L'Autre-Monde
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Épisode 11 - L’Assassin

 

            Arzhiel traversa le couloir déserté en cette heure de sieste, tout en savourant une grosse part de tourte. Il s’arrêta à hauteur d’un garde vautré contre le mur, ronflant doucement, les mains jointes sur son ventre rebondi. Le Nain toussota, sifflota, se racla la gorge. La sentinelle ne broncha pas. Il lui flanqua un coup de pied dans les côtes, sans résultat. Il enleva sa botte pour la fourrer sous le nez du soldat, mais même l’odeur de fauve fut vaine à le réveiller. Impressionné, Arzhiel hésita un instant en se dandinant d’un pied sur l’autre.

 

- « Mon petit bonhomme, t’as bien de la chance que les latrines soient juste là parce que c’est vraiment tentant ! »

 

            Arzhiel alla soulager son besoin naturel devenu urgent en réfléchissant à la punition qu’il infligerait au comateux lorsqu’une présence dans son dos le fit se retourner, réflexe masculin instinctif dans un tel lieu. Une lame aiguisée lui passa brusquement sous le nez, si près qu’il en sentit le souffle sur son visage. Un Elfe noir vêtu d’une tunique de cuir sombre venait de surgir de la pénombre, lui barrant l’accès à la sortie. Son visage chafouin arborait une expression sadique et démente. Ricanant d’excitation, il s’amusait à faire sauter sa dague d’une main à l’autre.

 

- « C’est vous qui êtes de corvée de latrines ? » plaisanta Arzhiel en reculant. « Je n’aurais pas dû pisser à côté, vous avez l’air contrarié. »

 

            Le Drow montra les dents en un laid rictus témoignant autant de son manque d’humour que d’hygiène dentaire.

 

- « Entre-nous, c’est pas en surprenant les hommes dans les toilettes habillé tout en cuir que vous viendrez à bout de votre célibat. Vous avez essayé le relookage ? Ou juste un détartrage pour commencer ? »

 

            Le Nain continua de reculer à travers la salle étroite, jetant de sa main libre sur son assaillant tout ce qu’il pouvait ramasser et protégeant farouchement sa part de tourte de l’autre. Le tueur Drow esquiva habilement seaux et pots de chambre en feulant et sifflant presque aussi méchamment qu’Elenwë durant leurs ébats.

 

- « Vous savez que symboliquement, brandir son petit couteau dans le dos d’un inconnu aux latrines, ça peut être mal interprété ?  »

- « J’vais te saigner ! » piailla l’assassin hystérique. « J’vais te saigner ! J’vais te saigner ! »

- « Je dois admettre que j’avais vaguement saisi la finalité de votre projet. »

 

            Le Drow s’élança. À contrecœur, Arzhiel lui jeta au visage sa tourte, qui le heurta de plein fouet avant de retomber en morceaux sur le sol. Furieux, l’assassin maquillé à la sauce bolet dégaina une seconde épée. Il allait porter le coup fatal lorsque la porte s’ouvrit à la volée dans son dos, le projetant violemment contre le mur où il s’assomma douloureusement.

 

- « Ça sent pas la tourte ici ? » demanda Brandir en humant l’air.

- « Par les verrues de ma femme ! » s’exclama Arzhiel, stupéfait. « C’est bien la première fois que je suis soulagé de voir votre trogne ! »

- « C’est quoi tout ça par terre ?! » vociféra le guerrier. « C’est de la tourte aux champignons qui tapisse le sol des chiottes ?! J’y crois pas ! C’est le grand en fuseau de gym qui a fait ça ?! »

 

            Arzhiel haussa les épaules et sortit tandis que son champion vengeait l’outrage alimentaire en décochant quelques coups de pied à l’Elfe noir dans les vapes. La nouvelle de la tentative d’assassinat fit grand bruit au Karak, presque autant que celle de l’intervention salvatrice de Brandir, au grand désespoir d’Arzhiel. Quelques heures plus tard, le seigneur isolé dans sa salle du trône accueillit son espion convoqué.

 

- « ‘Jour, seigneur ! Vous m’avez fait demander ? »

- « Oui. Je ne pensais pas avoir à dire ça un jour, mais j’ai besoin de vos services. »

- « Alors, la rumeur est vraie ? Un Drow a tenté de vous buter en vous forçant à avaler une tourte empoisonnée et Brandir vous aurait sauvé la vie en vous faisant du bouche à bouche, puis vomir ? »

- « Quoi ?! Mais qui croirait une ânerie pareille ? »

- « Environ tout le Karak. Ça fait la queue aux latrines pour dégueuler. Tout le monde a mangé à la tourte à la cantine ce midi. D’ailleurs, faudra engager un autre cuistot. Svorn a fait cramer celui-ci. »

 

            Arzhiel se frotta les yeux, décontenancé.

