L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

            La lumière crue de la torche envahit la geôle lorsque la porte s’ouvrit en poussant un pénible gémissement. Lemnès dut couvrir son visage avec sa main pour ne pas être davantage aveuglé. Une main ferme, puissante comme une serre et tout aussi cruelle, se referma sur son bras, le forçant à se relever et l’extirpant de la minuscule pièce crasseuse. Sans d’autres sons que des grognements quasi bestiaux et la sempiternelle injure ponctuant chacun de ses gestes, le geôlier poussa son captif en avant. Sa main rude et poisseuse de sueur s’écrasait brutalement entre les omoplates de Lemnès pour le faire progresser toujours plus vite à travers le tunnel. Un coup de pied dans les reins acheva de le projeter au centre d’une salle circulaire à peine plus vaste que sa cellule. Lemnès trébucha et heurta l’un des quatre hommes alignés en face de lui. Le regard foudroyant qu’il retourna à son tortionnaire ne fut pas du goût de ce dernier qui le défia en agitant sa torche sous son nez.

 

- Tu veux venir, racaille ? Approche donc, je n’ai pas d’arme. Demande de l’aide aux autres chiens s’il te manque le courage d’un homme. Mais ce sont des lavettes comme toi et comme toi, ils ne bougeront pas. A présent, dans le rang, vermine et baisse les yeux !

- Attendez ! Il y a certainement moyen de s’arranger. Je…je ne vous connais pas. Je ne vous ai rien fait. Je n’ai rien à faire en ce lieu. Prenez ma bourse, mais laissez-moi repartir. Je…

 

            Le geôlier, écoeuré par le ton suppliant de Lemnès, lui décocha un violent coup de poing à la mâchoire, le précipitant à terre.

 

- Ne les abîme pas avant l’épreuve, susurra une voix douce mais plus terrifiante encore que celle de la brute. Qu’avons-nous donc aujourd’hui ?

- Des gueux et des lopettes ! éructa le gardien avec hargne. C’est tout ce que mes hommes ont pu ramasser sur la grande route. A cette saison, seigneur, il n’y a guère que les mendiants pouilleux qui voyagent.

- Le rat aussi possède des crocs, mon bon, fit un vieillard au visage osseux en posant sa main flétrie sur l’épaule du geôlier. Tâche de t’en souvenir.

 

            Lemnès se releva en crachant du sang lorsque le gardien lui en aboya l’ordre en le menaçant du poing. Apeurés, les cinq captifs formèrent une ligne, tremblant, reniflant et ne scrutant que leurs pieds. Le vieil homme affichait un sourire inquiétant, ses dents jaunâtres luisant entre ses minces lèvres pincées. Sa peau parcheminée par le temps était recouverte de poudre en quantité conséquente mais souvent insuffisante pour camoufler ses tâches de vieillesse violacées et ses croûtes rosâtres. Ses yeux pâles, minuscules dans ses orbites sombres, sautaient de l’un des hommes à l’autre, exprimant une joie malsaine là où le gardien ne montrait que haine et dégoût. La silhouette du vieillard fut une seconde plus floue et transparente, ses riches atours et fourrures perdant de leur majesté.

 

- Mes invités sont là, annonça-t-il avec une pointe d’excitation dans la voix.

 

            Lemnès comprit qu’il s’agissait d’un mage lorsque son image se dissipa. Les images de quatre visages blafards se figèrent au creux d’alcôves dans le mur, des hommes gras ou âgés, parfois les deux, qui examinèrent à leur tour les captifs avec attention. Le sorcier disparut dans les ténèbres d’où il était venu et sa tête s’afficha peu après au milieu de celles de ses invités.

 

- Que…qu’est-ce qui se passe ? demanda l’un des prisonniers, effrayé.

- Restez tranquilles ou je vous brise les os, grogna le gardien entre ses dents.

- Je choisis celui de gauche, déclara l’un des invités, joufflu et édenté. Il semble être le seul à ne pas s’être souillé à cause de la peur, pas ou si peu…

- Son voisin me parait mieux bâti, ajouta un autre. Un soldat sans doute. Ou un trancheur de gorges. Qu’importe s’il possède quelques tripes. Je parie sur lui.

- Je veux celui du centre, fit un troisième. Mais j’exige une ristourne sur ma mise. Votre cerbère l’a molesté et il saigne comme un goret.

- Messire Bräf se soucierait-il de la santé des participants ? le taquina l’homme joufflu.

- Moins que de celle de mes finances, répondit le sire Bräf, faisant ricaner la triste l’assemblée.

 

            Lemnès, désigné, cherchait désespérément à comprendre. Pour toute réponse, hormis le poing dansant à portée de son menton, le geôlier le tourna vers un autre couloir que le jeune homme se décida à emprunter. Les autres élus des parieurs suivirent chacun un couloir différent. Lemnès parvint à un coude fermé par une grille. Résigné et apeuré, il resta sur place. Un hurlement strident et plaintif résonna dans les tunnels puis, quelques minutes ensuite, d’autres cris effroyables se firent entendre, mêlés de supplications et de pleurs. Lemnès fit un pas en arrière, torturé par l’idée angoissante de revenir sur ses pas et de fuir par le couloir libre maintenant qu’il était seul. A peine quelques mètres franchis et il se figea. La lueur de la torche du gardien illumina le passage. Lemnès recula jusqu’à la grille, observant la brute qui l’avait frappé venir vers lui.

 

- Si tu te débats, tu souffriras encore davantage, lui confia le sbire du sorcier. Mais vas-y. J’adore quand ça frétille vainement.

 

            Lemnès, plongé en plein cauchemar et désarroi, ne saisit pas. Immobile, stupidement impassible, il regarda la torche fondre sur lui et s’écraser violemment sur son visage. Le geôlier appuya avec insistance et les flammes dévorèrent horriblement le front et les yeux de Lemnès qui ajouta son cri au concert incessant des deux victimes avant lui. La douleur intense de la brûlure le jeta au sol où il se tordit en gémissant. Il comprit alors l’origine des cris de ses compagnons d’infortune, le semblable triste sort semblant leur être promis. Le geôlier ricana et repartit. Vacillant entre terreur et souffrance, Lemnès demeura prostré dans la poussière, à peine conscient. Quand il reprit ses esprits, la douleur ne l’avait pas quitté et il crut mourir quand ses doigts effleurèrent la masse de chairs calcinée qui avait été le haut de son visage. Un bruit soudain le fit sursauter. Une grille tomba lourdement près de lui et une chaîne grinçante releva celle qui était fermée. A tâtons, Lemnès examina son environnement. Le couloir bouché ne l’était plus et il ne pouvait plus reculer. On le poussait à avancer. Les esquisses de règles d’un jeu dément et sordide commençaient à se dessiner dans son esprit.

 

- Que l’épreuve commence ! caqueta la voix du sorcier en échos déformée par la magie. Le couloir devant vous mène au centre du parcours où je vous attends. Le premier arrivé aura la vie sauve. Les autres nourriront les charognards. Voyons donc quelle racaille parmi vous remportera le jeu…enfin, je dis voyons mais je ne parlais pas pour vous !

 

            Les rires gras et grossiers des parieurs résonnèrent autour de Lemnès, insaisissables et perçants. Il s’agissait donc bien d’un jeu de riches fous mettant à mort des inconnus capturés pour le seul plaisir de leur divertissement. Lemnès sentit ses jambes faiblir et le désespoir le submerger. Il allait périr dans ce dédale sinistre, gravement blessé et plongé dans les tourments d’une cécité plus douloureuse que cent morts. Le jeune homme se plaqua contre le mur de pierre sale et gelé, cherchant à retrouver son souffle. Il n’avait pas d’autres choix que de participer à cette mise à mort sordide et grotesque. Si le vieux mage était aussi attaché au jeu qu’il semblait l’être, peut-être tiendrait-il sa promesse d’épargner le vainqueur. Lemnès redressa son visage ravagé, humant l’air vicié du tunnel. Avec mille tremblements, il dirigea sa main le long du mur, puis avança. Il progressa ainsi collé au mur, le cœur fou, suant malgré la faible température et explorant chaque relief de pierre du bout des doigts. Un hurlement déchira soudain le silence, suivi des applaudissements et des commentaires enjoués des parieurs. Vociférant, l’un des invités accabla d’insultes l’un des participants forcés qui n’était « qu’un fieffé bâtard stupide méritant d’avoir chuté dans cette fosse » selon les protestations que Lemnès put entendre. Ce dernier s’arrêta alors aussitôt et s’accroupit. Il avait été naïf de croire que la seule difficulté du jeu était de surmonter sa peur et sa douleur. On avait pris ses yeux pour rendre les paris encore plus divertissants. Le tunnel devait receler des pièges mortels et il était incapable de les voir !

 

            Lemnès se mit à quatre pattes et balaya le sol tout en avançant prudemment. Sa gorge était sèche et il transpirait abondamment. A chaque fois qu’il croyait flancher et s’écrouler, il imaginait les visages hilares des parieurs. La colère lui montait alors et il continuait d’avancer. Ses doigts découvrirent bientôt un trou au beau milieu du passage. A tâtons, il en estima la longueur et le danger, quand il se piqua sur une pointe acérée. Lemnès en fit le tour et poursuivit avec toujours plus de prudence. D’autres hurlements. Des ricanements et des plaintes. Un appel à l’aide suppliant. L’air lourd du tunnel. La peur et la douleur omniprésente. Un cauchemar de chaque instant.

Le couloir s’élargit un peu plus loin. Lemnès avait mémorisé sa mesure en largeur comme en hauteur à force de ramper et de chercher d’où viendrait la mort. Une autre fosse béait devant lui. Cette fois-ci, elle occupait tout le couloir, impossible donc de la contourner comme l’autre. Lemnès s’immobilisa pour réfléchir. Le long des murs, sur chaque côté au-dessus de la fosse, avaient été aménagées des trous à diverses hauteurs. Un déclic sec se fit entendre tandis que le jeune homme tâtait l’un des orifices. Par réflexe, et grâce à la seconde de battement due au mécanisme sans doute usé, Lemnès eut le temps de retirer sa main. Un bruit brusque claqua devant lui. Il sentit même l’air déplacé sur ses cheveux. Un pic acéré venait de traverser le couloir de part en part. Lemnès tomba lourdement sur le séant en comptant les trous qu’il réussit à deviner avec ses doigts. Il arrêta le compte à la vingtaine, désespéré. Profiter des orifices des côtés pour s’agripper au mur afin de passer la fosse équivalait à un suicide et un empalement des plus inévitables. Lemnès sut qu’il n’avait guère de choix. Il ignorait la longueur du trou mais savait que pour surmonter ce piège, il devait sauter par-dessus. La seconde de répit avant que le piège ne se déclenche n’était pas anodine. Elle laissait juste le temps à un homme courant de bondir par-dessus l’obstacle. Ce qui aurait pu être abordable s’il possédait encore sa vue.

 

- Je dois tenter, essaya-t-il de se convaincre à voix basse. Je dois sauter !

 

            Chassant sa peur et ses doutes, le jeune homme prit quelques mètres d’élans, comptant cent fois ses pas et ne rompant jamais le contact avec le mur. Incapable de réprimer un hurlement d’effroi, il s’élança, courant aussi vite et aussi droit qu’il le put puis, se jeta en avant dans un saut qu’il espérait bien dirigé. Un instant, son entreprise lui apparut comme démente, fruit de la souffrance et de la terreur. Les pics jaillirent en nombre dans son dos et il retomba lourdement au sol au terme de son bond maladroit, rebondissant contre la paroi et écorchant ses coudes et ses genoux contre la pierre. Lemnès rampa en avant, n’osant pas comprendre qu’il était encore vivant.

 

- Debout ! claqua une voix comme le tonnerre, manquant le faisant mourir de peur pour de bon. Redresse-toi ! Tu n’as plus besoin de te recroqueviller dans la souillure. Tu remportes le jeu car tu es le premier à atteindre le milieu !

- Et surtout le dernier en vie ! lança un invité d’une voix aigrie.

- Formidable instinct de survie, déclara un autre. Voyez comment la nature pourvoit parfois les êtres les plus insignifiants des qualités les plus insoupçonnables !

- Il n’empêche que je n’en voudrais pas même comme animal de compagnie, rétorqua un troisième, manifestement affecté par sa défaite.

- Votre mauvaise foi manquerait presque d’ombrager ma bonne humeur, mes amis, si je ne me savais pas vainqueur d’une fort coquette somme ! J’ai gagné le jeu !

- Et le ciel sait depuis combien de temps nous n’avions pas eu de survivant, acquiesça le vieux sorcier en s’approchant de Lemnès. Pauvre âme, souhaites-tu être soulagé de ta souffrance et recouvrer ce que nous t’avons…emprunté ?

- Je me nomme Lemnès.

- Quelle importance ? s’exclama le mage, quelque peu surpris par cette réponse.

 

            Lemnès ne dit rien de plus et leva son visage vers la voix. Une douce chaleur engloba alors tout son corps, se concentrant sur ses traits calcinés. La douleur s’atténua, remplacée par de vagues tiraillements. La magie effaça les brûlures et regorgea de vie les tissus et la chair détruits. De vifs picotements tiraillèrent le blessé jusqu’au cerveau durant de longues secondes puis la lumière explosa devants ses yeux régénérés. Il lui fallut encore attendre un peu avant que sa vue brouillée ne s’adapte à la pourtant faible lumière des torches.

 

- Je ne me lasserai jamais de ce spectacle, commenta messire Bräf. J’en viendrais même à espérer voir l’un de ces vilains survivre à chaque nouvelle partie pour l’apprécier une fois encore.

- C’est en effet un talent incontestablement précieux, admit le vieux sorcier. Et ce, à plus d’un titre…

 

            Les yeux de Lemnès papillonnèrent encore un peu puis il put enfin voir de nouveau. Ils se trouvaient dans une nouvelle pièce circulaire d’où partaient cinq couloirs, dont celui où Lemnès avait échappé à la mort. Un escalier montait à l’étage. Des alcôves identiques à celles pratiquées dans la première salle abritaient les images des parieurs. Le vieil homme, maître du jeu, avait rejoint un confortable siège placé au centre en gloussant de sa dernière remarque. Dans son sillage, il traînait un elfe peu vêtu qu’il tenait en laisse à l’aide d’une chaîne d’acier reliée au collier passé à son cou. Les mains de l’elfe guérisseur auréolaient encore de la magie bénéfique dont il venait de faire usage. Lemnès observa la créature à l’expression résignée, infiniment triste et éteinte. Celle-ci ne lui adressa pas même un regard et s’agenouilla docilement aux pieds de son maître comme elle semblait avoir appris à le faire. Lemnès se remit debout, essuyant ses écorchures.

 

- Je me nomme Lemnès, dit à nouveau le jeune homme en massant son visage guéri.

- Non, tu n’es rien ni personne, fit le geôlier en descendant les escaliers. Juste un ver que j’écrase sous mon talon si le cœur m’en dit.

- Pourquoi répètes-tu ton nom ainsi ? demanda le sorcier, curieux. L’épreuve t’a-t-elle fait perdre l’esprit ?

- Ou à vous la mémoire pour ignorer mon nom. Je suis Lemnès. J’appartiens à la Main Noire.

 

            Les visages du vieux sadique et de son garde se figèrent en entendant prononcer le nom tristement célèbre d’une des plus terribles guilde d’assassins du pays. Lemnès fit un pas en avant et aussitôt, le geôlier dégaina l’épée courte passée à son ceinturon. Lemnès esquiva sa charge d’un pas habile de côté, retourna le poignet de son assaillant et lui planta l’arme dans la gorge. La brute s’écroula dans un gargouillis. Un à un, les visages des quatre invités s’estompèrent dans un éclat lumineux.

 

- Vous voilà seuls, constata Lemnès en désignant les fuyards. La partie me parait terminée. Pour de bon.

- Tu…Tu t’es laissé capturer et a participé au jeu simplement…pour m’approcher ? caqueta le sorcier terrorisé, raide sur son siège. Qui t’a engagé pour me tuer ?

- Il ne s’agit pas de toi. Tu ne mérites même pas d’être la proie de la Main Noire, vieux fou.

 

            La stupeur frappa le mage de plein fouet, avec néanmoins moins d’impact que le ton désinvolte de Lemnès. Ce dernier trancha nette la chaîne retenant l’elfe avant de jeter l’arme vers la sorcier. L’acier s’enfonça dans l’abdomen du vieil homme, inondant de sang sa robe ouvragée. Lemnès avait lancé l’épée sans même l’honorer d’un regard. D’un geste, il chargea l’elfe médusé sur son dos et remonta lentement l’escalier sous les yeux écarquillés de sa victime agonisant.

 

 

 

- Tu n’es qu’un misérable meurtrier, un sinistre fauve assoiffé de sang rôdant dans les ombres et écumant les ténèbres en semant mort, tristesse et souffrance ! éructa le patrouilleur elfe en pointant son arc bandé sur la poitrine de Lemnès, imité par la douzaine de soldats qui l’accompagnaient. Pourtant tu reviens vers nous, dans notre domaine sacré et tu oses exiger l’inadmissible ?!

- J’ai rempli ma part du marché, répondit le jeune homme en balayant les elfes qui l’encerclaient du regard. J’ai ramené votre enfant-saint, votre guérisseur sacré, celui qui est béni par votre déesse, votre inestimable prêtre. Et aussi ton frère, Andharul.

- Mensonge et perfidie ! rétorqua ce dernier. Mon frère est mort. Ce vil sorcier nous l’a dérobé à tous, il y a bien des saisons.

- Alors tirez-moi dessus, le provoqua Lemnès. Ton cadet me guérira.

 

            Les fourrés derrière l’assassin s’agitèrent et dévoilèrent la silhouette malingre et frêle de l’elfe sauvé par Lemnès. Les elfes, décontenancés, durent attendre quelques secondes que le leur vienne les rejoindre pour croire ce qu’ils voyaient. Les deux frères échangèrent une franche accolade et commencèrent à discuter avec émotion dans leur langue chantante. Lemnès croisa les bras sans cacher son impatience.

 

- Ce que tu avances serait donc vrai ? fit Andharul. Tu as retrouvé mon frère. Comment ?! Nous avons sillonnés la région sans le moindre répit !

