L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Épisode 1 – Les Trois Médaillés

 

Affectant un air sombre et renfrogné largement inspiré de son dernier tête-à-tête avec son épouse, Arzhiel s’installa bien droit dans son somptueux trône de pierre. Il ne fallut pas une minute pour que le froid piquant de la roche et l’arête tranchante du bord lui coupant la circulation le remettent sur ses pieds. La station debout l’exposant à l’épineux et irrésolu problème du placement de bourrelet ventral par-dessus ou par-dessous sa ceinture ouvragée, il se rassit finalement. L’impitoyable morsure du granit gelé lui ruinant à la fois le fondement et un coude qui traînait, il capitula sous le regard poliment distrait d’un garde. Son expression contrariée finalement au point, Arzhiel lui arracha des mains le coussin brodé aux motifs de chatons polissons qu’il lui tendait, tout en frottant son arrière-train écorché.

 

- « Un cadeau de ma femme », grommela le seigneur de la montagne en enfouissant les félins espiègles sous son postérieur rebondi. « Faîtes entrer la trinité des boulets, je suis bien dans l’ambiance pour les recevoir. »

  

Le garde s’exécuta en imitant un faible miaulement qui lui valut un jet de cacahuètes (planquées dans l’accoudoir) en pleine tête. Vautré dans son trône de torture, Arzhiel regarda ses trois lieutenants s’avancer vers lui dans une chorégraphie protocolaire visiblement étudiée, mais parfaitement ratée. Brandir, le maître d’armes bourrin, Hjotra l’ingénieur à la ramasse et Svorn, le haut prêtre perché, s’alignèrent face au trône avec la grâce de pachydermes saouls.

 

- « Salutations, les enfants ! Bien, tout le monde est là, tout le monde a ses dents et personne ne pisse le sang sur le dallage ? J’en conclue que l’assaut contre les princes-loups s’est bien…La vache ! Vous avez coupé par les latrines ou c’est l’émotion de me revoir ?! C’est quoi qui renarde comme ça ?! »

- « Ni vache, ni renard, mais loup, seigneur », répondit Hjotra d’un air gêné. « C’est l’ennemi qui nous a collé son odeur de fauve, pas moyen de s’en défaire. »

 

            Grimaçant comme s’il devait embrasser son épouse, Arzhiel s’empressa de dresser une zone de sécurité sanitaire autour de son trône en usant de nouveau de jets de cacahuètes pour en faire respecter les limites.

 

- « Ma parole, c’est infect. C’est pas de nouvelles terres qu’il leur faut aux copains loups, c’est des sources chaudes ! Réveillez le garde près de la fenêtre pour qu’il aère sinon on est bons pour caner dans le quart d’heure. Euh, Hjotra…Ce n’est pas exactement ce que j’entendais par « chasser le loup », hein ? »

 

            L’ingénieur retira vivement son index enfoui à demi dans sa narine.

 

- « Enfin, je vous écoute pour le rapport. Mais magnez quand même, parce que là, j’ai la gerbe de fin de banquet. »

- « Nous revenons victorieux après un éprouvant voyage et un rude combat, seigneur ! »

- « Ah oui, j’ai appris ça. Dites-moi, trois jours pour traverser une plaine de dix bornes, vous avez visité durant le trajet ? »

- « On a perdu un peu de temps pour trouver notre route », admit Svorn en jouant avec son bâton de lanceur de runes en os de fillettes elfes.

- « Je savais bien qu’il fallait prendre à droite après le village de Pâtacrêpe… » marmonna Hjotra.

- « Le mari de la cousine de mon voisin est un pâtacrépis de souche et n’a jamais entendu parler de votre fameux raccourci ! »

- « Oui, ben, le clan du cordonnier favori de ma sœur est pâtacrépon depuis huit générations et a trouvé votre itinéraire complètement pourri et démodé. Comme vos pompes d’ailleurs. »

- « C’est pas les pâtacrépus les habitants de Pâtacrêpe ? » s’interrogea Brandir tandis que ses camarades se pinçaient et se tiraient les nattes sans la moindre discrétion.

            Trois cacahuètes heurtant autant de fronts épais dissipèrent les différends quant aux pâtacrêpages et permirent de recentrer la discussion.

 

- « Du coup, on a un peu tourné », conclut Brandir. « Mais dans notre détour, nous avons découverts une série de grottes tout à fait pittoresques et remplies d’une nouvelle espèce de champignons bleus délicieux. »

 

            Arzhiel fixa son champion d’un air perplexe, oscillant entre pitié et émerveillement. Ce dernier jouait à entortiller ses doigts dans sa barbe et finit par y coincer son gantelet. Durant quelques instants, et devant l’état-major fasciné, il tenta vainement de se libérer puis finit par retirer sa main nue, laissant le gant pendu à son menton, mêlé dans les poils.

