L'Autre-Monde
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Épisode 12 – Tel un Héros

 

            Hjotra tambourina à la porte comme un forcené, sans résultat. Il gratta à la cloison en miaulant, ficha deux coups de pied en tentant d’arracher la poignée, frappa, imita le cri de la mouette cendrée, toqua, puis commença à dévisser les charnières avec son tournevis. Arzhiel ouvrit à la volée, le croc saillant, la veine de front en relief, le regard ombrageux s’enflammant à la vue de son ingénieur planté sur son paillasson.

 

- « Je vous fais la promesse solennelle que si vous me dérangez encore parce que votre rabot favori a disparu ou que votre canard domestique s’est fait la malle, je vous mets en première ligne à la prochaine bataille avec une cible peinte sur le front. »

- « Le rabot était dans ma poche en fait. Non mais là, c’est urgent. C’est Svorn qui m’envoie vous chercher parce que…Tiens, vous preniez un bain ? »

 

            Le seigneur à moitié nu repoussa énergiquement d’une main la grosse tête de son lieutenant s’insinuant par l’entrebâillement et remonta son pantalon de l’autre.

 

- « Pas exactement…Je…J’étais en entretien avec une suivante…On parlait boulot. Sinon, vous disiez quoi à propos de Svorn ? »

 

            Entre deux doigts comprimant férocement son visage, Hjotra jeta un œil dans la chambre et salua avec un large sourire la servante elle aussi en tenue aérée.

 

- « C’est ma frangine », expliqua l’ingénieur à son seigneur à la soudaine lividité proche de l’excès de pruneau lors d’un premier rendez-vous galant. « Alors, elle fait bien son travail ? Papa et maman vont être trop fiers quand je leur raconterai ça ! »

 

            Arzhiel s’étouffa dans un toussotement et pesa de tout son poids contre la porte dans une vaine tentative de désincruster le lourd encombrant son seuil. Tout en cherchant un point vital à frapper pour faire lâcher prise au crustacé cimenté à sa poignée comme une moule à son rocher, il satisfit sa curiosité en surveillant le couloir à la recherche d’une éventuelle mouette.

 

- « Elle a le popotin tout rouge ! » remarqua le jeune Nain. « J’espère que vous ne lui avez pas donné la fessée comme pour moi, la fois où j’ai giflé ce diplomate en croyant qu’il s’agissait de Brandir portant son déguisement de travelo pour déconner. »

- « Mais non ! Enfin, si, un peu, mais…donc Svorn ? »

- « Les ouvriers sont tombés sur un nid d’araignées géantes lors de la construction d’une galerie. L’aile ouest est envahie par les bestioles et la garde est surpassée. »

- « Quoi ? Mais depuis combien de temps ?! »

- « Quelques heures, pas plus. Je voulais vous prévenir avant, mais je me suis perdu dans les étages. J’ai dû attendre une plombe qu’une bonniche ne passe pour m’indiquer le chemin. Vraiment ! Parfois j’ai honte que ma sœur fasse partie d’un personnel aussi nul. »

 

            Arzhiel regarda d’un air incrédule son lieutenant se plaindre de ses subordonnés puis cessa brusquement de tirer. L’ingénieur se mangea en pleine poire la porte sur laquelle il s’acharnait, mais même une bosse au front n’empêcha pas cette pauvre pomme d’hanter les pas de son chef le fuyant. Celui-ci se hâta de rejoindre les lieux de l’incident, le boulet larmoyant en roue libre dans son sillage. Sur place, les combats faisaient toujours rage. Au milieu d’un charnier fumant et sanguinolent salopant tout jusqu’au plafond, les lanceurs de runes luttaient en rangs serrés contre des nuées grouillantes de monstres envahissant tout un couloir.

 

- « Ah enfin ! » pesta le haut-prêtre en voyant venir le duo. « Vous pionciez ou quoi ?! »

- « Il était en entretien », déclara Hjotra en réclamant aux graveurs croisés un bisou magique pour sa bosse.

- « Mais qu’est-ce que c’est que ce boxon ?! » se lamenta Arzhiel en contemplant le carnage. « Si Elenwë voit ça, il va y avoir recrudescence de fesses rougies ! »

- « Elle a peur des araignées ? »

- « Pire, c’est elle qui s’est occupée de la déco de cette aile. Je vais me faire savater au talon aiguille quand elle va voir que ses broderies et ses napperons servent de patins à des rampantes grosses comme des veaux. En parlant de veaux, où sont les guerriers et les protecteurs ? »

- « Dans leurs quartiers. Ils roupillent ou jouent aux dés en se saoulant. »

 

            Arzhiel saisit son prêtre par le collet et le tira violemment en avant pour lui faire esquiver un lanceur de runes tout englué passant en vol plané dans son dos. Ce dernier s’écrasa en rebondissant au sol dans un fracas d’os brisés, mais heureusement, il évita de faire tomber la poterie elfe reposant sur le guéridon contre lequel il finit sa chute.