- Ni la moindre intelligence. Le sorcier dissimulait son antre par sa magie. La Main Noire, à défaut d’être aussi aveugle que vous, a sut écouter. Il y a quelques temps, un voyageur à demi-fou raconta partout avoir survécu à un jeu cruel, capturé par un vieux sorcier efféminé, particulièrement sadique et suivi d’un mignon elfe capable de guérir toutes les blessures, dans des sous-sols aménagés. J’ai suivi la route empruntée par ce pauvre hère jusqu’à me faire capturer moi aussi.

- Mon frère dit que tu t’es laissé crever les yeux et que tu as survécu à une épreuve mortelle juste pour le sauver. Est-ce la vérité ?

- Non, ton frère exagère parce qu’il doit me trouver davantage à son goût que son ancien amant.

 

            Douze flèches se tendirent vers le jeune homme qui leva les mains en signe de reddition.

 

- C’était l’unique moyen de l’atteindre, reprit-il plus sérieux, une expression ferme et sinistre gravée sur ses traits. Ce que je veux, je l’obtiens, par n’importe quel moyen. Le vieux fou ne dévoilait son esclave que pour soigner les vainqueurs de son parcours, plus par vanité envers ses pairs que par charité envers ses proies. Le jeu et l’orgueil étaient ses failles, malgré sa prudence maladive qui vous a tenu à l’écart. Puis-je avoir mon dû à présent ?

- Je me suis trompé sur ton compte, assassin. Je dois te remercier pour ce que tu as fait. Mon frère et mon clan aussi t’expriment leur gratitude.

- Mon présent ? fit Lemnès, indifférent.

- Réponds avant à une dernière question : que comptes-tu en faire ? Nous ne pouvons te laisser emporter ce que tu demandes aux vues de la menace qu’il représente pour nous et pour les habitants de cette vallée.

- Ce que j’en ferais ne te regarde pas mais avant que l’un de tes compagnons n’ait une crampe aux doigts et m’abatte d’une flèche sans le faire exprès, je vais te le dire : je vais le détruire.

- Notre magie ancestrale n’en a pas été capable. Tu ne peux tuer Adeichis. Au mieux, nous sommes parvenus à contenir son pouvoir en le changeant en une simple pierre taillée. Mais il demeure un monstre puissant. Dois-je te rappeler qu’il a rasé la forteresse de Pics Ventus avec sa bande de fanatiques avant de mettre la région à feu et à sang durant treize années ? Il a vaincu trente adversaires en duels dont les plus aguerris guerriers de son époque.

- Je connais la légende d’Adeichis. Crois-moi elfe, s’il avait été aussi aisé de le tuer pour de bon, je ne serais pas là et ton frère non plus. Donne-le moi.

 

            L’elfe marqua un temps d’hésitation, échange un regard avec son jeune frère, puis arracha le collier qu’il portait au cou. Hochant la tête pour témoigner de sa réprobation, le chasseur lança la pierre tordue et colorée pendue au bout de son collier.

 

- Une cachette idéale, reconnut Lemnès, amusé.

- Si tu échoues, tu nous condamnes tous.

- Je ne le peux. Je possède le bon outil.

 

            Lemnès dégaina l’épée passée à son flanc, une lame sombre aux reflets mauves luisants dont le seul éclat imprima la même grimace de crainte à tous les elfes. L’assassin les ignora et jeta en l’air la pierre, dernière incarnation du terrible Adeichis. Frappant le talisman au vol de son arme gorgée de magie tenue à deux mains, Lemnès libéra une sourde détonation qui ébranla les rangs des elfes et précipita le tueur au sol. La pierre, réduite en poussière, retomba dans une pluie fine de poussière brillante que le vent emporta loin de tous. Lemnès, ignorant ses blessures dues à l’explosion, se redressa et contempla son épée avec empressement. La lame luisante, intacte, palpita doucement avant de s’éteindre en vibrant. Sans un regard en arrière, l’assassin satisfait tourna les talons et disparut dans les fourrés à grandes enjambées.

 

 

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           Une brusque et violente force renversa Neil, le précipitant en l’air la tête en bas dans un cri aigu que son soudain réveil rendit fort peu glorieux. L’adolescent s’agita en tout sens en balbutiant frénétiquement durant quelques secondes avant de comprendre ce qu’il se passait. Une corde ligotée à sa cheville, jetée par-dessus une solide branche proche et tirée par Lemnès qui achevait de la lier à un muret, le suspendait à deux mètres du sol. Neil jura, protesta et héla l’assassin. Ce dernier acheva son nœud complexe et s’assit sur les décombres d’un pilier, fixant sa victime d’un regard noir.

 

- Tu t’es endormi.

- Faux ! Parfaitement et indubitablement faux ! Je me concentrais !

- Tu ignores le sens de « indubitablement ».

- Sans doute, mais il porte avec justice mon argument. Tu es dans l’erreur. A présent, détache-moi !

 

            Lemnès fit mine de réfléchir à la suggestion et retourna à son jeune compère une grimace négative.

 

- Tu dormais. Je t’ai confié la surveillance du bûcher qui ne doit jamais s’éteindre et tu dormais.

- Oui, d’accord, je le reconnais et je te demande bien pardon ! Je dormais, sans doute parce que je suis épuisé de m’acquitter de cette noble mission de surveillance du feu au bout de trois jours et légèrement envieux de te voir dormir sans arrêt en haut de ton promontoire. Détache-moi, par pitié. Il faut que j’aille pisser !

- Ce bûcher ne doit jamais faiblir ! rétorqua Lemnès avec sérieux. Tu voulais participer à une mission, disciple. Te voilà exaucé. Alors obéis et surveille-moi ce feu !

- Oui, Lemnès…Je peux aller faire pipi à présent ?

 

            L’assassin passa sa main sur son visage, dépité, avant de détacher la corde. Neil retomba à la même vitesse avec laquelle il s’était élevé, mais sans cri effarouché cette fois. Il amortit sa chute d’une roulade agile et se releva lentement, la tête lourde.

 

- J’ai connu des réveils plus agréables à la maison de passe du port, deux bougresses sur ma paillasse, fit l’adolescent en se massant les tempes.

- Va chercher du bois, lui lança Lemnès en rejoignant son poste d’observation.

 

            Le disciple s’exécuta après un court crochet pour se soulager. Il effectua plusieurs trajets entre le feu et la charrette chargée de bois à l’abri derrière les ruines, alimenta le brasier et put enfin entamer ses quelques provisions restantes. Lemnès, aussi immobile que les vieilles pierres de l’enceinte, n’avait pas bougé d’un cil, le regard tourné vers le sentier de l’ouest.

 

- Il ne nous reste quasiment rien à manger et guère assez de bois pour entretenir le bûcher un jour de plus, déclara Neil en savourant la chaleur du feu. Ta poudre enchantée qui ravive et excite les flammes fait encore effet, mais qu’en sera-t-il demain ?

- Demain, après-demain et les jours suivants, tu iras chasser dans les sous-bois et tu y ramasseras du bois. Nous continuerons à attendre jusqu’à ce qu’il vienne. Tu apprendras la patience.

- Nous sommes en plein hiver, soupira Neil. Il n’y a pas âme qui vive à des lieues à la ronde dans ces montagnes. Le vent gèle le voyageur et ces ruines sont isolées et oubliées de tous. Même les loups ne s’en approchent pas. Tu ignores même si celui que tu veux attirer est encore en vie ! Si même la Main Noire n’est pas parvenue à retrouver sa trace, c’est que cet homme a changé de continent ou pourrit dans un fossé depuis des années !

- Il est vivant et il viendra, se contenta de répondre Lemnès, inflexible. Crois-moi. En voyant ce feu, il sortira de son trou, comme un lapin de son terrier. Et comme tel, nous le cueillerons prestement.

- C’est indubitable ? demanda l’adolescent.

- Indubitable, tout à fait.

 

            Neil haussa des épaules, désappointé, mais n’insista pas. Il connaissait assez Lemnès pour savoir qu’une fois qu’il s’était fixé un but, il était capable de tout, et plus encore, pour l’atteindre. Lemnès attendrait son homme jusqu’au printemps s’il le fallait. Neil marcha lentement à travers les ruines et tendit le cou en direction du sentier, l’unique qui menait jusqu’ici. Les environs étaient déserts.

 

- Je peux au moins savoir qui est-ce qu’on attend ? interrogea-t-il. Qui sait ? Je le connais peut-être. Ce serait plus évident ainsi de le réprimander pour son déplorable manque de ponctualité.

- Il se nomme Cerball, répondit sans émotion Lemnès.

- Cerball ? J’ai connu un cul-de-jatte qui se nommait Cerball. Un mendiant convaincant mais un piètre détrousseur malgré son curieux talent pour la fuite. Il se vantait constamment. Cerball n’était pas son vrai nom, il se faisait appeler ainsi en l’honneur du célèbre brigand. Il est mort étranglé par sa maîtresse, ce n’est donc pas lui que tu veux tuer. Alors qui ?...Attends…Tu n’espères pas…

- Si. Ma cible est le véritable Cerball.

- Non ?! s’exclama Neil, bouche bée. Mais ce n’est qu’une légende !

- Je suis vaguement au courant, répondit Lemnès avec un sourire acerbe. Je suis assez friand de légendes.

- Tu…tu essaies de me dire que Cerball la calamité, le détrousseur et l’égorgeur est celui que tu guettes sur ton rocher comme un hibou son mulot ? C’est une plaisanterie ! On parlait des exploits de ce monstre bien avant ma naissance !

- Ce n’est pas un monstre, murmura Lemnès, songeur. Son destin se fut-il montré moins hostile que la plèbe louerait aujourd’hui son nom comme celui d’un héros. Son seul faux-pas fut de céder sous le fardeau de ses mauvais choix.

- Une manière originale de concevoir la canaillerie ! rit l’adolescent en surveillant le feu du coin de l’œil. Je tâcherai de me souvenir de ce prétexte quand la milice de la ville me reprendra à dérober quelques poulardes au marché !

 

            Lemnès, impassible et pensif, conserva le silence quelques instants. Son regard quitta une seconde son point d’accroche au lointain pour viser les ruines situées au flanc droit de la cuvette naturelle formée par la gorge, pour retomber sur Neil qui massait son cou endolori lors de son « réveil ».

 

- Observe ces pierres mortes, sinistres et englouties par le chienlit. Ici se dressait avant Caer Myrd, une fameuse garnison abritant au temps de sa gloire une centaine de soldats aguerris et loyaux au service de la famille de Damoiselle Pharys. Cerball en était le capitaine.

- Pharys ? fit Neil en regardant les ruines comme s’il les découvrait pour la première fois. La reine Pharys ?

- En ce temps-là, elle n’avait pas seize ans et n’était que la fille du baron Thuras qui régnait sur le domaine allant d’ici aux Collines Trouées. Au-delà de ce versant se trouvaient les terres du baron Druin avec qui Thuras était en conflit ouvert. Cerball, jeune fils de chevalier prometteur avait obtenu le rang de capitaine de garnison à la suite d’un tournoi régional où il avait particulièrement brillé et attiré l’attention de Thuras, farouchement en quête de meneurs après des années d’escarmouches contre son voisin.

- Attends un instant ! l’arrêta Neil en agitant frénétiquement la main, mimant le parcours complexe de sa laborieuse réflexion sur le sujet. On parle bien de Pharys le Gant de Fer, épouse du roi de Sparque ? La vieille sorcière moisie détestée par toutes les générations et qui a claqué dans son lit le mois dernier ? Bon sang, la rumeur la disait centenaire et tu me parles de ses seize ans ?

- La rumeur exagère, disciple. Les propos balbutiants de poivrots avinés rencontrés au comptoir reflètent rarement l’absolue vérité. L’usage d’enchantements obscurs qu’elle affectionnait tant ont altéré l’apparence de Pharys bien davantage que l’ouvrage naturel du temps.

 

            Neil n’émit aucun commentaire mais sa grimace écoeurée soutenait tacitement l’argument de son maître.

 

- La jeune sœur de Cerball se trouvait être l’une des demoiselles de la suite de Pharys, poursuivit Lemnès en massant ses doigts engourdis par le froid matinal. Un jour, Cerball reçut une missive de sa sœur l’invitant à venir auprès d’elle au château dans les plus brefs délais. Le chevalier s’exécuta, songeant à quelque fièvre alitant sa cadette ou moindre déboire qu’il saurait résoudre de par sa position et son influence grandissante. Il s’avéra qu’il ne s’agissait que d’une farce de sa sœur espiègle à l’humeur rendue morose, et l’ennui rendu pesant par l’étiquette de la cour. Et tu ne me contrediras pas sur ce point lorsque j’affirme que seuls les adolescents délurés sont capables de pareilles fantaisies.

 

            Neil retourna un sourire exagéré à Lemnès, acquiesçant grossièrement pour faire contrepoids à sa pique.

 

- Cerball ne trouva à son retour à sa garnison que flammes, désastre et mort. Son fort avait été attaqué durant son absence, rasé et incendié, ses hommes massacrés jusqu’au dernier. Nombreux étaient ceux qui avaient péri l’arme à la main mais plus nombreux encore leurs compagnons d’infortune qui pendaient aux arbres, exécutés sans pitié malgré leur évidente reddition. Déjà, les charognards se repaissaient des cadavres tiédis et la puanteur exhalée par des volutes de fumée sombres empuantissait l’air à des lieues à la ronde. Cerball fut le seul survivant de cet assaut meurtrier. Sans doute la vue de tout ce qui faisait sa fierté, sa joie et sa vie même réduit en cendres et en flaques de sang l’affecta au plus profond de son âme. Ses moindres détracteurs affirmèrent par la suite que quelque chose se brisa ce jour-là en lui, l’entraînant vers une folie dévorante qu’il ne pouvait fuir qu’en la perpétrant à l’identique, encore et encore.

- Bref, il tourna taré, résuma Neil de ses propres mots, agitant son index en petits cercles au niveau de sa tempe.

- Je ne le pense pas, affirma Lemnès à voix basse. S’il céda quoi que ce fût devant ce spectacle morbide, ce fut tout du moins à la fureur. Fou de rage et ivre de courroux, le jeune capitaine fit demi-tour et chevaucha à brides abattues jusqu’au château. Il se doutait bien que la nouvelle de l’assaut l’avait précédé avec ces colonnes de fumée visibles sur tout le domaine. Mais il voulait rallier les renforts et se poster aux premières lignes de l’expédition punitive qui riposterait à cet infâmant outrage. A son arrivée, l’armée était déjà déployée et soldats et chevaliers s’activaient comme aux pires temps de la guerre. Cerball se précipita à la recherche de son seigneur mais tomba tout d’abord sur Pharys. La jeune fille écouta son récit et l’invita ensuite à le suivre après avoir été assurée de s’être vue prodiguer la primeur de ce rapport. Pharys mena le capitaine dans les jardins, à l’écart des préparatifs de bataille. Et tandis que Cerball l’exhortait de convaincre son père de l’autoriser à mener le combat à venir, Pharys lui avoua spontanément être celle à l’origine de ce massacre.

- Voyez-vous ça ! s’exclama Neil mi-amusé, mi-sceptique.

- Tout n’avait été qu’une machination orchestrée par une gamine ambitieuse et cruelle. Pharys s’était secrètement alliée avec Druin, le baron voisin, dans le seul but de renverser son père. Avec calme et un terrifiant sang-froid, la damoiselle expliqua à Cerball, abasourdi, que la destruction de Caer Myrd n’avait été qu’un prétexte pour attirer Thuras hors de ces murs et surtout dans une embuscade qui d’ailleurs lui coûta comme prévu la vie. Pharys n’avait pas uniquement comploté avec le seigneur ennemi, elle avait encore soudoyé la moitié des officiers de son père qui le trahirent à cette bataille, précipitant sa chute.

            Cerball avait été la seule erreur de son plan machiavélique. Sa sœur, ayant eu vent du complot de par son intime proximité avec Pharys, ne pouvait se résoudre à laisser son frère se faire tuer avec ses hommes. C’est ainsi qu’elle le convoqua et lui sauva la vie, ou crut le faire. Pharys avait découvert la vérité. La sœur de Cerball disparut sans laisser de trace, mais il est fort probable qu’elle fut jointe en gage à Druin en plus d’une part du trésor de son adversaire vaincu. Ou bien Pharys la fit tuer, qui sait ? Si Pharys garda le silence sur ce point de détail, cette vipère malfaisante tenta d’acheter la loyauté de Cerball, allant jusqu’à lui promettre la tête de Druin pour assouvir sa vengeance. Mais le capitaine repoussa ses offres, ses avances et ses menaces, écoeuré. Pharys ne s’en trouva pas offusquée outre mesure. Elle ordonna à ses séides de l’éliminer lui aussi. Cerball parvint néanmoins à s’échapper du château, l’arme à la main. C’est ainsi qu’il fut pourchassé sans répit, devenu aux yeux de tous le traître responsable de la chute de Thuras.

            Druin s’empara ainsi du fief de son ennemi juré mais ne profita guère longtemps des fruits de sa victoire. Il périt mystérieusement quelques mois après ses épousailles avec Pharys. La jeune fille devint la maîtresse des deux domaines ainsi que la bienfaitrice du peuple, libéré du joug de deux nobles particulièrement belliqueux. En rapportant la paix après avoir cédé tant de sacrifices, Pharys fut perçue comme une sainte. Grâce à une habile politique et de fortes ressources dues aux fiefs unies, elle obtint pouvoir et influence. Elle se hissa ainsi toute sa vie dans les sphères de la royauté jusqu’à épouser le roi de Sparque, quelques années plus tard.

- D’où tiens-tu pareille histoire ? lança Neil avec gravité.

- Des meilleures sources : celles de la Main Noire. La principale force de notre guilde est le renseignement.

- Tu prétends donc que Cerball le Trépaneur, le violeur et l’assassin a été trahi par une gosse arriviste et impitoyable ? C’est un peu fort ! Ce n’est pas elle qui l’a forcé à truander, piller et détrousser toutes ces années.