 

- « Bref ! » lança Arzhiel, dépité. « Vous avez fait du tourisme, j’en suis ravi. Et sinon, l’assaut ? »

- « On a abattu deux hautes murailles ! » annonça triomphalement Hjotra, responsable des armes de guerre.

- « Répétez voir ? Je vous envoie avec cinquante catapultes raser une forteresse mal gardée et vous tombez deux murets ?! »

- « Ils étaient assez élevés », bredouilla l’ingénieur, penaud. « Et puis on n’a pas utilisé tous les engins, juste trois. »

 

            Le coude d’Arzhiel glissa de son accoudoir sous la surprise, l’écorchant encore un peu plus. Hjotra dévia habilement le regard écrasant de son seigneur sur Svorn, grâce à une spasmodique agitation de la main, pouce tendu.

 

- « Deux corbeaux se sont accouplés sur la pointe d’une baliste la veille », se justifia le haut prêtre d’un ton solennel. « Assurément, il s’agissait d’un présage des dieux. Le Ciel nous était défavorable. J’ai donc décidé de laisser la majorité des catapultes à l’écart durant l’assaut pour ne pas les offusquer. »

- « Mais ne vous en faîtes pas, seigneur ! » intervint Hjotra. « De toute manière, ça n’aurait rien changé d’aligner tout le matos. On s’est trompé de bâtiment. On a détruit les cuisines… »

- « Et vous ?! » gronda Arzhiel pour Brandir. « Vos soldats ?! »

- « On n’a pas participé non plus. C’est les champignons bleus. Ils nous ont refilés la colique. »

- « Du coup, entre l’odeur d’haleine de vioque et de pet frelaté chez les loups, plus l’infanterie qui tapissait les alentours en couleur taupe, on a dû un peu écourter l’assaut et rentrer plus tôt. »

- « D’ailleurs, il serait plus sage de doubler la garde », conseilla Brandir. « Vu le sillage qu’on a laissé, nuages de mouches compris, la piste sera plutôt facile à remonter pour les troupes ennemies si elles venaient à vouloir venger leurs cuistots. »

 

            Arzhiel passa la main sur son visage, un début de migraine naissant.

 

- « Et les trois jours du retour ? » osa-t-il à peine demander.

- « On a pris à gauche à la sortie de Pâtacrêpe, mais au final, c’était le même mauvais détour qu’à l’aller. C’est parce qu’on était à l’envers et que…»

- « Ça va ! Ça va, j’ai saisi ! C’est votre cerveau qui est à l’envers, pignouf. Les champignons, deux piafs qui copulent, une cuisine anéantie et cette odeur d’aisselle moisie ! Bah, le pire, c’est que je m’y attendais. Ça m’apprendra à vous laisser partir en mission en solo ! »

- « À ce sujet, vos hémorroïdes, ça va mieux ? » s’enquit Hjotra.

- « C’est pour ça qu’il n’est pas venu ? » demanda Brandir, étonné. « Je croyais qu’il s’était encore blessé en marchant sur une brosse à poneys. »

- « Au mess des officiers, on a surtout parlé d’une grosseur mal placée refilée par une maîtresse et l’empêchant de se mouvoir correctement », intervint Svorn.

- « Je ne vous dérange pas trop, les commères ? En plus, c’est rien que des ragots. Vous croyez que j’abandonnerai le commandement des armées pour des motifs aussi futiles ?! J’étais juste…puni par ma femme, voyez, ça n’a rien à voir. On en était où ? Ah oui, votre récompense pour services rendus au Karak. Donc, Brandir, trois jours de cachot avec paille moisie infestée de puces. Hjotra, trois jours d’exil avec une meute de clébards affamés sans aucun humour lâchés à vos miches. Et vous le prêtre fan de volatiles, trois jours de corvée des volières à la brosse à dents. La vôtre, bien entendu. »

- « Mais nous avons vaincus, messire ! » protesta Brandir, le gant dans sa barbe rebondissant comme il s’agitait.

- « Absolument. C’est pour cela que je vous ai préparé un bonus personnalisé. »

 

            Arzhiel se saisit de trois médailles identiques qu’il épingla sur les cottes de ses soldats.

 

- « Euh, seigneur, que signifient les initiales B.S. gravées en gros ? »

- « Votre nouveau grade : Boulets Suprêmes. »