L'Autre-Monde
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Épisode 10 – Le Retour du Champion

 

La troupe en armes se déplaça en file indienne le long de la crête, dissimulée par le couvert luxuriant des sous-bois. Arzhiel avait promis au premier qui les faisait repérer par maladresse un nettoyage complet des douves à la petite cuillère, en slip au milieu des moustiques, un jour de canicule. Le seigneur du Karak surveillait donc autant ses soldats que l’ennemi au bas des collines, son regard noir écrasant aussitôt celui qui avait le malheur de trébucher. Les bataillons gagnèrent leurs positions respectives, motivés par les fréquentes imitations de moustique de leur chef relativement à cran. Après plusieurs semaines de poursuites, les Nains avaient enfin mis la main sur la bande de pillards qui s’en prenait à leurs caravanes.

 

- « Ça va être leur fête aux loqueteux ! » murmura Svorn en astiquant de manière presque obscène son bâton enchanté.

- « Quand je pense aux ronds qu’ils nous ont fait perdre », grommela Arzhiel, de lourds sanglots dans la voix. « Vous avez intérêt à leur coller une peignée ou à claquer de manière très esthétique en essayant ! »

- « Ils nous ont volé tant que ça ? » interrogea le haut prêtre.

- « Trois fois rien en vérité. Sauf ce que j’ai dû casquer dur pour obtenir des informations sur leur campement. »

- « Ah, c’est curieux ! Je croyais que c’était votre espion qui les avait délogés ? »

- « Alors lui, il a la palme ! » gronda Arzhiel. « Il commence tellement à me plaire que je crois qu’il va dépasser Hjotra dans mon classement à boulets ! Deux jours pour lui expliquer la mission, trois pour le convaincre de chercher en dehors du Karak…et une heure pour qu’il se perde. Aux dernières nouvelles, il interrogeait les bergers de la vallée pour retrouver sa route ! »

- « Formidable ! » gloussa Svorn. « Ça veut dire que j’ai perdu une place ! Oh ! Regardez ! Y a un touriste qui traverse le camp des voleurs ! Tiens, il est à moitié défroqué… »

 

Arzhiel et ses soldats se penchèrent pour observer la scène plutôt cocasse. Un Nain vêtu d’une fourrure ne couvrant (malheureusement) que son torse marchait d’un pas tranquille au milieu des tentes des bandits. Son crâne était rasé, à l’exception d’une mèche hirsute et colorée d’un rouge vif dressée en crête. Il mangeait une poignée de baies et ne prêtait aucunement attention aux coupeurs de gorge qui l’entouraient. Certains l’insultèrent, d’autres le provoquèrent. Il fut menacé, bousculé et même frappé. Malgré cela, il avançait toujours paisiblement, parfaitement calme, la biquette au vent.

 

- « Vous voyez ça, seigneur ?! » s’exclama Svorn, ébahi. « C’est fou ! »

- « Je suis bien d’accord. Un Nain des plus timbrés et qui n’appartient pas au clan, c’est extraordinaire ! »

 

Le zen promeneur dut cependant s’arrêter quand un demi-Orc immense lui barra la route. Le voleur prit alors l’une des baies et la mangea sous les yeux du Nain rasé. La seconde suivante, ce dernier étalait le pique-assiette d’un violent coup de boule et lui trancha la main d’un vigoureux coup de hache.

 

- « Les copains du bandit manchot vont le ruiner pour ça ! Réveillez vos voisins, les enfants ! On y va avant que le nudiste ne se prenne une déculottée ! »

 

Arzhiel sonna la charge et bientôt, la lisière de la forêt vomit une vague de Nains hurlant et vociférant. La déferlante s’abattit avec fureur, et surtout un élan mal maîtrisé, dans le camp, ravageant tout sur son passage. Pris de court par les assaillants, les brigands furent surpassés et joyeusement piétinés. Une fois les cendres et les têtes de voleurs retombées, Arzhiel profita du calme restauré pour rejoindre l’étranger afin de le féliciter pour sa bravoure. Ou jauger son degré de démence, ce qui revient souvent au même. Il manqua défaillir en reconnaissant Brandir sous cette mèche grotesque.

 

- « Mais c’est vous ! » s’exclama le seigneur, médusé. « Vous n’étiez pas en retraite dans la montagne ?! Qu’est-ce vous foutez là à vous balader le pipo à l’air ? »

- « Si fait, monseigneur, car c’est sans détour, je l’affirme sans peur, je suis de retour », répondit placidement le guerrier en enfournant les dernières baies.