- Cerball s’est enivré de sa propre rancœur et de son désir de vengeance, soupira Lemnès en se pinçant les lèvres. Tout ce qu’il entreprit n’avait pour but, du moins au début, que de nuire à Pharys et dévoiler au grand jour sa fourberie. Isolé et traqué nuit et jour, il ne parvint qu’à de rares coups d’éclat qui demeurèrent incompris de la populace trop soulagée de connaître enfin une paix durable. A force de tout faire pour prouver son innocence, Cerball finit malgré lui par devenir le traître et le démon que tous voyaient en lui. Il n’attaqua plus les postes de soldats, mais aussi les tavernes et les hameaux. Il ne fit plus la différence entre les partisans influents de Pharys et les simples voyageurs étrangers au conflit. D’homme, il devint bête, de noble guerrier, un vil tueur. Le temps filant, une vie de fuyard et le pouvoir de Pharys, hors de sa portée, le broyèrent.

 

            Lemnès se tut, un air morose et triste sur les traits. Neil fixait les flammes, méditant l’histoire contée. Un vent glacé agita le brasier, répandant la haute fumée à travers les arbres aux branches dénudées, comme une brume méphitique stagnant près d’une proie déjà terrassée.

 

- Est-ce ainsi que tout s’est déroulé ? demanda alors Lemnès. Mon récit fut-il assez fidèle pour vous…Cerball ?

 

            Neil sursauta en regardant autour de lui et sursauta une seconde fois, bien plus fort, lorsqu’une silhouette se détacha de derrière un pan de mur aux pieds de la corniche de Lemnès. Ce dernier observa l’inconnu qui avança poussivement, son éclair acéré familier luisant de nouveau dans son regard.

 

- Une vieille histoire…sans intérêt, dit un homme marqué par le temps, le visage ridé et usé, la posture chancelante et la voix éraillée. Elle gèle mon cœur de loup au point que même votre brasier ne parviendrait à le réchauffer, mais elle m’apporte aussi un apaisement qui longtemps m’a fui.

 

            Cerball passa une main parcheminée dans sa barbe sale, rivant ses yeux clairs comme le cristal sur Lemnès. Malgré son air de fou avec sa chevelure hirsute et ses guenilles malodorantes, l’ancien capitaine déchu dégageait une aura peu commune, distillant auprès des deux assassins un sentiment aigre de crainte et de défiance.

 

- Je suis heureux que quelqu’un connaisse la vérité. Malheureusement, tu viens trente ans trop tard, mon garçon.

- Je ne le crois pas, répondit Lemnès en sautant à bas de son promontoire. Vous êtes en vie, non ?

- D’où…d’où il sort ?! s’écria Neil, encore sous le coup de la surprise de cette brusque apparition. Ne surveillais-tu pas le sentier ?

- Je connais ce lieu et l’arpente depuis bien trop longtemps, marmonna Cerball tandis que l’adolescent inspectait nerveusement les alentours comme si d’autres inconnus allaient surgir dans son dos. Même si je n’étais pas revenu depuis plusieurs hivers, il n’a guère changé. Les lieux morts, comme les hommes, ne reviennent pas à la vie.

 

            Neil chercha son maître du regard pour savoir ce qu’il devait faire et ce qu’il allait advenir à présent. Lemnès l’ignora, n’ayant d’yeux que pour Cerball. Son expression reflétait une détermination aiguisée et un soupçon de contentement perçant sous ses traits tendus. Quand il vit sa main enserrant le manche de son étrange épée, Neil comprit enfin le but de leur mission.

 

- Je savais que vous ne pourriez pas résister à la curiosité, déclara Lemnès d’une voix traînante en désignant le brasier. Vous n’avez pas haï la bonne personne. Votre sœur est méprisable. Vous auriez du mourir ici, aux côtés de vos soldats.

- C’est ce que tu crois, gamin ? Pas un jour je n’ai point souhaité de toutes mes forces que Pharys soit châtiée. J’ai tout entrepris pour la chasser du trône et me venger d’elle. Puis, j’ai abandonné avec les ans. Cette quête était perdue d’avance. J’étais seul, isolé, affamé et faible. Si faible. Que pouvais-je faire contre la reine ?!

- Mourir, répondit sèchement Lemnès en empalant le vieillard sur son épée dégainée dans un geste vif et précis. Ou continuer à l’affronter à tout prix. En devenant le monstre qu’elle s’évertuait à faire croire que vous étiez, vous lui avez offert sa plus grande victoire.

- Jeune agneau qui bêle…fier de tenir à peine sur ses…pattes…Que crois-tu…savoir d’un…tel combat ?

 

            Cerball, une main tremblante refermée sur l’acier plongé dans son abdomen, laissa couler un filet de sang abondant le long de son menton et tomba à genoux, ses jambes mourantes ne le soutenant plus. Lemnès s’agenouilla pour lui faire toujours face, mais sans retirer sa lame. Son expression froide et dédaigneuse défigurait son visage d’habitude si calme.

 

- C’est notre guilde, qui a écourté la vie de Pharys, souffla le tueur à l’oreille de sa victime. La vieille harpie a tenté de trahir la Main Noire après nous avoir utilisé pour asseoir sa position. Elle avait le même regard que toi présentement tandis que le poison dans ses veines ôtait ses ultimes forces.

 

            Les yeux de Cerball s’écarquillèrent affreusement et il tenta de parler, mais il n’émit qu’un horrible gargouillis avant de s’affaisser. Lemnès se redressa et récupéra son épée d’un geste brusque. La lame rougie palpita comme un cœur durant quelques secondes, s’illumina doucement, puis s’éteignit dans un dernier halo pourpre. Le nez collé à son arme pour mieux l’inspecter ou apprécier les étincelles mourantes de magie qui la parcouraient, Lemnès afficha un fin sourire ravi. L’assassin enjamba le cadavre de Cerball sans même baisser les yeux.

 

- En route, disciple ! lança-t-il sans se retourner. Mission réussie.

 

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            Malgré le froid mordant et le vent cinglant qui soufflait depuis les collines, l’ensemble du hameau s’était regroupé au milieu du pré particulièrement exposé. Hommes, femmes, enfants et vieillards semblaient avoir pris la place du troupeau de moutons faméliques qui broutaient là lors de saisons plus clémentes. Agglutinés les uns aux autres quasiment immobiles, ne se permettant que quelques pas pour réchauffer leurs membres glacés, tous attendaient patiemment, guettant au loin le sentier qui quittait le village, par-delà le Pont-Vieux. A une centaine de pas se dressaient les restes d’une demeure calcinée aux murs écroulés et noircis par le feu jaillissant d’un sol brûlé, sombre, sinistre que personne n’osait approcher. La foule braquait des regards pleins d’espoir au loin, du pont à la masure détruite, du sentier désert au bourgmestre Hont qui les avait arrachés à la chaleur de leur foyer pour piétiner la terre verglacée d’une prairie hivernale.

            Un enfant émit un petit cri, brisant la monotonie des conversations murmurées entre parents et voisins, à la dérobée du gros Hont. Les visages rougis par le froid se tournèrent d’un seul mouvement. Trois cavaliers en armes escortant un petit homme juché sur un âne traversèrent le Pont-Vieux à faible allure sous un concert de soupirs et d’exclamations étouffées. Hont réajusta nerveusement son épais manteau en fourrure, recoiffa ses rares mèches éparses tourbillonnant sur son large crâne puis jeta un coup d’œil par-dessus son épaule en direction de la foule, comme pour s’assurer qu’aucun ne manquait à l’appel. Les étrangers arrivèrent sans se presser, ne manifestant aucun intérêt à la populace réunie pour les accueillir. Les guerriers échangèrent quelques commentaires sans discrétion, ponctués de ricanements moqueurs. L’homme sur l’âne, indifférent à la troupe de spectateurs forcés dont se gaussaient ses soldats, arrêta sa monture à hauteur de Hont et en descendit sans se hâter nullement. Trapu et malingre, il fit quelques pas pour dégourdir ses jambes ankylosées par le voyage en affectant un air solennel et concentré mais qui, sur son visage à l’expression naturelle proche de la surprise béate, ne lui conféra qu’un mélange de consternation un brin démente. Affectant des manières pompeuses, l’homme s’avança d’une démarche gracile, mais peu virile. Il n’accorda pas plus d’attention à la foule amassée pour lui qu’à Hont qui le salua avec trop d’étalements pour paraître spontané, et sincère. Pourtant la présence de l’une le satisfit plus que celle de l’autre.

 

- Seigneur Eren ! s’exclama Hont d’un ton enjoué. Soyez le bienvenu dans les terres du Follet ! C’est un plaisir de vous revoir même en de si tristes circonstances. Le voyage a dû vous épuiser. Viandes et soupes achèvent de cuire dans la grande salle. Laissez-moi vous guider. Vos gens me semblent fourbus.

- Ils le sont, répondit Eren d’un ton sec. Mais la route fut longue et le jour s’achève. Je viens remplir mon office, pas engraisser mes soldats avec vos potages et vos porcelets à la broche. Je présume que le crime a eu lieu ici ?

 

            Le petit homme désigna la masure brûlée d’un geste vif de la tête, comme si ce seul contact le dégoûtait. Hont acquiesça avant de se retourner.

 

- Et voici le criminel, déclara-t-il tandis que deux sbires faisaient sortir du rang d’une bourrade un jeune garçon à peine sorti de l’enfance et solidement attaché.

- Je suis innocent, seigneur prélat ! s’écria le jeune homme avec vigueur. Jamais je n’aurais…

 

            Eren le fit taire d’une vive gifle qu’il sembla regretter aussitôt à cause du contact forcé avec un gueux.

 

- Ne t’avise pas de t’adresser à moi sans que je ne t’en ai donné la parole, vilain. Hont, racontez-moi.

- Le vieux Theom habitait seul cette chaumière. La perte de sa femme emportée par une grippe noire à la saison des pluies l’avait rendu aigri, méfiant et hostile. Il se terrait dans sa maisonnée, comme un loup solitaire, fuyant les bonnes gens du village et effrayant les enfants qui approchaient ses quelques bêtes ou traversaient son lopin de terre. Viloz s’est un jour rendu chez lui, exigeant réparation, prétextant que le chien de Theom avait attaqué ses poules. Les choses ont mal tourné et ils en sont venus aux mains. Furieux, Viloz n’a eu de cesse de chanter aux oreilles traînantes que Theom avait perdu l’esprit et qu’il obtiendrait justice, tôt ou tard. La cabane du vieux a flambé toute la nuit dernière avec bêtes, chien et maître à l’intérieur, piégés en plein sommeil. Nous avons arrêtés Viloz en découvrant le seul mouton de Theom encore vivant au milieu de ses poules. Mais il clame son innocence et certaines âmes faibles ou compatissantes au bourg se sont laissées attendrir. Vous seul pouvez trancher la question équitablement. Le baron a refusé d’intervenir et menace d’imposer nos récoltes si nous le dérangeons pour une histoire de rancunes de voisins.

- J’entends votre appel, mon bon ami, déclara Eren en marchant à petits pas, le village entier en spectateur. En tant que prélat, je dois noblement m’acquitter de cette mission car tel est le devoir d’un serviteur du Ciel. Je ne vous tournerais pas le dos, mes enfants. Seul mon regard pur et sacré est en mesure de percer les ténèbres qui hantent votre hameau.

 

            Eren, l’air absorbé par un intense effort de concentration, agita un index vers ses guerriers. L’un d’eux répondit à l’appel en sortant des sacoches de l’âne un objet ovale d’une trentaine de centimètres de long soigneusement recouvert d’un linge plié. Il le tendit à son maître en s’inclinant puis recula avec cérémonie dans un exercice de mise en scène visiblement longuement répété. Eren dressa son visage vers les nuages cotonneux qui assombrissaient cette morne fin d’après-midi. Ses yeux perpétuellement écarquillés glissèrent ensuite sur la foule silencieuse. Puis d’une main, il ôta le linge avec application, révélant un miroir ouvragé qu’il brandit tel un trophée. Le murmure de stupeur des paysans arracha à l’un des sbires un ricanement mal retenu. Eren lui décocha aussitôt un regard réprobateur sévère.

 

- Viloz ! clama le prélat, comme en transe. Si mensonge et perfidie souillent ta bouche, tu es à présent condamné. Contemple ton reflet dans le Miroir Vertueux, relique sacrée et présent divin ! Observe et vois ! La vérité se dessine déjà à sa surface. Regardez tous ! L’image de la mort du malheureux Theom se forme. Que la magie du miroir saint opère maintenant sous mon ordre. Revivons tous le trépas et le crime odieux qui frappa ce bourg !

 

            Les gens se pressèrent en poussant des exclamations et en échangeant de bruyants commentaires sur le miracle opérant. Brandi bien haut par Eren, le miroir émit une faible lumière. Sa surface se troubla et laissa apparaître une scène où la maison brûlée de Theom était intacte et où la nuit étendait sa pénombre sur toute la prairie. Il y eut des cris effrayés, des gémissements stupéfaits, mais la plupart des gens rassemblés conservaient le silence, hypnotisaient par ce qu’ils voyaient. Viloz apparut à l’image sur un bout du pré nocturne. Le jeune homme protesta en voyant son reflet. Un coup à l’estomac lui fit regretter son interruption. Sur le miroir, Viloz s’approchait de la cabane à pas de loups, une torche à la main, surveillant les alentours. Le village entier l’observa mettre le feu au toit de chaume ainsi qu’aux poutres, allumant plusieurs foyers. La maisonnée s’embrasa rapidement et Viloz prit la fuite. Les flammes dévorèrent la cabane minuscule en peu de temps. Devant les exclamations de colère de ses spectateurs, Eren baissa le miroir et recouvrit avec toujours autant de manières et de soins la relique dans son tissu.

 

- C’est faux ! hurla Viloz, pétrifié et abasourdi. Tout est faux ! Je n’ai jamais mis le feu ! Theom…Theom m’avait cédé l’une de ses bêtes et je devais l’aider à réparer son toit en échange ! Je suis innocent !

- Calomnies ! lança Eren d’une voix perçante. Tu n’exprimes aucun repentir face à la vérité immuable du Miroir Vertueux alors je n’exprimerai aucune clémence à ton égard. Qu’on le pende sur-le-champ !

 

            La foule s’agita et explosa à ces mots. Viloz se débattit et hurla de plus belle en pleurant d’effroi, mais des dizaines de mains rageuses l’empoignèrent et le traînèrent vers l’arbre le plus proche tandis qu’Eren se dirigeait dans le sens opposé, ignorant la mise à mort qu’il avait ordonné avec la plus sereine des indifférences.

 

- Vous avez parlé de souper, si je ne m’abuse ? confia-t-il à Hont.

 

            La nuit était tombée depuis plusieurs heures aussi froide maintenant que le cadavre du malheureux Viloz lorsque Eren repoussa son auge vidée et daigna enfin se lever de table. Deux de ses acolytes l’imitèrent au grand soulagement de Hont qui jeta un coup d’œil ému aux jarres de son meilleur vin gisant vides au milieu des carcasses récurées de porcs.

 

- Je suis convenablement repu, commenta Eren.

- Laissez-moi vous conduire à présent jusqu’à mon logis, proposa Hont en ouvrant la porte de la grande salle à son invité. J’ai fait préparer ma propre chambre, ainsi qu’un bon feu pour vous. Vos hommes pourront dormir…

- Je ne dormirai pas dans vos draps, l’interrompit Eren d’un ton dédaigneux, la politesse d’usage couvrant à demi son dégoût à la perspective de passer une nuit dans le lit de son hôte. Mon ami nous attend plus loin sur le chemin. J’ai l’intention de demander l’hospitalité à l’un de vos gens.

 

            Eren fit un pas pour rejoindre son troisième sbire posté en bordure du sentier, puis il revint en arrière, près de Hont.

 

- Simple curiosité, bourgmestre. Quelle erreur a commis ce jeune berger pour attirer votre courroux et épaissir les replis de ma bourse ?

- Ah…je…il…Il m’a surpris dans les bois pendant que je me débarrassais du corps de ma précédente épouse.

- Celle qui fut « dévorée par les loups » et qui vous a laissé ce charmant manoir ? ricana le prélat, amusé par la mine dépitée de Hont.

- Celle-là même. Si seulement cet imbécile avait accepté de se taire au lieu d’essayer de se soustraire à mes impôts en me faisant chanter.

- La question s’est résolue d’elle-même. Vous voilà un peu moins riche, mais la conscience libre. Passez une bonne nuit, messire.

 

            Eren s’éloigna à pas lents, un sourire tordu sur les lèvres quand son soldat parti en reconnaissance lui indiqua l’une des chaumières blotties près du ruisseau. Eren lui emboîta le pas, grelottant sous l’air humide et pesant de la nuit. Pour la première fois, il s’aperçut que cette région ingrate s’avérait réellement sinistre une fois plongée dans les ténèbres. Et c’est avec soulagement qu’il aperçut la pâle lueur de la bougie filtrant à la porte de la maison cherchée où son homme de main tambourinait violemment.

 

- Paysan ! lança gaiement Eren au propriétaire qui vint ouvrir avec méfiance. Offriras-tu l’hospitalité à un homme de foi en quête d’un coin au sec où passer la nuit ? Mes soldats ne prendront guère plus de place que moi, n’aie crainte.

 

            Le paysan jeta un œil anxieux aux trois soldats aux mines patibulaires encadrant leur maître et se soumit aux regards oppressants en s’écartant du seuil. Eren pénétra dans la masure comme s’il était chez lui. Il observa les lieux, étroits et sales, puis ses habitants, ensommeillés, étonnés et trop apeurés pour refuser quoi que ce soit à un noble entouré de gardes, même à une heure avancée de la nuit. Le prélat dévisagea les adultes présents, père, mère et une grand-mère partageant une paillasse avec deux enfants en bas âge. Puis il trouva l’aînée de la famille, repérée plus tôt sur le pré. Tandis que ses hommes s’installaient en réunissant la famille dans un seul coin pour s’installer à leurs places, Eren referma sa main menue sur l’avant-bras de la jeune fille surprise pour l’aider à se lever. Cette dernière jeta des coups d’œil effrayés dans tous les sens, cherchant à comprendre ce qu’il se passait et aiguisant sa peur au reflet fuyant du regard résigné de ses parents. Elle ne comprit réellement que lorsque Eren la déposa sur une paillasse débarrassée de ses précédents occupants, puis la coucha.

 

- Tu as un mari ? demande Eren en ôtant sans se presser ses vêtements, avant de les plier et de les ranger. Des enfants ? As-tu déjà connu un homme ? Hum ? Tu ne parles pas donc. Tant mieux, tu n’empêcheras personne de dormir ainsi.