 

- « Hormis une crise de débilité collective, ils ont une raison particulière de ne pas combattre ?! »

- « Ils sont peut-être en entretien », avança innocemment Hjotra avant qu’un coup de pied magistral ne l’envoie remplacer le lanceur de runes en miettes.

- « Brandir refuse de venir se battre ! » grogna Svorn. « Cet hérétique a chopé le melon depuis votre tentative d’assassinat. Il dit que les araignées géantes ne sont pas dignes d’être les adversaires d’un héros possédant une fabuleuse destinée. »

- « On va voir la tronche de sa destinée à cette face de slip quand elle aura fait un crochet par les oubliettes avec option martinet clouté ! » fulmina Arzhiel entre ricanement nerveux et colère noire. « Je vais aller le chercher par la peau boutonneuse du derche, le « héros », ça ne va pas traîner ! »

- « Il ne viendra pas, seigneur. La vérité, c’est qu’il a les foies. J’ai mis une soirée à lui expliquer ce qu’était qu’une âme. Depuis qu’il a pigé le truc, il sait qu’il risque d’atterrir direct en enfer sans passer par la case banquet éternel avec les dieux s’il claque au combat alors qu’il n’a pas récupéré la sienne. »

 

            Une nouvelle salve d’explosions ébranla la galerie en jetant à terre une grappe entière de tisseuses. Les lanceurs de runes poussèrent un cri de joie qui fut aussi vite étouffé que les flammes nées de leur magie lorsqu’une horde encore plus importante d’araignées s’arracha de la paroi éventrée. Les combats reprirent de plus belle. Seul au milieu de la mêlée, Hjotra s’amusait à caresser les créatures cauchemardesques en riant comme un gosse, inconscient de ce qui se passait autour de lui.

 

- « Il nous faut des renforts ! » vociféra Svorn en tapant le sol de son bâton.

- « On est au taquet là ! » protesta Arzhiel. « Il nous faut une tactique plutôt. Une idée brillante. Une stratégie imparable. Un coup de génie. Un truc qui boise, quoi. »

- « C’est-à-dire qu’au niveau génie, on est plutôt limité. »

- « Non, vraiment ? » ironisa son seigneur en désignant d’un geste las de la main Hjotra faire du rodéo sur le dos de l’une des araignées.

- « Et l’autre taré qui se prend pour le cavalier solitaire, il n’aurait pas une arme de guerre capable de repousser ces maudites bestioles ? »

- « Vous voulez parler du marteau de guerre à ressort ou de la catapulte d’essaims de guêpes ? La dernière fois qu’il m’a fait une démonstration de ses trouvailles, il a réussi à foutre le feu aux écuries, à blesser quinze péons et à faire attraper la vérole à mes conseillers. »

- « Il nous faut lutter avec bravoure contre ces monstres et user de notre dernier souffle pour maudire leur vilenie et la couardise de Brandir ! Allons mourir ensemble, seigneur ! »

- « Partez devant, je vous rejoins…Si seulement cet animal de Hjotra n’avait pas l’esprit aussi tordu que la queue des gorets qu’il élève ! …Attendez ! Par les roubignolles du Patriarche ! J’ai trouvé ! »

 

            Arzhiel se jeta dans la bataille en se frayant un chemin à l’aide d’une statue de lapin bondissant payée une blinde par son épouse. La bête à tête creuse lui permit d’atteindre l’autre et, une fois Hjotra empoigné par la ceinture, il courut jusqu’à l’atelier. Un petit moment après, les lanceurs de runes de Svorn se replièrent, les bras chargés de vaisselle moche, de bibelots sylvestres et de toutes les attrape-poussière elfes qu’ils purent rapporter pour sauver leurs fesses. Les cochons explosifs de Hjotra furent libérés face à aux cohortes toujours plus croissantes des nuisibles baveuses, aussitôt capturés et trainés jusqu’au cœur de leur nid pour y nourrir la meute. Une longue et bruyante série de déflagrations aux curieux relents de bacon plus tard, le réseau de tunnels proches s’effondra, engloutissant définitivement le voisinage arachnide peu choucard. Le Karak, et une partie de l’hideuse collection d’Elenwë, étaient finalement sauvés.

 

- « Une idée…singulière mais bigrement efficace », commenta Svorn en contemplant le carnage, un saucier en porcelaine entre les doigts.

- « Vous savez ce qui est le pire ? » questionna Arzhiel d’un air las, une marmotte en terre cuite sous le bras.

- « Voir Hjotra s’agripper à votre jambe en geignant comme une fillette pour vous empêcher de sacrifier ses gorets ? »

- « Même pas, il m’avait déjà fait le coup quand j’avais confisqué son bilboquet. Le pire, c’est de savoir que c’est ce boulet qui nous a sauvé la mise. »

 

            Les deux Nains se tournèrent vers l’ingénieur félicité de toutes parts par les survivants et les premiers curieux, intrigués par ce qu’ils prirent pour une brocante improvisée.

 

- « Merde », soupira piteusement Svorn. « Un héros de plus… »