- « C’est quoi cette coupe de cheveux ? Vous avez intégré un gang de punks à iench ? »

- « Pour ma coupe de cheveux, c’est à cause de Petit Vieux. Quand sa pipe, il fumait, gâteux, il devenait. »

- « C’est qui Petit Vieux ? » demanda Svorn en approchant à son tour en tenant une demi-douzaine de nouveaux esclaves en laisse. « Qu’est-ce qu’il raconte ? »

- « Fhoric ! » s’exclama Arzhiel en percutant. « C’est le frère de Thoric, le fantôme de la bibliothèque. Après la mort de son naze de frangin, il s’est retiré dans la montagne pour vivre en ermite et sauvegarder quelques miettes de l’honneur familial concassé à coups de blagues foireuses par le cadet. C’est un vieux maître d’armes. J’ai envoyé Brandir le trouver pour qu’il en fasse un guerrier…moins, enfin, moins « Brandir » quoi. »

- « Et…pourquoi il parle en rimes ? » interrogea le prêtre en fixant son pair d’un air à la fois curieux et apitoyé.

- « Venue des dieux, cette malédiction, frappa le vieux, par une belle diction. »

- « Non, la ferme, ça devient lourd là », le coupa Arzhiel. « Fhoric avait fait le serment de réussir à rompre le charme rendant son frère encore plus chiatique que la moyenne. Comme il s’est vautré et que les dieux sont taquins et ne laissent jamais passer une occaz’ d’enfoncer un peu plus ceux qui pataugent dans la semoule, il a mangé à son tour une malédiction. Depuis, il ne peut plus parler qu’en rimes, histoire de l’aider à mesurer ses paroles et l’étendue de sa connerie. Il est parti s’enterrer sous un pic avant que ses proches et ses voisins ne le fassent lapider aux dicos de rimes. »

- « Grâce à lui, j’ai bien progressé en poésie ! » claironna Brandir avec un sourire fier.

- « Vous êtes né pour être bouffon, je vous le répète sans cesse. Sinon, cet entraînement ? Il vous a fait passer les épreuves sacrées des guerriers ? Si j’ai bonne mémoire, c’est le feu, la pierre, le vent et l’eau ? »

- « Oui, c’est ça », confirma gaiement le berserker. « J’ai tout foiré. »

- « Quoi ?! »

- « Déjà l’eau, je peux pas, c’est maladif. On a remplacé par de la bière, mais j’ai failli me noyer. Le vent, c’est allé très vite. Je suis tombé dans la première fosse, impossible de remonter. »

- « Oh, mais c’est pas vrai ! » se lamenta Arzhiel. « Et le feu, je parie que c’est comme ça que vous avez perdu vos fringues, n’est-ce pas ? »

- « Non, non, non ! » se défendit Brandir. « Pas les miennes. Par contre, celles de Petit Vieux… »

- « Finalement, vous êtes bon à rien, aussi futé qu’une quiche et destiné à rester un fardeau ! »

- « C’est marrant », ricana Brandir. « Petit Vieux a eu les mêmes mots. Mais en rimes, ça rendait quand même un peu mieux. Tirez pas la tronche, seigneur. Je suis revenu parce qu’il a dit que vous alliez avoir besoin de moi dans les temps à venir. Il l’a lu en jetant les runes. Les dieux ont prévu que je vous sauve la vie bientôt ! »

- « J’ai jeté des tas de runes pour vous », commenta Svorn. « J’y ai jamais lu autre chose que le contenu de votre prochain repas ! Depuis quand les dieux accordent-ils un destin aux boulets à crête ?! »

- « Me sauver la vie alors que vous ne savez même pas lacer vos bottes…Je peux vous dire qu’il va les attendre ses prochaines rations et son futal de rechange, le vieux poète gâteux dans sa grotte ! Si c’est pour sortir des énormités pareilles, merci bien, je suis déjà équipé à la maison ! Pas besoin d’un consultant en externe ! Au fait, et l’épreuve de la pierre ? Dans mon souvenir, c’était une sorte d’énigme. »

- « En effet. J’ai rien pigé. Je crois que ma réponse a offusqué l’esprit de la pierre. Il m’a pris mon âme. Dites, seigneur, c’est dur à récupérer une âme ? »

 

Arzhiel fixa son champion, le poing le démangeant fortement. Dans un soupir de consternation devenu habituel, il tourna les talons et s’éloigna en pestant. Le classement à boulets venait encore d’être bouleversé.