 

            Ses yeux écarquillés luisant d’un éclat sordide, Eren releva les guenilles de la jeune fille et s’étendit sur elle. L’adolescente ferma les yeux et serra les poings. Personne ne put s’endormir avant que tout ne fût terminé, aucun soldat, ni aucun membre de sa famille.

            Eren et ses soudards quittèrent le hameau dès l’aube, satisfaits de leur mission et manifestement pressés de dépenser l’or de Hont dans une ville à la hauteur de leurs exigences, aux vins plus goûteux que ceux de leur hôte et aux filles plus avenantes qu’une gamine osseuse partagée sur une paillasse crasseuse. Eren était d’humeur plaisante malgré la perspective du pénible voyage de retour et la brume épaisse et humide qui recouvrait les champs. Il venait même à sourire aux anecdotes bravaches de ses compagnons se remémorant leurs piteuses aventures de brigands avant que leur chef ne s’empare du miroir magique et se proclame prélat. Qui pouvait croire que l’homme saint si craint dans la région n’était quelques années auparavant qu’un joueur professionnel, alcoolique, tricheur et écumeur de tavernes mal famées ? Les plus envieux redoutaient aujourd’hui son emprise sur le peuple et le pouvoir révélateur de son miroir et les plus aisés se disputaient ses services autant que son silence.

 

            Alors Alric poussa un cri étranglé et guttural, ponctuant un nouveau rire général qui s’acheva sur un silence tombant comme un couperet lorsque l’ancien voleur glissa à bas de sa monture, le manche d’un couteau de jet visible au milieu de sa gorge. Lemnès jaillit du brouillard, sur le bord du chemin, silhouette diaphane et évanescente qui surgit de nulle part sans le moindre bruit. Volfane poussa un affreux juron en voyant le corps de son cousin effondré, son cou déversant un flot épais de sang sur le sol gelé. Eren suivit du regard, hébété, Lemnès qui le dépassa et fondit sur Sylmur, un glaive à chaque main. Ce dernier, ancien soldat, réagit promptement et para l’assaut de son épée. Lemnès se déroba sous sa riposte et lui taillada la cuisse, le jetant à son tour au sol. Volfane chargea en hurlant avec sa monture. Lemnès frappa le cheval qui rua et expédia son bruyant cavalier dans les broussailles. Eren, médusé, prit tout son temps pour descendre de son âne tandis que le mystérieux agresseur lacérait Sylmur de multiples coups en faisant voler ses lames avec prestance. Le faux prélat serra son miroir contre son torse menu et trottina sans se retourner, loin des combats. Une flèche lui traversa le genou, l’envoyant bouler dans la poussière. Lemnès s’approcha de lui en marchant. L’assassin dévisagea sa cible apeurée, un effrayant air impassible gravé sur les traits. Volfane s’arracha furieusement à la brume dans le dos du tueur, la hache brandie bien haut. Lemnès s’esquiva d’un volte-face et l’abattit d’un unique et violent coup dans le dos, à hauteur du cœur.

 

- Vous ignorez qui je suis et qui sont mes amis ! déclara Eren en cherchant à regagner assez de contenance en se relevant dignement pour tâcher de paraître crédible. Je peux rameuter la plus brutale engeance servile à vos trousses comme la plus noble des patrouilles. Mes contacts sont multiples et retrouver la famille d’un vulgaire bandit de grand-chemin pour l’exterminer revêtirait une importance capitale à leurs yeux si j’en éprouvais le caprice.

 

            Lemnès conserva le silence et lança son pied dans la jambe blessée d’Eren, savourant sans le montrer sa grimace de souffrance et ses halètements angoissés.

 

- Ma lame pointe vers ton cœur et à la place de salive pour prier que je t’épargne, tu n’as que le venin de tes menaces à me cracher dessus ?

- Prends l’or, prends tout mon or, murmura le prélat en gémissant. Pardonne mon audace. Je ne te ferai rien ! J’en fais le serment solennel devant le Ciel ! Attends ! Je t’obtiendrai des faveurs, des richesses…des filles ! Je peux assouvir tous tes désirs ! La somme que l’on t’a promise pour m’éliminer n’est rien en comparaison de ce que je peux te permettre d’acquérir !

- Pathétique ! lança Neil en apparaissant, son arc à la main. Il me donne la nausée.

 

            Lemnès se pencha vers Eren qui poussa des jappements et des supplications effrénées en se tordant à terre. Le tueur repoussa facilement ses petits bras qui tentaient de le tenir à distance, puis s’empara du miroir passé sous la redingote coûteuse et crottée de l’ancien joueur. Quand se dernier comprit que le vol était le seul motif de cet assaut, sa terreur se changea en une froide colère. Lemnès coupa court au torrent d’insultes qu’il déversa en enfonçant son glaive dans sa bouche.

 

- En place, à présent, ordonna Lemnès. Il va arriver d’un instant à l’autre.

 

            Les deux assassins disparurent de nouveau dans la brume, abandonnant le carnage qu’ils venaient de perpétrer sans un regard en arrière. Le silence retomba mais ne dura que quelques instants. Un vif grésillement monta dans l’air puis une sourde détonation retentit et un homme apparut près du sentier, son sortilège de transport déchirant les nappes de brouillard en fins filaments. La barbe courte, l’œil pétillant et la main refermée sur son bâton sculpté, l’arrivant examina les lieux avec méfiance et précaution. Quelques formules coururent sur ses lèvres, rapidement récitées. Des éclairs fugitifs zébrèrent le sol autour de lui, une brise soudaine chassa la brume alentour et une fine auréole de lumière habilla le mage aux aguets.

 

            Eren achevait de mourir quand l’inconnu s’approcha de lui, enjambant avec précautions cadavres et flaques de sang. L’homme écarta les pans du vêtement du voleur à l’aide de son bâton puis recula lentement. Son regard fureta à droite et à gauche. Il épiait le moindre bruit tout en affûtant ses sens magiques, guettant le danger qui planait sans néanmoins en découvrir la source. Une flèche fendit tout à coup les airs et vint se briser sur une mystérieuse bulle invisible l’entourant. Le sorcier riposta aussitôt d’un éclair d’énergie qui crépita en atteignant les fourrés mais s’évapora à leur niveau. Le temps qu’il comprenne que la diversion avait fonctionné, l’homme sentit une vive douleur dans l’épaule quand le glaive de Lemnès pénétra avec force dans ses chairs. Le mage, blessé, lâcha son bâton. Lemnès l’écrasa sous son talon et l’envoya rouler près du corps d’Eren, hors de portée.

 

- Tout d’abord oui, il s’agit en effet d’un piège, dit le tueur d’une voix calme. Comment ? Parce que le choix du lieu n’est pas anodin puisqu’il a été longuement ensorcelé avec des runes d’anti-magie pour annuler tes sorts de défense, comme d’attaque. Pourquoi ? Parce que l’unique raison pour laquelle tu quitterais ton inviolable demeure serait la mort de cette loque puante qui possédait ton Miroir Fallacieux.

- N’était-ce pas le Miroir de la Vérité ? demanda Neil en tenant le sorcier blessé en joue d’une flèche.

- C’est ainsi qu’Eren se vendait et vantait ses pouvoirs. Mais le Miroir Fallacieux ne dispose que d’une magie maligne capable de reproduire en images concrètes les pensées commandées par son possesseur. Une relique détestable. Vaut-elle que l’on périsse pour elle, messire Procole, dernier membre vivant des sages des Isles Anciennes et héros des guerres contre les orcs ?

 

            Procole balaya la scène du regard en étreignant son épaule en sang. Il repéra plusieurs glyphes d’anti-magie qui annihilaient spécifiquement la source de ses divers arcanes, des runes pour les rendre indétectables et même un fouder antique gravé dans l’écorce d’un chêne proche pour aspirer son pouvoir secondaire. Tout avait été méticuleusement calculé et apprêté pour le vaincre, de la mort d’Eren servant d’appât à la préparation du terrain qui nécessitait une connaissance incroyable de ses talents et de ses secrets de magicien.

 

- Qui êtes-vous ? questionna Procole en toisant Lemnès avec dignité et une courageuse hostilité malgré sa situation désespérée.

- Ma réponse répondra aussi à ton interrogation quant à nos « dessins » qui rendent précisément tes pouvoirs inutiles : la Main Noire. Nous t’avons étudié, longuement, patiemment pour percer les secrets de ta magie de bataille. Puis j’ai conçu ce traquenard en retournant tes faiblesses contre toi. Comment venir à bout d’un magicien légendaire autrement ? Mais à moi de poser une question. Est-ce qu’un sorcier de ton envergure n’avait-il réellement aucun moyen pour récupérer son miroir enchanté sottement perdu au jeu dans une taverne un soir de beuverie qu’attendre que son voleur ne décède ?

- Je ne crois pas que tu puisses comprendre ce que je vais te dire, répliqua Procole avec un regard froid pour son assaillant. J’avais donné ma parole à Eren que je ne lui causerai aucun désagrément. Il s’agissait plus de me punir moi-même pour ma faiblesse d’une nuit qui me coûtait une si précieuse relique qu’un acte de charité envers ce coquin. Ma parole, tueur. Ma parole de mage et d’homme.

- Finissons-en, murmura Neil d’une voix qui trahissait son peu d’assurance face au sorcier qui, même blessé, vaincu et délesté de ses pouvoirs, s’avérait aussi terrifiant que le récit de ses exploits était grandiose. Finis-le…

- Oui, finis-en, répéta Procole en fixant avec insistance Lemnès dans les yeux. Finis-en donc. Enfonce ta lame dans la poitrine de ton disciple puis retourne-la contre toi !

- Nous sommes aussi au courant pour ton don de soumission hypnotique hérité par ta lignée, expliqua Lemnès en sortant de sous sa tunique un médaillon ancien qui le protégeait de Procole. Si je te sais assez avide pour te ruer hors de ta cachette la seconde suivant le trépas d’Eren, je te sais également assez puissant pour t’opposer les bonnes défenses.

- Que cherches-tu ?! le provoqua le sorcier, irrité. La gloire ? La renommée ? Tout ceci n’est que vanité et tu n’en saisiras bien la vaine futilité que lorsque je me présenterai de nouveau devant toi dans un, dix ou cinquante ans, vivant et plus puissant qu’à présent pour exiger ma juste vengeance ! Tu n’es qu’un mortel rendu arrogant par une courte victoire creuse, abrité derrière les rangs de tes ramassis de rats qui te servent de guilde ! Et tu ne peux me tuer vraiment alors que je suis capable de te réduire en cendres d’un mot ou d’une pensée ! Prends cette vie ! Je reviendrai avec une autre car tel est mon pouvoir !

 

            Alors que Neil avait battu en retraite en délaissant jusqu’à son arc et son maître, celui-ci n’avait pas bougé d’un cil, peut-être même encore plus déterminé après cette menace. Comme pour admettre son évidente folie, Lemnès laissa tomber ses glaives et acquiesça d’un air grave, en complet accord avec les affirmations de Procole qu’il savait absolument exactes. Quel que soit le moyen qu’il utilisait, il ne pouvait pas le tuer tout à fait. C’est pour cela que l’assassin dégaina sa lame mauve diabolique dont le seul reflet suffit à faire pâlir le magicien. Lemnès demeura immobile le temps que Procole réalise, puis frappa avec rage lorsque le mage, perdant finalement son sang-froid, se jeta littéralement sur son ennemi. Le coup, brutal et unique, jeta la carcasse brisée de Procole au sol dans un grésillement aigu insupportable. Le corps du mage se flétrit et se recroquevilla jusqu’à disparaître entièrement au milieu des plis de sa robe ensanglantée. Lemnès ne put s’empêcher de poser genou à terre, ravagé par l’effort incommensurable exigé par ce simple geste. Pâle et le bras tremblant, il se releva néanmoins, rangea son épée vibrante puis partit retrouver Neil, non sans avoir emporté avant cela le Miroir Fallacieux avec lui.

 

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            Le sentier longeant la falaise n’était guère plus qu’un chemin de poussière tracé par des générations successives de troupeaux guidées sur des itinéraires de pâtres de la région. Au cœur de l’hiver, ni homme ni bête n’était cependant assez téméraire pour l’emprunter tant il était accablé sans fin ni répit par les bourrasques furieuses venant de la mer. Ployant sous le vent contraire, Lemnès et Neil y chevauchaient pourtant à brides abattues, trop pressés d’arriver pour ralentir, mais pas encore suffisamment pour se montrer imprudents, même dans une contrée isolée et déserte. Les deux hommes arrêtèrent leurs chevaux à hauteur d’un virage particulièrement exposé près duquel un autel païen à l’effigie du dieu vagabond patron des voyageurs se dressait au pied de denses arbustes épineux. Lemnès esquissa un signe furtif de tête. Neil maugréa et se plaignit, la moitié de ses paroles emportées par le vent. Il obéit néanmoins et sauta à terre pour inspecter la statuette grossièrement taillée. Dans son dos, il repéra trois simples cailloux alignés, semblables à ceux qui jonchaient les près alentours, deux bruns et un clair. Neil rapporta à son maître la configuration et s’apprêtait à remonter en selle lorsque Lemnès l’interrompit.

 

- Creuse, marmonna-t-il en scrutant avec attention les environs.

 

            Neil rouspéta de plus belle, puis s’agenouilla devant l’autel et creusa le sol à l’endroit où il avait trouvé les cailloux. Avec surprise, il déterra une courte branche aux deux extrémités tailladées. L’adolescent n’osa pas la rapporter et alla quérir une explication.

 

- Le message indique qu’il nous faut poursuivre sur cette voie, traduisit Lemnès. Le caillou blanc en sous-nombre révèle un second message. La branche est l’ennemi indéterminé qui nous pourchasse. Que ses bouts soient taillés en pointe signifie que le danger peut venir de toutes les directions. Nos pisteurs ont du remarquer que nous étions suivis.

- Oh misère ! Je savais qu’il ne fallait en aucun cas toucher aux sorciers !

- Et que comptes-tu faire ? demanda Lemnès, amusé par la détresse de son apprenti. Fuir comme l’autre jour ?

 

            Piqué au vif, Neil plissa le nez et haussa les épaules. Mais ne trouvant rien à redire à la pique, il grimpa avec hâte sur son cheval, inspectant l’horizon par-dessus son épaule, une étincelle de crainte dans le regard. Neil détestait les magiciens, sa haine primaire uniquement motivée par sa peur farouche et inavouée de tout sortilège. C’était le seul disciple de la guilde à posséder assez de cran pour s’emparer de la bourse d’un notable en escorte mais incapable de dévaliser un vieillard grabataire sous le seul prétexte qu’il porte une robe ou un talisman un temps soit peu mystique. C’est peut-être aussi pour cela que Lemnès l’avait choisi lui, et nul autre.

            Les deux assassins poursuivirent leur route, transis de froid et saoulés par le vent déchaîné qui leur glaçait les os. Une heure et un nouvel autel dépassés, ils parvinrent enfin à leur destination, un port aux basses bâtisses coiffées d’ardoise recroquevillées dans une minuscule crique. Lemnès et Neil firent halte à l’auberge du « Chant des Vagues » où la moitié des pécheurs du village s’étaient rassemblés autour d’une vieille cheminée, réfugiés là dans l’attente de jours plus cléments où la mer se montrerait moins violente, tels des pèlerins recueillis dans leur temple. L’assemblée ne quitta pas des yeux les deux étrangers qui commandèrent repas et chambre pour une seule nuitée.

 

- Pourquoi nous montrer délibérément si nous savons pertinemment que l’on nous suit ? chuchota Neil, tachant d’ignorer les regards insistants des autres clients les fixant.

- As-tu noté la taille du bourg ? répondit Lemnès en savourant sa soupe de poissons brûlante. Nous aurions été remarqués de toute manière. Autant prendre quelque repos au sec et au chaud en attendant notre rendez-vous. A moins que tu ne veuilles patienter sur la jetée ?

- Où devons-nous aller ? demanda l’adolescent, un peu dérouté par l’attitude placide de son compagnon.

- Je n’en ai pas la moindre idée, reconnut Lemnès. Le dernier message indiquait que le rendez-vous avait lieu dans la prochaine ville. Nous y sommes. Je doute que nos amis aient placardés des affichettes sur tous les murs pour se signaler à nous. Et comme nous partageons cette même notion de discrétion, nous n’irons les chercher et les retrouver qu’à la faveur de la nuit. Jusque là, nous soupons et, sous peu, nous nous retirerons dans notre chambre. Saisis-tu le plan ?

- Ce qui est improvisé sur l’instant et basé sur des suppositions découlant de coutumes singulières et obscures ne m’apparaît pas clairement comme un plan, marmonna Neil en tournant nerveusement sa cuillère dans sa soupe trop chaude. Nous ignorons jusqu’à l’identité de nos contacts, la position de leur cachette et la teneur de notre mission ! Tu noteras que dans mon noir constat je ne fais point référence, par pudeur ou inconscience, au mystérieux ennemi lancé à nos trousses.

- Sayel est notre contact, glissa Lemnès dans un souffle.

 

            Sous la surprise, Neil laissa choir sa cuillère dans son écuelle, s’éclaboussant jusqu’au menton que la stupeur lui fit pendre, mais qui même souillé de soupe odorante, ne le rendait pas plus niais ainsi que sans sa bouche largement béante s’achevant en un sourire enfantin. Lemnès fit mine de ne rien remarquer et son apprenti replongea bientôt son nez dans son assiette, mais l’un savoura son effet avec satisfaction et l’autre, ses conséquences avec excitation. Ce fut presque s’il ne fallut pas le retenir lorsqu’il monta les escaliers quatre à quatre après que les deux hommes se furent retirés de la salle commune. Neil et Lemnès inspectèrent leur chambrée, coincèrent la porte, s’équipèrent et se glissèrent sur les toits par la fenêtre. Le vent ne faiblissait pas avec la nuit, mais offrit l’avantage de chasser chez eux les éventuels badauds qui auraient pu malencontreusement croiser le chemin de deux silhouettes évoluant dans les ombres sur le faîte des maisons. Neil ouvrait la route, sautant avec l’agilité et la vivacité d’un chat, intenable et invitant tous les dix mètres son maître à accélérer la cadence. Lemnès progressait avec plus de retenue, inspectant chaque porte et chaque mur des bâtisses qu’ils dépassaient à la recherche d’indices. Mais il souffrait également des séquelles de l’usage répété de l’épée maudite ces derniers jours. Aux larges hématomes dessinés sur ses flancs par la magie dévoreuse de vie de la lame étaient venus s’ajouter les crampes brusques et les élancements douloureux qui lui cisaillaient le bras droit, du creux de l’épaule jusqu’à l’intérieur du poignet. La douleur, brutale, devenait véritablement gênante depuis la mort de Procole.

