attendant,  il me faut un volontaire ! »

 

            Cinq minutes passèrent dans un silence gêné. Arzhiel avait l’impression d’avoir posé une question d’histoire-géo de primaire. Personne ne bronchait. Svorn fixait le bout de ses chausses, Hjotra faisait semblant de s’être endormi debout et l’éclaireur comptait les poils qu’il avait sur la main. Arzhiel chercha quelques regards fuyants : même les gardes et ses conseillers semblaient s’être pris au jeu, planqués dans les ombres ou derrière les tentures. Las, il piocha dans sa bourse et jeta une pièce d’or aux pieds des candidats statufiés. La torture commune débuta. Brandir transpirait à grosses gouttes, Svorn était pris de convulsions et Hjotra se mordait le poing pour résister. L’incontournable avarice naine fut trop forte et tous les cinq craquèrent en même temps, se ruant sur la pièce abandonnée en se livrant un farouche combat.

 

- « Cousin, ils vont s’entretuer », souffla Rugfid dès les premières giclures de sang.

- « Si seulement c’était vrai… »

 

            L’éclaireur borgne fut le premier vaincu, plié, emballé et soigneusement éjecté au loin par la masse furieuse. Hjotra usa de sa belette domestique pour accroitre ses chances, mais perdit tous ses moyens lorsque Brandir imita un rire d’enfant pour l’effrayer. Il alla s’assommer contre un pilier en fuyant, blême de peur. L’espion tenta d’égorger Svorn. Il ne parvint qu’à s’entailler l’oreille en laissant échapper son couteau. La vue du sang le fit flancher et ramper à l’abri en couinant. Dame Elenwë, attirée par les pleurs et les cris, arriva pour assister à la fin de la mêlée.

 

- « Que se passe-t-il ? Ils n’arrivent pas à décider qui a la plus longue…barbe ? »

- « Non, ils se battent pour désigner celui qui vous accompagnera au thé dansant dimanche », ironisa son mari déjà échaudé par la forte densité de boulets au mètre-carré. 

- « Vraiment ?! » s’exclama l’Elfe, enchantée.

 

            Arzhiel échangea un regard désabusé avec son cousin tandis que la sorcière prenait de multiples poses gracieuses et glamour pour inspirer ses soupirants. Le duel final n’aboutissant à rien, Arzhiel y mit fin avant que Svorn ne dégaine ses runes explosives et prenne le risque d’éclabousser ses pompes.

 

- « Je double la mise », déclara-t-il en lançant une autre pièce d’or. « Celui qui parvient à faire un compliment sur la beauté de mon épouse remporte tout ! »

 

            Brandir et Svorn, les barbes en bataille et les yeux pochés, se regardèrent d’un air penaud et désespéré.

 

- « Reconsidérez votre épreuve, seigneur », gémit Svorn. « Un truc moins chaud, quoi. »

- « Là, c’est carrément pas jouable », ajouta Brandir en fixant l’Elfe avec un haut-le-cœur.

 

            Les joues d’Elenwë s’empourprèrent et sous la colère, elle jeta son sortilège favori de métamorphose. Brandir, plus large, le reçut de plein fouet et se changea aussitôt en bouc malodorant tandis que la sorcière repartait, courroucée, en maudissant les Nains dans sa langue incompréhensible.

 

- « Svorn, c’est donc vous qui vous y collez ! » déclara Arzhiel, satisfait.

 

            Sentant le piège se refermer, le prêtre pesta vivement, mais torpilla ses dernières chances et le reste de sa crédibilité en empochant ses gains dans un ricanement de rapace. Arzhiel réveilla les perdants au cor de chasse et les congédia comme des malpropres. Ils partirent en claudiquant et en snglotant, sauf Hjotra qui fit une sortie très remarquée en chevauchant Brandir entre deux rires niais.

 

- « Svorn, vous allez voir, ça va être fendard comme expédition ! » lança gaiement Rugfid à son nouveau compagnon. « On va voir plein de choses formidables en route : des rivières souterraines à franchir, une tribu d’Orcs cannibales, des cavernes remplies de gaz mortels, plusieurs précipices sans fond… »

- « Seigneur, c’est injuste ! » protesta le haut prêtre. « Je ne vais pas chaperonner un repris de justice cul-nu dans une expédition périlleuse ! En plus, ça tombe mal, j’ai initiation au bûcher d’hérétiques pour les enfants du temple demain. »

- « …des fourmis rouges géantes, un labyrinthe rempli de pièges mortels, un ogre bègue poseur d’énigmes… »

- « Arrêtez de râler tout le temps, on dirait moi », répondit Arzhiel avec un large sourire. « Ça vous fera une bonne expérience sur le terrain. Et puis, malgré son air frusque et son casier judiciaire, mon cousin est un gars très bien…quand il n’est pas ivre ou pris d’une crise de démence meurtrière durant son sommeil. »

- « …un minotaure dévoreur de chairs assez susceptible, des traquenards magiques, un démon des flammes collectionneur d’organes vitaux… »

- « Soyez maudit ! » pleurnicha Svorn en quittant la pièce, Rugfid le tenant par la main.

- « Amusez-vous bien ! » les encouragea leur seigneur en saisissant son carnet à boulets. « Bon alors, Svorn en expédition forcée vouée au désastre, c’est validé. Brandir à la mine de charbon, on prétextera sa défaite en duel contre un vieux, ça lui fera les sabots à cette chèvre. Et Hjotra…Tiens, je vais le mettre à la garderie avec la marmaille. Quarante nanillons hystériques et intenables à gérer la journée dans une caverne close, il va adorer. Si avec ça, ils ne se bougent pas le fion pour remporter la prochaine bataille, je me suicide à coup de danse de salon elfique. Vous en dîtes quoi, les filles ? »

 

            Arzhiel se tourna vers ses conseillers. Les trois consultants avaient plantés, les regards absents et la bouche bée, certainement encore en train de chercher un compliment correct à formuler à Elenwë. D’une main tremblante, Arzhiel ajouta trois noms sur son carnet.