 

- « Bon, si je vous ai fait venir… »

- « Dites, c’est un exploit de mettre la main sur moi aussi vite. Je suis une ombre, un murmure, un vent, et si je veux, personne ne peut me retrouver. »

- « Vous parlez d’un exploit, patate ! Vous cuviez votre bière dans la première maison de passes à deux sous de la rue en face ! La proprio a placardé une annonce dans toute la cité pour vous faire tabasser, rapport à votre ardoise. »

- « Ouais, mais là, ça compte pas, c’était mon jour de relâche… » marmonna l’espion d’un ton boudeur.

- « Donc, j’ai une mission pour vous. »

- « En plus, j’y vais jamais dans ce bouge. Normalement c’est bien plus prestige, je suis à la taverne, celle où on peut parier sur des combats de clodos. »

- « Mais vous allez la fermer que je vous explique ?! On sait qui a commandité l’assassinat. »

- « Déjà ? Je croyais que les tueurs Drows étaient entraînés à résister à la torture ? »

- « Disons que leurs profs ne sont pas aussi vicieux et sournois que nous, alors. Ils n’ont qu’à se marier aussi. Ils seraient un peu moins sur les crocs et plus imaginatifs. Pour faire court, j’ai collé mon rencard du petit coin au cachot avec Hjotra qui avait ordre de lui raconter ses dernières vacances à la ferme. Au bout d’une heure, l’Elfe noir suppliait qu’on l’achève et il a craché le morceau. Non, ça n’a pas de rapport avec la tourte…En plus, Hjotra était content. Il pensait s’être fait un ami…Bref ! »

- « C’est vrai que c’est vicieux », admit l’espion en réprimant un frisson. « Vous voulez que je fasse quoi ? Moi, j’ai suivi un cours de poterie durant mes congés si ça peut vous aid…»

- « Vous avez déjà tué quelqu’un ? »

- « Vous voulez dire volontairement ? »

- « Comment ça, volontairement? Bien sûr, crétin, pas dans votre sommeil ! » 

- « Non, je vous dis ça parce que je n’ai pas toujours été espion. C’est sans doute difficile à croire mais avant j’étais bateleur. C’est là que j’ai appris qu’il ne valait mieux pas jongler avec des couteaux quand on est torché au vin cuit. »

 

            Arzhiel eut un instant d’absence et fixa d’un air désolé son espion qui mimait son ancien numéro en dansant. Il le menaça d’une baffe quand ce dernier lui tendit son chapeau avec un large sourire.

 

- « Bon, la cible, c’est le chef de la tribu de l’estuaire », lâcha-t-il avec impatience. « Parait qu’il m’en veut parce qu’on a rasé son village et pris ses récoltes ou je ne sais plus quelle pleurnicherie encore. Vous me le retrouvez et hop, vous l’envoyez au Patriarche en aller-simple, il en fera bon usage. Vous utilisez ce qui vous chante : poison, arme blanche, flèche, portrait de votre mère, n’importe quoi qui le tuera, je m’en moque. Vous avez jusqu’à la prochaine lune. »

- « Et si j’utilisais une part de la tourte empoisonnée ? Ce serait original, non ? »

- « Cassez-vous », marmonna Arzhiel d’un ton fatigué en indiquant la sortie.

 

            L’espion s’éloigna et s’effaça pour laisser passer Dame Elenwë qui se présenta à son tour face au trône.

 

- « Vos sujets sont demeurés, mon tendre », déclara-t-elle d’un ton pédant. « Ils sont tous en train de vomir partout dans la forteresse. C’est une épidémie de gastro ou quoi ? »

- « Non, mais laissez couler, si je peux dire, c’est juste une journée un peu plus bizarre que les autres. »

- « Détrompez-vous, les journées se suivent et se ressemblent en votre compagnie, mon ami. Au fait, j’ai croisé Brandir. Il a insisté pour me donner une grosse part de tourte. Je croyais qu’il m’en voulait toujours depuis l’histoire de la métamorphose en rat. Il a bon fond finalement. »

 

            Elenwë n’avait pas terminé sa phrase qu’Arzhiel quittait la pièce, dépité et terriblement las.