            Machinalement, Lemnès massa son avant-bras, parcourant du bout des doigts les bords des plaies de sa chair lacérée sans qu’il se fut blessé et qui refusaient de guérir. Elles n’étaient pas assez profondes pour l’inquiéter actuellement, néanmoins, les tâches sombres dont elles étaient parées et cernées n’auguraient qu’une affliction prochaine bien plus préoccupante. Le tueur tourna vivement la tête pour s’arracher à ses pensées et fixer son regard sur un filet plié à l’envers, suspendu à la façade d’une maisonnée endormie. Le jeune homme attira l’attention de son bondissant comparse en lui lançant un petit caillou dessus, puis lui indiqua la chaumière. L’un après l’autre, ils sautèrent au sol et s’approchèrent de la porte massive et close, semblable à toutes celles des environs.

 

- Comment être sûr qu’il s’agit de la bonne ? murmura Neil dont la question fut accueillie par un lourd regard qui lui fit regretter sur l’instant d’avoir osé émettre un doute.

 

            Lemnès poussa le battant et la porte s’ouvrit sans bruit. La chaumière était déserte et silencieuse. Neil alluma son briquet à silex sous sa tunique et éclaira l’unique pièce. Une table, deux tabourets, une commode branlante et un coffre ouvert, vide. L’anneau dissimulé dans la poussière et ouvrant le panneau caché menant au sous-sol fut presque difficile à déceler. Quelques marches conduisirent les deux hommes à la cave où le froid et piquant contact de lames sur leurs peaux les cueillit dès qu’ils reposèrent le pied par terre.

 

- Vous avez un jour d’avance sur nos prévisions pourtant, je ne suis guère enchantée de vous revoir tous les deux ! Dîtes-moi bien pourquoi ?

 

            Sayel alluma une lanterne une fois que l’un de ses deux acolytes ait soigneusement refermé et calfeutré l’entrée secrète. Lemnès et Neil clignèrent des yeux en se protégeant de la lumière crue, ce qui ne sembla pas déranger leur hôtesse, bien au contraire. La jeune drow avança même la lanterne plus près d’eux, prétextant un examen rapproché, le regard sévère et dominateur, les lèvres pincées et une expression de franche désapprobation ornant ses traits harmonieux. Sayel avait à peine quelques années de plus que Neil, mais se comportait avec l’assurance et la farouche indépendance d’une adulte. En tant que fille et unique descendante du chef de la Main Noire, la guilde entière lui témoignait tous les égards dus à son titre. Mais cela ne semblait pas suffire à Sayel qui se complaisait dans son rôle de cheftaine hautaine, autoritaire et méprisante. Lemnès ne la connaissait que fort peu pourtant il était à peu près certain qu’il ne s’agissait pas là de sa véritable nature et que ses élans de colère et ses manières impulsives n’avaient nulle autre but que de dissimuler sa peur du poids des responsabilités et ce qu’elle considérait comme une faiblesse dans un groupe d’assassins majoritairement humains : son sexe. Car Sayel possédait un charme indéniable, exacerbé par sa jeunesse et encore florissant, une promesse d’ensoleillement radieux que l’on croirait inaltérable révélée par une aube magnifique. Elle avait tranché sa longue chevelure pour arborer une coupe courte au niveau des oreilles, comme un garçon, ce qui n’appuyait que davantage la finesse de ses traits et la profondeur de ses yeux noir comme le jais. Elle jugulait ses expressions aux frontières de la morosité ou de l’impatience, rendant malgré elle la fraîcheur de ses rares sourires que plus intense encore et les éclats de son rire cristallin redoutablement imparables pour un cœur trop peu endurci. La force et la rigueur qu’elle s’évertuait à faire transparaître dans chacune de ses postures rigides, chacun de ses gestes emportés, chacune des ses intonations trop brusques n’excitait que le désir et la volonté de ses proches de jouer sa comédie seulement pour mieux en déceler les failles. Belle trop jeune pour prendre conscience de son ascendant sur les hommes ou trop fière pour l’accepter, Sayel ne laissait jamais indifférent, pas même Lemnès qui, pour d’autres pulsions que celles de Neil, ressentait trop de peine envers le cruel destin de la jeune elfe noire pour ne pas se laisser affecter par son charme.

 

- Il faut que nous parlions, déclara Sayel en indiquant une table et des chaises au fond de la cave bien mieux aménagée que son avatar de la surface.

- Nous ne nous attendions pas à vous voir en personne pour cette nouvelle mission, dit Lemnès en s’asseyant.

- Ce qui est à la fois un honneur et la plus noble des récompenses pour nous après les périlleux exploits que nous avons réalisés pour la Main, ajouta Neil d’une voix rendue plus grave pour l’occasion, l’œil rivé sur la jeune fille.

- Ravie que cela vous satisfasse, cadet, car c’est là uniquement toute la gloire que vous pourrez songer obtenir.

 

Sayel se tourna vers Lemnès, sans aucun ménagement pour Neil.

 

- Le temps presse et je n’ai guère le temps pour l’autosatisfaction ou les épanchements d’un trop-plein de vanité. Notre projet a nécessité toutes les ressources imaginables de la Main Noire durant deux ans pour être mis sur pied et nous n’avons pas un mois pour l’exécuter. Alors ne me faîtes pas perdre mon temps en basses flatteries, fausses politesses et véritables futilités ! Combien ?

 

            Neil, dérouté par ce qu’il réalisait à peine être une rude rebuffade, commençait déjà à perdre le fil de la discussion, frustré de ne pas recueillir les lauriers qu’il escomptait et plus désarçonné encore de ne rien saisir du ton imposé.

 

- Trois, répondit Lemnès d’un ton neutre. Trois récoltées, reste trois. Le quatrième ne verra pas le jour se coucher demain si les dispositions recommandées ont été prises de votre côté.

- C’est naturellement le cas ! répliqua Sayel avec vigueur. Comment pourrait-il en être autrement puisque je dirige moi-même ce fief ?

- Dans ce cas, poursuivit Lemnès avec retenue et déférence, mais une pointe d’insistance ténue, j’en déduis que nous sommes en avance sur les meilleures prévisions. Que nous vaut ces ombres sur votre visage et ce feu dans votre regard ?

- Nous n’avons en effet pas commis le moindre faux-pas et les contrats sont honorés, rajouta Neil, bien décidé à ne pas être mis à l’écart de la conversation et à montrer qu’il était offusqué par tant d’ingratitude revêche.

 

            Sayel s’enfonça au fond de son siège en silence, sans quitter des yeux les deux hommes en face d’elle. Croisant les mains devant elle à la manière inconsciente héritée de son père, la jeune femme toisa ses subalternes assez longtemps et froidement pour leur faire comprendre qu’elle ne céderait pas un pouce de terrain, quelle que fut la valeur des arguments exposés.

 

- La disparition de Procole n’est pas passée inaperçue et des chiens se sont lancés sur votre piste. Bientôt, vous entendrez leurs aboiements rauques sur votre sillage et ils vous priveront de toute marge de manœuvre. Je vous avais prévenu que le mage était une cible bien trop importante. Vous auriez du suivre mes directives et le réserver pour la fin.

- Nous nécessitions le Miroir Fallacieux pour atteindre et acquérir notre prochaine cible, se défendit Lemnès. De plus, nous nous attendions dès le début à ce genre de réactions. Et comme prévu initialement, nous n’y attacherons nulle importance. La réussite du projet demeure notre unique priorité. Laissons les chiens hurler à la lune, ils ne peuvent saisir ce qui se meuvent trop vite dans les ténèbres.

- Ceux-là ne se contenteront pas de baver sur vos pas. Les derniers rapports parlent d’un chevalier tenace et déterminé, un de ceux qui conviendraient parfaitement à remplacer une cible trop lointaine pour parachever nos objectifs.

- Un vrai héros donc ? comprit Lemnès. Je ne peux me laisser retarder par des craintes inutiles. Je continue à suivre le plan.

- Pas cette fois, serviteur, rétorqua Sayel en se redressant, fixant Lemnès d’un air lugubre. Nous aboutirons sous peu à un changement des plans qui consistera à éliminer la menace naissante et qui profitera à nos gains. Le héros devra être tué par cette épée, sous nos ordres et dans leur application aveugle. Suis-je claire ?

- Ma dame, avec tout le respect que je vous dois, sachez que je répugne à changer quoi que ce soit à ce qui a été longuement étudié et décidé. L’improvisation est hasardeuse et risquée. Je ne l’apprécie pas.

- Et moi je n’apprécie pas l’insolence ou le fait que l’avenir de la Main Noire repose sur les épaules de deux sous-fifres indisciplinés. Ma remarque ne tenait pas compte de votre avis de toute manière. Contentez-vous d’acquiescer d’un hochement de la tête et d’obéir. Cette entrevue est terminée. Allez vous coucher. Je veux votre mission achevée demain à midi.

 

            Neil, dont les lèvres serrées par la colère ne dessinaient plus qu’une fine ligne blanche au bas de son visage empourpré, entama ce qu’il pensait être un long chapelets de protestations justifiées et peu amicales, mais fut vite interrompu par un geste vif de la main de Lemnès l’intimant au silence. L’assassin se leva en saluant Sayel avec une aimable courtoisie, puis poussa son apprenti vers l’escalier. Les deux hommes regagnèrent l’auberge et leur chambre où la colère de Neil était à peine retombée.

 

- As-tu entendu ?! s’exclama-t-il en tournant en rond dans la pièce. Nous ne sommes pas plus estimés que des pions destinés à satisfaire ses moindres ordres sans jamais pouvoir prétendre y parvenir parfaitement.

- Oui, c’est peu rassurant.

- C’est le cas de dire ! Dois-je m’attendre à être égorgé dans mon sommeil à la fin de toute cette histoire, rêvant naïvement d’une considération qui lui est inconnue ?! La garce !

- Tu en es raide amoureux, n’est-ce pas ? sourit Lemnès.

- N’est-elle pas irrésistible avec sa langue si bien pendue et son air d’animal sauvage ? Si seulement elle pouvait me regarder au lieu de me voir ! Comptes-tu lui obéir et changer tes plans ?

- Pas le moins du monde. Ce qui m’inquiète le plus n’est pas ce héros lancé à nos trousses, mais l’attitude de Sayel.

- C’est une peste qui mériterait une bonne leçon…ou un bon amant.

- Elle est rongée par la peur, déclara Lemnès. Elle croit pouvoir maîtriser la situation, mais elle sait que quoi qu’elle dise ou fasse, elle est obligée de compter sur nous. Les prémices de sa panique sont plus préoccupantes qu’un chevalier sur notre piste. Dors, à présent. Demain, nous irons faire un tour en mer.

 

            Lemnès réveilla Neil au matin, d’assez bonne heure pour que l’adolescent supplie pour un répit du fond de son lit durant assez de temps pour y être éjecté par un rude et précis coup de pied de son maître. L’assassin déjeuna et paya l’aubergiste en belles pièces d’or retirées d’une bourse gonflée, sous les regards fascinés de celui-ci et de ses clients présents. Sans hâte, Lemnès se dirigea ensuite vers le port en faisant un crochet par le marché pour acheter quelques victuailles et une lourde outre de vin vendue par l’un des acolytes de Sayel déguisé en marchand de vins. Puis le duo descendit sur le port à la recherche d’une embarcation pouvant les mener sur l’Ile aux Corneilles. Si les pêcheurs montrèrent peu d’entrain envers cette requête inhabituelle, ils en vinrent presque à se disputer entre-eux quand Lemnès annonça ses propositions de paiement.

 

- Qu’est-ce que l’Ile aux Corneilles ? demanda Neil quand la robuste barque d’un pêcheur chauve aux sourcils broussailleux et au teint buriné quitta le port pour s’engager sur l’océan.

- Le bout de terre visible là-bas, à l’est, répondit Lemnès en s’installant confortablement à l’abri du vent. Notre cible s’y trouve.

- Je suis ravi de l’apprendre ! protesta vertement l’adolescent. Puis-je être mis au courant de ton plan ?! Moi qui pensais que tu ignorais autant que moi la nature de notre présence ici ! Me voilà trahi une seconde fois depuis hier. Je suis très blessé par ton attitude…Puis-je avoir un bout de saucisson ?

- Ton rôle est secondaire dans cette mission. Gageons que tu feras preuve d’autant de vigueur en t’adaptant à une situation inconnue que celle que tu investis à geindre et te plaindre.

- Quel est mon rôle ? ronchonna l’adolescent en mastiquant nerveusement.

- Je suis le prélat possesseur du Miroir de la Vérité en mission sacrée pour bannir un esprit maléfique et tu es mon mignon, avec qui je voyage à travers le pays.

- Quoi ?! Ton mignon ?!

- Insuffle moins d’émotion dans tes exclamations ou je devrais te jeter à la mer et te remplacer au prochain village, mignon. Notre cible se nomme Aymeric, c’est un soldat, un ancien capitaine réputé et véritable fléau sur le champ de bataille. Il a déserté après s’en être pris à ses alliés et il a longuement été traqué avant d’être capturé par des nains chasseurs de primes. Il est parvenu à sauver sa tête en convaincant son seigneur qu’il était possédé par un démon, s’emparant de lui chaque fois que son regard croise son reflet.

- Comme dans un miroir, dit Neil en désignant le tissu englobant le Miroir Fallacieux.

- Aymeric aurait exigé de lui-même d’être enfermé au donjon de l’Ile aux Corneilles où sont retenus nobles en attente de rançons et puissants criminels. L’île est naturellement isolée et lourdement gardée par un bataillon complet vivant à l’écart du monde. Pour atteindre Aymeric, la voie la plus simple et la plus rapide est celle que nous offre le Miroir de Procole et le rôle de faux-prélat d’Eren. Grâce à la notoriété de ce dernier, il sera aisé d’approcher Aymeric en prétextant que le Miroir seul est capable de le guérir en extrayant le démon, attiré par le miroir, mais qui sera annihilé par la magie de la relique. Ou une quelconque ânerie surnaturelle du genre susceptible d’exploiter la crédulité d’un garde bourru et inculte.

- Et moi ? Que devrais-je faire pendant que tu divertis un fou meurtrier prisonnier avec un miroir ?

- Simple. Tu feras diversion auprès des gardes avec cette nourriture et ce vin. Oh, pendant que j’y pense. Le vin est empoisonné, évite donc d’en boire plus que de raison.

- Tu veux me présenter comme mignon à des hommes enivrés qui n’ont sans doute pas vu de femme depuis des mois ? Je te déteste. Et je garde mes poignards avec moi !

 

           Le pêcheur débarqua ses passagers et empocha son or, ses traits disgracieux éclairés d’un sourire radieux que Lemnès se plut à encourager et flatter en promettant le double de la solde s’il les attendait pour le trajet du retour. L’homme estima que quelques heures à lézarder au soleil en attendant un paiement inespéré valait mieux qu’une journée épuisante de pêche en haute mer. Aussi accepta-t-il en souhaitant mille vœux d’encouragements obséquieux à ces bienfaiteurs lorsque ceux-ci se dirigèrent sur le chemin menant au donjon de l’île.

            Le bâtiment carré se dressait sur un contrefort, cerclé d’une épaisse muraille de hautes pierres crénelées d’une douzaine de mètres de haut, infranchissable. Le seul accès raisonnable était un étroit sentier creusé en pente douce entre deux parois percées de meurtrières derrière lesquelles s’agitaient des ombres, sans doute des soldats prêts à abattre d’un seul trait de potentiels envahisseurs forcés de suivre ce chemin fatal. A son bout se trouvait une pesante porte renforcée de lourds gonds d’acier et protégée par une herse. Il fallut à Lemnès user de toute sa diplomatie, sa patience et sa bonne foi pour convaincre les soldats en faction d’appeler leur supérieur, mais surtout de ne pas chasser l’ennui d’une nouvelle interminable journée de garde en tuant deux visiteurs trop insistants.

 

- Un ordre du seigneur Galandrin en personne, hein ? répéta le sergent d’armes moustachu retranché derrière la grille, une main sur le pommeau de son épée et l’autre dépliant le parchemin contrefait tendu par Lemnès.

- Comme vous pourrez sans peine le vérifier sur cette missive, l’assura l’assassin. Je suis Eren le prélat et mon aide est requise en ces lieux sinistres pour apporter un peu de lumière divine à ce qui semble noyé dans les ténèbres.

- La racaille échouée sur ce rocher serait même indigne de vos ténèbres, messire, rétorqua le sergent blasé en examinant le message. Les rares visiteurs viennent ici avec de l’or ou des suppliques pour revoir leurs proches, ou leurs ennemis. Jamais le seigneur Galandrin n’y a envoyé un de ses laquais avec quelques mots jetés sur un parchemin, pas même quand nous avons pendus son félon de cousin.

- C’est une requête un peu particulière. Nous venons pour Aymeric. Sa cause a semble-t-il ému votre seigneur, à moins que ce ne soit l’intérêt qu’il représente. Peu m’importe. Je ne suis qu’un berger solitaire au service des hommes destiné à guider les âmes les plus égarées avec l’aide du Ciel céleste et de mon humble pouvoir.

- Aymeric ?! s’exclama le chef des gardiens avec un franc étonnement. Même si je vous pensais capable de croire avec sincérité en votre cause, je ne serais pas assez indifférent à votre sort pour vous laisser l’approcher. Et ce monstre vous arracherait la gorge en riant dès que vous proposeriez de le « guider ».

- Je salue votre bienveillante sollicitude à notre égard, mais pourrions-nous discuter de tout ceci à l’abri de ce cruel vent glacé ? Je n’ai que le recours de ma gourde de vin pour me réchauffer et j’aurais besoin de tous mes esprits pour sauver ce malheureux Aymeric. Ouvrez-nous et finissons-en ou chassez-nous, que nous allions raconter à votre seigneur Galandrin comment la frontière de son autorité s’achève aux pieds de cette citadelle.

- Le vin et la menace me parlent plus, acquiesça le sergent en se tournant vers ses hommes dans l’ombre, partageant le même avis. Je vous aurais laissé entrer et même copuler avec n’importe lequel de mes prisonniers pour moins que cela. Mais il s’agit d’Aymeric. On parle d’un démon vivant en lui et prenant son contrôle pour perpétrer les pires atrocités. J’ignore si la rumeur dit vrai, mais ses crimes sont bien réels.

- Le seigneur Galandrin porte manifestement assez de crédit à ses affirmations pour faire appel à moi, répondit Lemnès en bombant le torse. Je suis le porteur du Miroir de la Vérité. Ma réputation n’a pu vous épargner. Je suis en mesure de traquer et de capturer l’esprit démoniaque qui habite cet Aymeric grâce à sa magie. Mais puisque je constate à vos mines sombres que toute ma verve demeurera vaine à vous faire entendre raison, éprouvons ce pouvoir qui vous laisse si…sceptiques.

 

            Lemnès affecta une grimace maniérée agacée et ordonna à son mignon de lui tendre son miroir enchanté. Neil s’exécuta en savourant les expressions pompeuses et les mimiques exagérées de son maître jouant son personnage. Le Miroir Fallacieux fut brandi à bout de bras et avec solennité devant le sergent entouré de plusieurs de ses soldats curieux.

 

- Laissons les cieux faire de moi le réceptacle de leur omnipotente magie ! clama Lemnès avec fougue. Fixez donc ce miroir sacré, relique du divin et voix du ciel sacré ! Fixez-le, incrédules âmes perplexes. Si vous êtes sourds, au moins ne pourrez-vous plus vous prétendre aveugles de surcroît face à l’éclatante vérité ! Sergent ! Est-ce vous à la surface ?

 

            L’image du sergent apparut en effet à la surface du miroir, traduisant la pensée immédiate de Lemnès et restituant toutes les informations préalablement recueillies par les espions de la Main Noire en un spectacle divinatoire qui laissa les soldats pantois. Le miroir montra le chef des gardiens, en ville, rejoignant une jeune fille rousse à peine femme et de la moitié de son âge et se glisser à la dérobée à l’intérieur de sa chaumière.

 

- C’est l’aînée de Ferk le borgne ! s’exclama l’un des gardes avec stupeur. C’est donc elle que vous culbutez depuis des mois pendant que son mari part en mer ?!

- Silence, imbécile ! rugit le sergent d’armes, hébété et furieux. Maudit prêtre ! Comment peux-tu donc…

- Nul secret est inconnu du Miroir de la Vérité, déclara Neil, feignant l’extase mystique. Son pouvoir perce les âmes et révèle à la lumière ses moindres recoins.

- Je lirai l’âme d’Aymeric et si démon si cache, je l’emprisonnerai dans son reflet ! promit Lemnès avec conviction.

 

            Le sergent hésita, la main triturant sa moustache fournie.

 

- Aymeric est enfermé au plus profond du donjon, là où peu d’entre-nous osent aller. Il vit dans une complète obscurité pour éviter de croiser son reflet à la surface de l’eau de son cruchon d’eau ou sur le maillon d’une de ses chaînes. Il prétend s’être crevé les yeux par trois fois pour empêcher le démon de le prendre. Le lendemain, ses blessures étaient guéries à chaque fois. Il a aussi tenté de mettre fin à ses jours, en vain. Vous risquez de rencontrer une mort atroce en l’approchant. Laissez-le pourrir, je vous en conjure, messire.

- Je ne suis pas aussi naïf qu’on pourrait le croire, répondit Lemnès en ouvrant sa pèlerine pour montrer son épée passée dans son fourreau. Je maîtrise aussi l’art de l’épée sur lequel je m’appuie en cas d’échec, bien que peu probable, de la magie du Miroir si les choses tournent mal et même si le seigneur Galandrin ne souhaite pas sa mort. Vous ne dépouillerez pas un homme de foi de sa chance de survie dans la bouche de l’enfer, n’est-ce pas ?

 

            Le sergent haussa les épaules d’un air conciliant, se gardant bien de dissimuler son opinion bien arrêtée sur la futilité d’opposer une malheureuse lame à un démon de l’envergure d’Aymeric. D’un geste vif, il ordonna que l’on soulève la herse d’entrée.

 

- Braves soldats, commenta Lemnès en pénétrant dans l’enceinte du donjon. Mon page m’attendra en votre compagnie. Il doit posséder quelques victuailles à partager, ainsi que cette trop lourde outre de vin, bien sûr. Je ne m’attarderai point longtemps. Le calvaire de ce pauvre Aymeric va très vite prendre fin…

 

            Lemnès suivit le couloir indiqué et escorté d’un garde plus aguerri que les autres, descendit jusqu’au dernier niveau du donjon jusqu’à la geôle d’Aymeric. Un quart d’heure plus tard, l’assassin remonta d’un pas lent et lourd, blafard et transpirant, mais indemne. Il retrouva Neil assis au milieu de plusieurs gardes étalés, le même rictus de souffrance sur le visage. L’adolescent achevait un épais morceau de lard, accroupi près du cadavre du sergent. Un échange de regards suffit à l’informer du succès de la mission.

 

- Nous avons juste le temps de rejoindre la barque avant que la relève ne soit effectuée et que nos amis à l’estomac si fragile et la soif définitivement étanchée ne soient découverts, fit l’apprenti en se relevant. Quittons cette île au plus vite. Si Sayel n’est toujours pas satisfaite après ça, je connais une rousse au port qui aura besoin d’être réconfortée ce soir !

 

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            Messach se leva avec l’aube glacée dont la fragile et pâle clarté falote perçait poussivement le brouillard et la pénombre matinale agonisante. Ignorant le froid humide des sous-bois qui déposa de âpres caresses sur sa peau, la jeune femme quitta le confort de son abri de fortune au fond de sa grotte, traversa à pas lents la clairière sacrée baignée de silence et se glissa sous la cascade proche pour y pratiquer ses ablutions rituelles. Pétrifiée par le froid qui rendait ses mouvements hésitants et maladroits, Messach accomplit un par un les gestes séculaires lui permettant de purifier son corps, faisant fi de la morsure glacée incessante qui la torturait à chaque seconde. Elle lava avec soin et patience ses bras, ses jambes, son torse puis son visage et sa longue chevelure avant de prier longuement les esprits élémentaires bénis du matin. Grelottante et vidée de toute énergie, la druidesse se retira alors finalement de la chute d’eau, réchauffée au plus profond d’elle-même par la ferveur de sa foi satisfaite et l’état de sérénité suprême qu’elle venait d’atteindre. Messach se sécha avec application et sans hâte puis se vêtit de sa toge immaculée. Elle ceignit sa taille d’une ceinture de branchages tressés de manière complexe ornée de perles en bois de tailles différentes incarnant les diverses grâces obtenues auprès des puissances de la nature dont elle venait ici recueillir le pouvoir, comma chaque année. Elle déposa une couronne de paille sur son front, symbole d’humilité et d’apprentissage. La jeune femme jeta un coup d’œil à sa robe, son bâton sacré, ses talismans et artefacts enchantés abandonnés dans un coin à son arrivée dans ce sanctuaire avant de s’en détourner sans regret, apaisée et concentrée.

            Les premiers rayons du soleil balayant la clairière écharpaient les ultimes pans de brume mais il était encore bien trop tôt pour que la forêt se libère de la chape de froid nocturne qui l’écrasait. Messach ne prêta pas davantage d’attention à la faible température que la première fois. Sa toge ne la préservait pourtant guère et l’hiver s’avérait tenace et résolu à régner sans partage cette année. Loin de ces considérations physiques affligeantes, la druidesse s’agenouilla dans l’herbe verglacée qui crissait sous ses pieds nus, au milieu de la clairière. Dans un cercle de pierres séculaires, elle ramassa une branche morte déposée préalablement et la serra entre ses mains jointes. Messach réunit sa magie en invoquant son pouvoir. La branche vibra entre ses doigts, s’épaissit légèrement, s’éclaircit et s’étira. Deux feuilles minuscules jaillirent de bourgeons que Messach s’évertua à engendrer. La vie circula de nouveau dans le morceau de bois tombé depuis des jours. Les feuilles s’ouvrirent et se déroulèrent lentement, virant au vert le plus tendre au fur et à mesure de leur croissance accélérée. Puis le flux de magie s’interrompit. La branche morte se ratatina brusquement et vivement avant de se briser en son milieu. Sur les genoux de Messach tombèrent deux feuilles marron et craquelée qui s’effritèrent en poussière lorsqu’elle tenta de les attraper. La druidesse se fendit d’un sourire triste et soupira paisiblement. C’était encore trop tôt. Sa retraite allait devoir se prolonger.

            La jeune femme essuya sa toge et reposa la branche brisée à l’endroit exact où elle l’avait prise, dans l’attente de son prochain essai du lendemain. Elle se redressait lorsqu’un étrange sentiment particulièrement spécifique et incongru en un tel lieu effleura la surface de son esprit. Son regard circonspect observa l’orée des bois proches, encore endormis dans d’impénétrables ténèbres. Les branches nues et les fourrés ondulèrent doucement au rythme d’une brise. Un oiseau pépia au loin. Tout était calme et impassible.

 

- Montrez-vous ! appela Messach d’une voix détachée et neutre. Votre présence est en ce lieu aussi déplacée que peu discrète !

 

            Rien ne bougea durant un instant puis une ombre se dessina sur la gauche. Une silhouette apparut, vingt mètres plus loin, et une troisième, sur la droite. Trois hommes cagoulés vêtus comme des voyageurs, à l’allure peu engageante et aux intentions bien précises se reflétant sur la lame de leurs glaives, franchirent l’orée de la clairière sans un mot. Messach les contempla d’une mine sévère et chargée de reproches, interdite mais peu effrayée.

 

- Puisque vous paraissez disposés à obéir aux injonctions, je vous conseille maintenant vivement de vous en retourner et de prêter l’oreille à cette part infime de votre raison étouffée par quelque témérité aveugle et inconsciente qui vous somme de ne rien tenter de plus stupide que ce que vous venez de réaliser jusqu’ici. J’ignore qui vous êtes, moins que vos intentions sont peu louables. Mais sachez qu’outre le fait que ce lieu soit sacré et peu enclin à accueillir des soudards armés, il se peut fortement que vous vous exposiez à son courroux en le souillant aussi impunément que vous le faîtes présentement.

 

            Les trois hommes ne répondirent pas, échangeant des regards comme pour reprendre la préparation d’un acte commun interrompu trop tôt. Messach perçut la frêle hésitation dans leurs esprits, l’ombre du doute mais surtout, balayant tout le reste, le vent brûlant de l’excès d’assurance que leur procurait leur surnombre, leurs armes et la vue d’une femme esseulée peu vêtue. La druidesse ne leur offrit aucun signe encourageant leur malveillance naissante. Son expression se durcit devant leur impassibilité et elle se permit même quelques pas à allure mesurée dans leur direction. S’ils détectaient la moindre once de la peur qui commençait à croître dans les tréfonds de son cœur, elle était perdue. Aussi frappa-t-elle en premier.

 

- Même les enfants perdus les moins sages retrouvent vite leur chemin avant d’aller trop loin, déclara-t-elle d’un ton sec en changeant le glaive de l’intrus le plus proche en bois, pareil à un jouet.

 

            L’homme sursauta et jeta l’arme à terre, comme si elle lui avait brûlé les doigts. L’un de ses compagnons jura, l’autre se renfonça dans la pénombre des arbres proches. Messach savoura cette première victoire et annula le sort qu’elle ne pouvait de toute manière pas soutenir plus longtemps. L’arme reprit sa forme normale, sans que son propriétaire ne tente néanmoins de la ramasser.

 

- Vous semblez troublés ? Si la magie vous procure une quelconque appréhension, je peux réitérer mon sortilège sur l’un de vous pour achever de convaincre les deux autres que ma patience, comme ma tolérance à la violation d’une clairière sacrée, sont limitées.Pourquoi croyez-vous que cette forêt est si boisée et la région si peu dense en imbéciles ?

 

            L’homme de droite sursauta à ces mots et effectua une manœuvre prudente, quoique exagérée, de recul loin de l’arbre contre lequel il s’appuyait plus tôt. Avisant quelqu’un d’invisible dans l’ombre, il jappa d’une voix rugueuse rendue chancelante par la peur.

 

- Elle ne devait plus jouir de sa magie ! lança-t-il, dérouté. Vous aviez dit que son pouvoir était annulé durant trois jours.

- Affaibli et amoindri, crétins ! rétorqua une voix féminine agacée. Elle essaie de vous effrayer comme des enfants ! Elle n’est bonne qu’aux tours de passe-passe et j’en ai vu sur le marché en venant des plus impressionnants que celui de l’épée en bois ! Emparez-vous d’elle ! Ne me forcez pas à répéter mon ordre !

 

            Messach sentit son sang se glacer à ses mots et ne put réprimer un frisson. Elle était soudain plus glacée que lors de ses ablutions et sa sérénité et son calme venaient de voler en éclats. Il ne s’agissait pas de simples brigands et leur présence n’était en rien due au hasard. La femme qui les menait était parfaitement au courant que Messach perdait l’essentiel de son pouvoir magique trois jours durant à chaque cycle de cinq années. Elle devait venir se recueillir en prières et méditations dans un lieu secret, retiré et caché afin d’accomplir le rituel ancien lui permettant de recouvrer tout l’usage de ses sortilèges. A aucun autre moment elle n’était plus impuissante et vulnérable et si d’accoutumée, une troupe entière de marauds de cet acabit ne la faisait pas sourciller, aujourd’hui elle pouvait les craindre comme la mort même.

 

- Qui êtes-vous ?! s’exclama la druidesse en tâchant de contrôler la folle cavalcade de son cœur.

- La Main Noire, répondit avec orgueil Sayel en émergeant de l’obscurité, entourée d’une douzaine d’autres sbires. Tu comprends à présent à qui tu as affaire, n’est-ce pas ? Point de séisme, de tornade de flammes ou de pluie de foudre ne jaillira de tes doigts et point d’elémentaires supérieurs ne viendra obéir à ton ordre. Si tu prends conscience que nous avons été capables de percer le secret de ta seule faiblesse, de découvrir ta retraite isolée et de t’y traquer durant la seule période où tu n’es qu’une simple mortelle, tu sais alors aussi que tu ne pourras nous échapper. Soumets-toi ! La Main Noire est invincible car elle vainc avant de combattre.

- Quel âge as-tu ? se contenta de répondre Messach avec un court sourire sur les lèvres, savourant la réaction trop brutale lisible sur le visage de Sayel à cette question portée sur un ton ironique à peine voilé. La Main Noire doit bien être aux abois pour attaquer ainsi de front et confier cet assaut à une gamine présomptueuse et naïve ! Vous n’êtes qu’une bande de lâches et de gibiers de potence, une meute de chiens faméliques se prenant pour des loups dont la seule gloire est celle extirpée des cadavres de vos proies égorgées durant leur sommeil ou abattues au loin d’une flèche. Vendus au plus offrant, dénués de scrupule comme de conscience, vous effrayez autrui en projetant vos ombres et vos menaces comme un venin, mais au fond, vous ne valez guère mieux que des rats couards réfugiés dans les ténèbres pour ne pas avoir à affronter la vie droit dans les yeux. Rentrez chez vous vous vanter d’avoir réussi à troubler la retraite de Messach la druidesse, crachant sur son nom et enviant sa renommée que toutes vos bassesses ne vous permettront jamais de seulement effleurer !

- Maudite garce ! éructa Sayel, un rictus de fureur déformant ses traits. Je te souhaite d’avoir autant de verve, d’inspiration, de souffle et une langue aussi bien pendue quand je t’offrirai à mes frères. Tu seras ainsi davantage en mesure d’apprécier la fougue des rats et des chiens une fois devenue familière avec eux !

 

            Sayel ordonna un assaut général et les assassins de son escorte se déversèrent dans la clairière sacrée, fous de rage après ces insultes. Messach les regarda venir sans bouger et Sayel, trop emportée pour comprendre tout de suite, sut alors que c’était un piège. Elle rappela ses soldats, mais il était trop tard pour la majeure partie. Dès que les assaillants foulèrent le sol de la retraite de la druidesse, les esprits qui l’habitaient se matérialisèrent pour la défendre de l’intrusion des impurs. Certains prirent corps avec la terre et l’herbe, d’autres dans les flots impétueux de la cascade et le reste s’incarna directement dans les arbres. Des monstres de toutes formes et toutes tailles se précipitèrent sur les assassins pris au dépourvu et rivés sur place par la stupeur. Ils furent lacérés par de solides branches animées frappant comme des serres, ensevelis et écrasés par des géants de boue et de pierre, projetés et balayés par des vagues violentes et puissantes. Les élémentaires se livrèrent à un véritable massacre sur les tueurs encerclés. Sayel, hébétée, comprit sa monumentale erreur et ne put assister à ses terribles conséquences qu’abritée derrière ses plus proches protecteurs. La jeune fille se ressaisit heureusement bien vite en voyant Messach profiter de la diversion pour s’éclipser. Les élémentaires, aussi redoutables qu’ils étaient, étaient cantonnés à l’espace de la clairière et aucun ne put atteindre le groupe resté dans les sous-bois. Sayel ordonna à ses hommes de les abattre avec leurs arcs. Les tirs groupés et précis créèrent une brèche dans les rangs des créatures enchantées par laquelle Sayel s’engouffra à la poursuite de Messach, suivie de ses fidèles.

 

            Messach jeta un coup d’œil rapide par-dessus son épaule pour évaluer la situation. L’ennemi était nombreux, bien armé et discipliné. La diversion avec les élémentaires avait fonctionné car d’emblée, la druidesse avait déduit que son apparente faiblesse garantirait un excès d’assurance exploitable chez les assassins. La jeune drow à leur tête n’en était que le symbole le plus éloquent avec sa pose altière et son ton narquois. Messach avait combattu cent adversaires aussi impétueux et téméraires et tous pêchaient par orgueil. Mais elle ne devait pas pour autant sous-estimer la Main Noire à la sinistre et effrayante renommée. Déjà, les tueurs éliminaient les élémentaires gardiens avec leurs flèches, comprenant que le talon d’Achille des féroces créatures résidait dans leur champ d’action limité.

 

            Messach observa de loin durant une seconde la grotte contenant ses effets et son bâton de puissance. Elle estima ses chances tandis que les tueurs prenaient rapidement le dessus sur les monstres d’eau, de tourbe et de roche qui s’effondraient tout près les uns après les autres, exécutés sans pitié. La caverne n’était qu’à une quinzaine de pas. Pourtant Messach, prudente, préféré lui tourner le dos et s’enfonça dans les bois en courant à toute vitesse, priant pour que la gamine qui menaçait sa vie n’ait pas placé des hommes pour la prendre à revers. Filant comme le cabri dont elle loua le nom entre ses lèvres fines, la druidesse se dirigea doit vers le nord-est, le bruit de sa respiration haletante faussant les échos des appels lancés par ses poursuivants dans son sillage. Elle écorcha ses pieds sur la terre dure et traîtresse, taillada sa toge et ses cuisses sur les fourrés, meurtrit ses bras en écartant comme elle le pouvait les cohortes de branches la griffant dans sa course. Pétrie de peur, le souffle court et la peur lui rongeant les entrailles, Messach se crut un moment égarée dans quelque cauchemar cruel où son esprit retournait contre elle sa vénérable force acquise avec les ans pour mieux lui enseigner l’humilité et la fragilité de la vie. L’épreuve n’était-elle pas l’essence de même de sa retraite ?

            Une flèche siffla à portée et Messach poussa un cri étranglé et plaintif, cédant à la panique. Elle ne vit pas le trait et il ne sembla pas être suffisamment précis pour l’atteindre, mais ce terrible sifflement ponctué du son mat de l’impact contre un arbre la terrifia au point de lui couper toute énergie dans les jambes. Messach chuta et roula dans les feuilles pourrissantes avant de se relever, sale, contusionnée et tremblante, de grosses larmes brûlantes coulant sur son visage. La druidesse, ses bras enserrant avec vigueur ses coudes pour tenter de contrôler cette peur panique dévorante, se força à lever la tête pour tenter de se repérer. Un assassin jaillit dans son dos juste avant qu’elle ne s’élance de nouveau. Incapable de bouger, la jeune femme fixa, hypnotisé, la lame recourbée décrivant une trajectoire descendante et fondant droit sur elle. Soudain, une masse compacte lancée sur son flanc percuta violemment l’assassin en plein élan et l’envoya s’écraser avec fracas contre une souche, quelques mètres plus loin. Messach, en pleine torpeur, observa, un air stupide sur les traits, comme si elle ne comprenait pas ce qu’elle voyait, le chevalier en armure devant elle qui venait d’écarter son agresseur d’un rude coup d’épaule. Il s’agissait d’un homme de haute stature, engoncé dans une armure de plates épaisse et usée, brandissant une épée luisante tenue fermement à deux mains. Solidement campé sur ses pieds en une machinale posture défensive, l’inconnu regarda à droite, puis à gauche, observant les environs engloutis par les ombres de l’aurore d’un regard perçant et attentif. La sueur perlant à son visage collait les mèches hirsutes de sa chevelure noire de jais sur son front. Son teint paraissait pâle, voire blafard, témoignant d’une longue course pressée qui venait juste de trouver sinon son but, au moins une pause. De vives et profondes inspirations soulevaient son torse massif rendu encore plus impressionnant par cette lourde armure qui ne devait rendre l’exercice du sprint que plus épuisant et inconscient. L’homme écrasa de son regard clair et hargneux le tueur qu’il venait de frapper et qui se tordait mollement à terre, sonné, comme pour lui intimer un ordre muet de rester à sa place pour survivre ou bien de l’inviter à se relever, pour mourir. Le chevalier affichait un sang-froid certain malgré sa fatigue évidente et la pleine mesure de conscience de la situation périlleuse dans laquelle il se trouvait. Messach ignorait parfaitement l’identité de son sauveur, ainsi que ses motivations. Se fiant uniquement à son expression posée et résolue, elle se sentit comme ragaillardie, arrachée à sa léthargie par la seule force de l’aura de cet étranger.

 

- Glissez-vous dans les ombres, hors de portée du couteau et de l’arc, déclara-t-il sans la regarder. Ils se sentiront encouragés de vous voir asservie par la menace qu’ils font peser sur vous si vos genoux tremblent et vos yeux déversent toute l’eau de votre corps.

- C’est la Main Noire ! répondit Messach, ne trouvant aucun autre terme plus succinct et concret pour résumer la situation.

- Ils veulent prendre votre vie en profitant de votre état d’impuissance temporaire, je le sais, ajouta le guerrier en adressant un sourire rassurant à la druidesse. Je suis venu pour vous, et pour eux. Vous ne mourrez pas aujourd’hui.

 

            Messach n’eut pas le temps d’émettre une réponse plus longue et développée qu’une simple exclamation étonnée mal retenue que ses ennemis se montrèrent tout autour, les encerclant tous deux en nombre, Sayel à leur tête. La meute referma son anneau de mort autour de ses proies et montra les crocs ; lames et flèches se tendirent vers les cibles immobiles et prisonnières.

 

- Quel est ce vulgaire caillou dressé sur le chemin de mon succès ?! tempêta l’elfe noire en toisant le chevalier qui avait étalé l’un de se soldats. Qu’importe. Abattez-le, mais ne tuez pas le druidesse !

 

            A l’ordre donné se banda une demi-douzaine d’arcs dans toutes les directions à la fois. L’homme en armure se contenta de retourner son regard à Sayel et fit osciller lentement son menton en signe de négation. Les cordes vibrèrent et les flèches volèrent sur la cible désignée. L’homme ne bougea pas d’un cil. Un vent soudain surgi du sol, du ciel et des arbres proches implosa autour du chevalier, envoyant les traits mortels se perdre dans les hauteurs ou s’échouer dans la poussière, hors d’atteinte. Messach, de par son talent magique pour les enchantements naturels, fut la seule à apercevoir distinctement la sylphe gracieuse au sourire espiègle qui voleta autour du chevalier avant de pendre malicieusement à son cou et de disparaître dans une brise soudaine.

 

- Tirez encore ! s’exclama Sayel, irritée tant par l’échec de son assaut que par la réaction stupéfaite de ses soldats abasourdis par le miracle. Offrons aux loups de ces montagnes leur meilleure pitance de l’hiver avec ce triste pitre qui croit sauver sa gueuse seul contre nous ! En avant ! Etripez-moi ce …

- Reculez ! tonna la voix puissante de Lemnès qui surgit depuis l’ouest, talonné par Neil. Ne l’approchez surtout pas. Il vous tuerait jusqu’au dernier et les loups hurleraient en son nom et non au nôtre pour le carnage qu’il ferait dans nos rangs.

 

            Les regards se tournèrent vers Lemnès qui n’avait d’yeux que pour le chevalier. Hormis la surprise de tomber sur pareille scène qui demeurait encore bien ancrée dans les recoins de son expression marquée, le tueur montrait également un certain désarroi et une inquiétude presque palpable. Visiblement, il ne s’attendait guère à trouver de la compagnie dans cette forêt déserte, encore moins ses propres alliés aux prises avec ce qu’il considérait comme ses proies. Les assassins de la Main Noire ne furent que plus troublés par son arrivée et son ordre en parfaite et insolente opposition à celui de Sayel, si bien qu’aucun n’osait bouger, ne sachant qui suivre. Sayel béait de surprise, comme si l’intervention lui avait fait l’effet d’une gifle. Elle se reprit néanmoins vite et de nouveau ses yeux sombres semblèrent lancer du feu, sur Messach, encore insoumise, sur son mystérieux protecteur qui les défiait avec ce qu’elle considérait comme une offensante arrogance et aussi sur Lemnès qui ne lui accordait pas la moindre attention.

 

- Le faux-pas qui vous conduira tous à la mort se joue en ce lieu, en ce moment, lança le chevalier à l’attention de Lemnès. Je présume, à ton arrivée tardive et l’incompréhension lisible sur ton visage que tout ceci n’était pas prévu, assassin ! Ai-je tort ? Je dois néanmoins te remercier. C’est grâce à toi que j’ai pu parvenir ici à temps avant que les tiens n’exécutent leur sinistre forfait. Etaler tant d’or dans un pauvre village de pécheurs où un ancien héros de guerre perd subitement la vie dans la même journée ! Satisfais à ma curiosité : erreur tactique ou stratégie pour m’appâter ?

- Quelle différence à présent ? répondit Lemnès, confirmant tacitement le second choix. J’avais un plan pour me débarrasser de celui qui compromettait notre mission…comme j’en avais un pour prendre la vie de cette femme à tes pieds. Les deux semblent avoir été emportés par le vent qui danse autour de toi.

 

            Lemnès fit glisser son regard ombragé, glacé et empreint de reproches jusqu’à Sayel. La jeune fille afficha une moue consternée devant pareille attitude, les traits crispés, mais baissa les yeux en se mordant la lèvre, traduisant en silence sa culpabilité et son honneur de cheftaine bafouée. Lemnès parla dès qu’elle rouvrit la bouche pour protester, l’interrompant pour la deuxième fois. Son ton tranchant l’intima à garder pour elle ses plaintes outrées. Furieusement vexée, Sayel se tut néanmoins.

 

- Retirez-vous ! s’écria Lemnès en indiquant les profondeurs de la forêt à ses comparses assassins. Partez ! Je couvre votre fuite !

- Est-ce un défi ? rétorqua le chevalier. Ou un sacrifice ? Aucun de vous ne quittera ces bois vivant à présent que le destin ou le manque manifeste de compétence de votre donzelle de chef vous a réunis ici ! Il est temps de payer pour vos crimes, meurtriers que vous êtes !

 

            Le guerrier bondit en avant à une vitesse vertigineuse, improbable et impossible pour un homme revêtu d’une telle armure, aussi vaillant et doué fut-il. D’un large coup, il frappa un tueur proche et le coupa quasiment en deux au niveau de la taille, avant de passer son compagnon de gauche au fil de son épée brillante. Les assassins s’éparpillèrent alors d’un semblable réflexe, comprenant que les loups étaient impuissants face au lion enragé. Sayel refusa de reculer malgré les injonctions de ses protecteurs. Lemnès s’élança pour couper la route du chevalier, brandissant sa redoutable épée maléfique qui brisa l’élan de son adversaire surpris par la vision effroyable d’une telle lame dirigée vers lui. Neil décocha deux flèches successivement sur l’homme en armure après s’être auparavant précautionneusement glissé dans son angle mort. Les deux projectiles furent déviés par une force invisible et inconnue sans même que le chevalier s’en aperçoive. Messach regarda, effarée et soudainement furieuse contre ses assaillants, ces derniers prendre la fuite en tous sens, abandonnant la partie sans un seul regard en arrière. Incapable d’accepter que ces immondes criminels puissent s’échapper aussi facilement après lui avoir causé tant de souffrance, la druidesse rugit comme un animal blessé et se laissa régir par son seul instinct, délaissant la raison au profit d’une haine aveugle. La peur et la douleur n’avaient plus cours. Le châtiment d’une justice pleine et exécutive était devenu son unique but. Privée de ses pouvoirs, la druidesse affaiblie ne pouvait cependant guère empêcher ses ennemis de disparaître et son impuissance, alliée à sa brusque colère face à pareille injustice, poussa Messach dans ses derniers retranchements.

            Récitant une formule des temps oubliés, la jeune femme invoqua l’esprit de la montagne, le Maître des monts, l’esprit supérieur qui commandait à tous les autres au sein de cette forêt reculée et qui vivait dans les profondeurs de la terre depuis la nuit des temps. Offrant son corps comme réceptacle, Messach unit son esprit avec celui de l’ultime gardien sacré dans un cri rocailleux inhumain et une vive explosion de lumière qui aveugla tous les belligérants à cent mètres à la ronde. Le sol trembla brusquement et des bois s’élevèrent des crissements sinistres et un fracas assourdissant. Plusieurs arbres furent brusquement déracinés comme s’il s’agissait de vulgaires roseaux emportés par une rafale. Nobles chênes et solides frênes s’abattirent tels des géants fauchés tandis que la terre se lézardait et se déchirait sous l’effet du séisme grondant. La puissance des tremblements enfla à tel point que tous furent jetés au sol sans ménagement. Lemnès esquiva de justesse la chute d’un grand pin qui se brisa en mille éclats lorsqu’il heurta le sol avec violence à moins d’un mètre de lui. L’assassin fut ainsi séparé de son adversaire et les deux ennemis ne purent échanger qu’un regard appuyé et éloquent avant de fuir chacun de son côté.

Messach avait présumé de ses forces et commis une terrible erreur, en proie à la panique et à la frustration, mais il était trop tard pour le comprendre comme pour y remédier. L’indomptable esprit de la montagne ayant pris possession d’elle était beaucoup trop sauvage et puissant pour être contrôlé et la fusion n’eut pour effet que de déchaîner un immense cataclysme au cœur de la forêt. La terre se souleva comme une bulle géante tout autour de la druidesse en transe puis explosa et s’écroula dans un nuage de poussière, révélant de larges crevasses qui coururent dans toutes les directions. Lorsqu’elles se rejoignirent en se croisant, poussées en avant comme si elles étaient elles aussi animées d’une vie propre, des gouffres gigantesques engloutissant des tonnes de terre formèrent un cercle quasiment parfait d’une trentaine de pas autour de Messach, dressée sur un piton juste assez large pour qu’elle puisse s’y tenir debout. Arbres, rochers et pans entiers de terre disparurent dans d’insondables ténèbres et un fracas épouvantable par la seule fantaisie du Maître des monts et de son avatar triomphant.

Sayel manqua de choir tête la première dans un glissement de terrain emportant la corniche où elle croyait être à l’abri et qui précipita deux de ses plus fidèles gardes au fond d’un trou insondable. La jeune fille se rattrapa in extremis à une épaisse racine et ne dut son salut qu’à Neil qui brava la mort pour la secourir et l’extirper de là. Lemnès hurla à gorge déployée à ses comparses encore présents de s’éloigner, mais le vacarme du tremblement de terre était si fort qu’il recouvrit ses cris les plus acharnés. Le chevalier inconnu fut lui aussi rattrapé par le glissement du terrain et ce, malgré toute sa dextérité et sa vélocité. Une nouvelle brise forma un tourbillon miniature sous ses pieds pour le prévenir d’une chute mortelle et l’homme atteignait presque une corniche surélevée quand une flèche l’atteint dans le dos, le faisant basculer en hurlant dans la crevasse qu’il survolait. Sayel baissa l’arc de Neil, un rictus de froide colère satisfaite sur le visage, puis daigna enfin accepter de s’éloigner. Lemnès, agrippé sur un rocher en proie de basculer à son tour dans le gouffre croissant qui dévorait tout le paysage alentour, se redressa avec mille peines et brandit son épée au-dessus de sa tête, la tenant à deux mains. Il la jeta alors de toutes ses forces en visant Messach. La lame diabolique tournoyant sur elle-même fusa vers la druidesse possédée aux yeux révulsés, immobile sur son pic, pour l’atteindre en pleine poitrine, l’empalant dans une gerbe de sang. Tuée sur le coup, Messach tomba en arrière, étalée les bras en croix sur le dernier esquif de terre encore droit au milieu de l’océan de vide engendré autour d’elle. Les tremblements cessèrent tout à coup tandis qu’un hurlement monstrueux surgi des entrailles de la terre retentit à travers toute la forêt durant quelques instants, achevant de mettre en fuite hommes et animaux encore présents, puis mourut pour laisser place à un silence pesant.

 

- Victoire ! jubila Neil au loin en voyant son maître se redresser à moins d’un mètre du bord de la crevasse sans fond.

- Rien n’est plus faux, murmura le tueur en contemplant le gouffre gigantesque s’étirant tout autour.

- Tu as tué la druidesse et le chevalier a disparu nourrir les vers et les taupes ! s’exclama l’apprenti en rejoignant Lemnès avec entrain. Ce fut laborieux et cuisant, mais nous avons accompli notre mission.

- Mais certainement pas un succès, fit Lemnès d’un air morne, l’air abattu et épuisé. Nous avons tous manqué périr dix fois dans un fiasco qui n’aurait jamais dû voir le jour. Dans les circonstances actuelles, aucune de nos pertes n’est acceptable et aujourd’hui, bien trop de nos frères sont tombés en vain et devront se contenter de ce gouffre sans fond comme sépulture pour l’éternité.

- Et je doute que leur sacrifice soit honoré dans de pathétiques lamentations qui auront servi la cause commune, intervint Sayel en rejoignant les deux hommes qui observaient Nopse, l’épée maléfique, plantée bien droite dans le corps de Messach, au milieu de son minuscule piton. Cinq âmes sont capturées. Nous ne sommes plus qu’à un combat de notre réussite.

- Certes, mais cette mission n’en demeure pas moins un échec, répondit d’un ton glacé le tueur en se détournant de l’elfe noire.

 

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            Lemnès arrêta sa monture à hauteur de la pierre dressée au milieu du pré, flattant le flanc en sueur de son cheval éreinté de fatigue après cette longue et pénible course. L’assassin grimaça en ramenant son bras blessé, ployant sous le joug d’un nouvel élan de douleur rampant sournoisement le long de son membre. Le souffle court et les doigts tremblants, il profita de son immobilité forcée pour observer les alentours déserts et silencieux. Le champ aux herbes nues laminées par la rudesse de l’hiver n’était habité que par le vent gémissant et les cris stridents d’une corneille dans le lointain. La roche grise parcourue de veines blanches qui s’élevait en son centre était identique à son souvenir et semblait mépriser les outrages du temps. Le cercle de terre indéfiniment brûlée dans un périmètre de trois pas autour d’elle laissait transparaître cet immuable défi à ceux qui n’étaient pas assez sots pour savoir l’interpréter. Les gens du cru devaient surnommer la pierre sinistre d’un sobriquet diabolique. Lemnès s’amusa à penser quelle serait leur réaction s’ils connaissaient son origine elfique ainsi que son inépuisable pouvoir de protection et de bénédiction.

            L’assassin se laissa glisser à bas de sa monture lorsque l’étreinte de souffrance se relâcha. Non sans peine, il passa Nopse à sa ceinture, l’épée devenant de plus en plus lourde chaque jour, puis il attacha son cheval près d’un bosquet avant de marcher vers la haute pierre. A sa dernière visite, il n’avait pu franchir que d’un pas la couronne de cendres qui la cernait. Cette fois-ci les magies contraires de Nopse et du sortilège elfe s’opposèrent si violemment dès son arrivée à l’orée de terre calcinée qu’il fut impossible à Lemnès de se tenir seulement face au rocher sans reculer. L’air semblait se refermer sur lui et l’oppresser en l’assaillant de toutes parts et il ne douta point que davantage d’insistance et d’effort auraient entraînés des conséquences bien plus néfastes pour sa santé, voire explosives. Un sourire distrait sur les lèvres, le jeune homme s’éloigna vers le nord en comptant ses pas. A deux cents, il baissa la tête et fouilla le sol des yeux. La pierre plate retournée, recouverte de mousses et de croûtes de terre séchées par le vent, répondit bientôt d’un son mat à ses tâtonnements. Lemnès dégaina sa dague et se taillada l’intérieur de la main, du gras du pouce jusqu’à la base de l’auriculaire. Le sang peina à couler malgré la profondeur de la plaie. Lemnès eut la fugace pensée de savoir combien de temps son corps tiendrait encore, puis il posa un pied sur la pierre et fit gicler à sa surface quelques gouttes de sang. Le paysage s’évapora autour de lui, le précipitant dans un tourbillon glacé d’images déformées et déchirées. Les vibrations résonnèrent au plus profond de ses entrailles. Sol et ciel reprirent leur place et tout cessa instantanément, fugitives et irréelles sensations. Lemnès n’attendit pas que ses tripes achèvent leur gigue et que sa vue troublée se fixe. Il s’agenouilla aussitôt en courbant l’échine, tendant sa paume blessée et sanguinolente en l’air. Un crissement au-dessus de lui l’intima à se redresser. Un golem pesant de plus de trois mètres et de dix fois son propre poids le recouvrait presque entièrement, son poing armé brusquement interrompu en pleine attaque à peine à quelques centimètres de la nuque du tueur. Lemnès dévisagea la créature enchantée inexpressive et immobile, puis appliqua son sang sur son énorme poing suspendu qui guettait le moindre faux-pas pour reprendre sa course et le réduire en charpie. Le golem se recula rudement dans un grincement assourdissant. Il baissa son poing recouvert des couches de sang sec des précédents visiteurs et se détourna de Lemnès, ne trouvant tout à coup que d’intérêt dans la contemplation muette de l’horizon. En une seconde, l’infaillible sentinelle était redevenue aussi inoffensive et passive que le bloc de pierre qui l’avait vu naître. Lemnès le saisit par l’avant-bras pour s’aider à se remettre sur pied, tapota amicalement le membre du gardien et quitta son ombre gigantesque.

Le pré à la pierre dressée avait disparu. La roche plate, tout aussi magique, avait transporté Lemnès au bord d’un îlot minuscule cerné de toutes parts par une falaise vertigineuse se précipitant dans un océan déchaîné s’étendant à perte de vue. Nul ne savait dire avec exactitude où se trouvait cette île perdue, ni comment les anciens elfes ayant régis la région des siècles auparavant étaient parvenus à la découvrir, y accéder, voire la créer. Ils s’en étaient jadis servis pour bâtir un sanctuaire inviolable oublié de tous, surtout des autres races. La Main Noire s’en était emparée en perçant un ancien secret et quelques cœurs. Ils n’étaient guère motivés par la ferveur, contrairement aux elfes, mais partagèrent avec eux la même ambition de conserver jalousement le secret de l’existence de l’île.

Lemnès ne s’attarda pas à observer avec la même inébranlable patience que le golem le spectacle des cieux sombrant dans l’océan engloutissant le moindre des horizons. D’un pas vif et décidé, quoique rendu poussif par son état lamentable de santé, l’assassin se dirigea vers le temple délabré à demi écroulé, seul édifice de ce bout de terre inhospitalier. Les elfes s’étaient contentés d’une rustique pièce abritant un autel et deux colonnes écroulées. Les membres de la Main Noire s’étaient évertués à creuser profondément pour se réfugier dans un vaste réseau de galeries et de cavernes confortables empilées sur plusieurs étages. Lemnès pénétra dans le temple elfe et marqua un temps d’arrêt sur le palier. Les lieux étaient déserts. Un escalier non dissimulé invitait à descendre dans les ténèbres de la guilde. La pratique magie elfe détournée de son usage n’avait cependant plus cours ici. L’entrée du souterrain n’était gardée par aucun sortilège. Mais Lemnès connaissait l’habile mécanisme relié à la statue de déesse aux serpents installée sur l’autel, ingénieusement fondue dans le décor du temple ancestral. Un œil non averti n’aurait jamais décelé la supercherie de cette divinité piégée au sourire froid et recouverte d’une masse de serpents n’ayant pas le moindre rapport avec la nature du temple. Lemnès la dépassa sans la quitter des yeux et descendit les premières marches à reculons, aussi lentement que possible. La déesse aux serpents, ainsi surnommée par les tueurs qui la connaissaient, était d’une nature peu engageante et particulièrement retorse. L’un des reptiles de pierre frappait comme un fouet l’intrus s’engageant dans l’escalier en tournant le dos à sa maîtresse. L’attaque, aussi brutale que vicieuse, était imprévisible et souvent mortelle. Lemnès lui-même ignorait comment agissait le mécanisme, ce qui n’ajoutait que davantage à sa défiance envers la déesse inhospitalière.

Le tueur quitta l’escalier sans que la vaniteuse gardienne ne le punisse d’avoir finalement détourné son regard d’elle. Il suivit un couloir étroit, croisa ici et là à travers un dédale d’allées et de corridors, atteignit de nouvelles marches puis échoua devant une porte si basse qu’il dut la franchir en se courbant. Un homme, invisible jusqu’à ce qu’il parle, se tenait dans l’embrasure, à un souffle de Lemnès.

 

- Sais-tu pourquoi nous affectionnons tant cette entrée, héraut* ? (*surnom ironique désignant le favori du maître de la guilde, en rapport au messager chargé de représenter son seigneur dans le monde de la chevalerie) demanda l’homme dans un chuchotement provoquant.

- Parce qu’elle est trop basse pour qu’un intrus ne la passe sans courber l’échine, offrant ainsi son cou à la lame de celui qui se tient à ta place, déclara Lemnès avant que l’autre ne réponde lui-même. Les barbares du nord utilisaient cette astuce des siècles auparavant.

- Exact, lança un second garde au fond de la pièce, avachi sur une chaise, le visage blafard éclairé par la pâle flammèche d’une bougie rallumée à l’instant. Il te faudra être plus discret à ta prochaine visite si tu ne veux pas que l’on étête par mégarde. Après tout, nous sommes chargés de la protection de cette salle et l’enfermement peut avoir tendance à nous rendre…nerveux.

- Je m’en voudrais de susciter le moindre trouble auprès de notre précieuse garde, fit Lemnès d’un ton onctueux. Je comprends que l’isolement et la solitude doivent vous peser. A votre place, je serai tout aussi…nerveux à la venue d’un visiteur, surtout si celui-ci débarque inopinément, interrompant un moment intime entre-vous.

- Qu’est-ce que tu insinues, héraut ?! éructa l’homme le plus proche en portant la main à son couteau.

- Es-tu sourd et stupide de surcroît ? Est-ce pour cela qu’ils t’ont chassé de la ferme ? J’insinue que si tu n’es pas assez intelligent pour montrer du respect envers le rang avec tes allusions douteuses quant à ma mission, tâche de te montrer plus convaincant lorsque tu menaces quelqu’un ! Vas-tu donc ranger cette lame et m’ouvrir la porte, geôlier ou désires-tu voir mon épée t’enseigner les principes de la hiérarchie en déversant tes boyaux sur le sol, tire-laine* ? (*sobriquet désignant un voleur à la petite semaine, ici le rang le plus bas dans la guilde, à peine supérieur à l’apprenti débutant).  

 

            Lemnès écarta un pan de sa cape et laissa entrevoir sa main refermée sur le pommeau de Nopse qui brillait d’un éclat écoeurant et perfide dans la pénombre. L’homme serra les mâchoires, estima la situation et chercha son compagnon assis du regard. Ce dernier s’était enfoncé dans une ombre et conserva un silence éloquent. Le geôlier s’effaça dans un grognement et conduisit Lemnès à une lourde porte cadenassée qu’il déverrouilla, ouvrit lentement et referma aussi sec lorsque Lemnès fut rentré.

 

- La prochaine fois, apporte donc une femme à ces deux bougres ou mieux, une relève, au lieu de les provoquer avec leurs tendances sodomites, l’accueillit une voix profonde et sereine. Je pâtis de leurs humeurs et même s’ils sont de bien piètres cuisiniers, ma survie dépend de leur capacité à se souvenir qu’ils ont un captif à nourrir.

- Cesse de râler et de geindre comme un nain vieillissant. Tu pourrais n’avoir qu’un seul gardien pervers et un appétit plus préoccupant à assouvir que celui satisfait par ta gamelle.

 

            Lemnès pénétra plus avant d’un pas avant de saluer lentement et solennellement, marque d’étiquette qui arracha un rire étouffé à son hôte. L’assassin observa la caverne modeste décorée et aménagée avec goût et soin du détail. Des étagères classées dans un ordre abscons abritaient des dizaines, voire des centaines de rouleaux de parchemins, plusieurs grimoires abîmés, quelques recueils ouvragés aux couvertures de cuir et de nombreuses tablettes gravées dans différentes langues, mortes, vivantes, connues et inconnues. Des globes lumineux posés sur des vasques suspendues au plafond ou dressées sur des trépieds en pierre répandaient une fine lumière pâle et ténue, insuffisante à chasser l’obscurité mais parfaite pour conserver l’ambiance feutrée de cette calme pénombre. Un bureau croulant sous les documents, babioles et plans occupait l’angle au fond de la salle, coincés entre de lourdes bibliothèques poussiéreuses. Une couche spartiate et une table minuscule à l’opposé formaient les deux seuls ameublements intrus de cette pièce résolument consacrée à l’étude. Une étrange statue saisissante de réalité décorait le centre de la salle, près d’un guéridon où reposait une assiette de bronze remplie de perles chatoyantes. Lemnès observa avec fascination la finesse des détails de l’œuvre de pierre représentant un homme en plein élan, le visage saisi d’effroi et d’impuissance mais dont le regard flamboyait d’une rancœur presque vivace. Pour les autres, ce chef-d’œuvre rivalisait de beauté avec les plus beaux ouvrages nains. Pour Lemnès, se souvenir à chaque visite qu’il s’agissait là d’un ancien rival de la Main Noire particulièrement détesté le remplissait d’un écoeurement mêlé de plaisir curieusement ardu à réfréner. Le propriétaire de cette chambre se tenait assis dans un fauteuil près du bureau, dans le fond de la pièce, un gobelet de vin à la main. Il s’agissait d’un drow âgé au visage émacié et aux yeux globuleux. Il n’était guère imposant et ne ressemblait pas au mage reclus et aigri que l’on s’attendait à découvrir dans pareille chambre. Ce n’était pas non plus un guerrier, redoutable bretteur à la gloire perdue. Il ressemblait à ce qu’il était : un assassin à la longue carrière, sur le déclin et lentement brisé par sa captivité. Sa tenue d’aristocrate et sa posture noble ne suffisaient pas à gommer la folie latente qui pétillait dans ses yeux fixes ou le tressaillement nerveux à la commissure de ses lèvres. Pourtant, Lemnès, comme la majorité de la guilde, ne pouvait que se soumettre à l’intense aura qui se dégageait de Ryldaen, le père de Sayel et maître déchu de la Main Noire.

 

- Je pourrais être content de te revoir, si j’ignorais l’évolution du plan, les tournures des évènements, les incidents de la dernière mission et si je m’inquiétais plus pour toi que pour mon enfant. Mais ce n’est pas le cas. Je suis isolé mais pas aveugle. Je sais, Lemnès. Tu as entendu comment ces chiens sur mon paillasson se permettent de nous parler. Les scissions se forment au sein de la guilde et ma lignée est en danger. Dis-moi que ma fille est à l’abri !

- Ta fille ? répéta Lemnès comment s’il avait mal compris la question.

- Oui, ma fille ! Ils ne peuvent plus m’atteindre et n’osent pas m’éliminer. Tu sais qu’ils vont s’en prendre à ma fille et se disputer les restes de la Main Noire en une parodie de gouvernance ! Est-elle en sécurité ?!

- Je l’espère pour elle…répondit évasivement Lemnès en caressant la statue du bout des doigts. Ne devrais-tu pas t’inquiéter davantage pour la guilde, l’avancée du plan ou ta propre survie plutôt que de songer à ta garce de fille ? Depuis quand les drows se montrent-ils aussi protecteurs ?

- Depuis que leur maison est à la tête de la Main Noire, une alliance percluse par les humains jaloux et envieux !

 

            Lemnès se figea, s’avança vers Ryldaen sans un mot ni une expression, puis lui arracha son verre des doigts et le vida d’une large rasade.

 

- Ne t’avise pas de faire passer tes intérêts avant ceux de ma guilde, pas même pour plaisanter.

- Ta guilde ?! s’exclama Ryldaen dans un éclat de rire bruyant.

- Pardon, s’excusa Lemnès. Notre guilde. La guilde de tous ceux qui se battent aujourd’hui pour sauver la Main Noire que ton incompétence a mis en péril.

 

            Les lèvres de Ryldaen se retroussèrent et il s’empara d’un bâton noueux et gravé de symboles qu’il lança à Lemnès avant de croiser ses bras menus sur sa poitrine et d’afficher un air faussement désintéressé. Lemnès posa le gobelet et tint le bâton à deux mains. La magie qui se dégagea de l’artefact émit une lumière bleuâtre qui recouvrit ses avant-bras. La plaie dans sa paume se referma. Le jeune homme savoura la chaleur qui étouffait la douleur de son corps meurtri. Sortant un gland de la doublure de sa tunique, il le lança à Ryldaen qui le saisit au vol avec avidité et s’empressa de le poser sur le tas de perles. Une image apparut alors, reconstituée à la surface de chaque joyau. Le visage de Sayel se dessina, ainsi que le bout du décor de la forêt où elle se trouvait au même moment, des centaines de lieues plus loin. Les mâchoires de Ryldaen se desserrèrent un peu quand il vit que sa fille unique se portait bien.

 

- Père ? Est-ce vous ? Je distingue mal vos traits à la surface de ce chêne.

- C’est bien moi. Mon sortilège perd en efficacité à cause de la distance. Tu as bien fait d’écouter Lemnès. Tu es à l’abri là où il t’a conduite. Es-tu blessée ?

- Hormis dans mon amour-propre, non, concéda la jeune femme. Nous avons subis des pertes et la cible a manqué nous échapper. Un ennemi…

- Je sais tout cela. Mes perles m’ont permis de voir ce qu’il s’est passé. Nous avons fait preuve d’imprudence et de témérité. Sache que…

- Il suffit ! l’interrompit Lemnès d’un ton sec. Nous n’avons pas le temps pour les futilités et les effusions paternalistes. Va droit au but.

- Qu’est-ce ?! s’offusqua Sayel. Père ? Est-ce Lemnès près de toi ? Comment ce maraud ose-t-il s’adresser à vous sur ce ton ?! Je le ferai fouetter au sang pour cette impudence !

- Tais-toi, ma fille, la coupa Ryldaen d’un air grave et affecté. Contente-toi d’écouter ce que je vais te dire. La situation est plus préoccupante que prévu et mérite que tu connaisses la vérité. Nos prochains mouvements seront…décisifs pour la survie de l’alliance. Ce que je m’apprête à te révéler est d’une extrême importance. Peu partagent ces secrets, même parmi les rangs de la Main.

- Et Lemnès saurait ce qu’ignorent mes hommes ?! gronda la drow. Ce que j’ignore ?!

- Lemnès connaît bien plus de secrets que je te souhaite de seulement en imaginer, mon enfant, soupira le vieux drow en regardant l’assassin silencieux à ses côtés. Lemnès est…le fondateur de la Main Noire, le premier d’entre-nous, celui qui a donné naissance à notre guilde d’assassins.

- Impossible ! s’écria aussi sec Sayel, entre ricanement et exaspération devant pareille blasphème. Le Main Noire est née il y a…

- …plus de deux siècles, murmura Lemnès. J’ai vécu au temps du père de ton père et de plusieurs générations avant celle de la majorité des membres actuels de la Main Noire. J’ai créé cette alliance sur l’ordre de mon roi, afin de le servir en éliminant dans l’ombre ses opposants, ses ennemis et la racaille qui infestait le royaume. Mais le roi mourut à la guerre et le seul moyen de sauver son domaine du chaos qui le menaçait fut de poursuivre mon oeuvre en m’affranchissant de l’autorité royale. Devenue indépendante, la Main Noire put croître et prospérer et le royaume fut épargné. Ducs, comtes et régents fantoches se sont succédés sur le trône et la Main Noire leur a tous survécu, parfois alliée, souvent ennemie, toujours indépendante et puissante. Aujourd’hui, plus de deux siècles après ma mort, elle existe et agit encore, plus forte et redoutée que jamais.

- La Main Noire vit encore car elle n’a pas un, mais des centaines de visages et de noms, enchaîna Ryldaen. Pourtant, si l’on doit se souvenir de celui qui en est à l’origine, sache que c’est celui de Lemnès.

- Vous moqueriez-vous de moi ?! souffla Sayel après quelques secondes de silence perplexe. Ce gueux brusquement surgi de nulle part il y a quelques semaines serait en fait le fondateur de la Main Noire mort il y a deux siècles ? Et où était-il entre-temps ? En hibernation ?!

- Où crois-tu que les meurtriers se rendent après leur mort, gamine ? Hum ? Je décèle les prémices d’un raisonnement devant découler sous peu à une réponse évidente mais lourde de sens : aux Enfers. Tu dois bien te demander comment j’ai pu quitter ce si chaleureux et accueillant séjour ? Ne t’en fais pas, je ne suis pas parti les mains vides, j’ai emmené une bricole assez rare avec moi.

 

            Lemnès dégaina Nopse d’une main rendue un peu plus vigoureuse par la magie curative du bâton de Ryldaen. Le visage de Sayel détaillé sur les centaines de perles de la vasque reflétait une stupéfaction empreinte d’incompréhension et d’irritation face à ce qu’elle prenait encore pour une plaisanterie douteuse. Mais au fond de son regard sombre comme la nuit brillait l’éclat annonciateur d’un trouble à venir encore plus bouleversant. Car tant dans le ton certes sardonique que dans son expression impassible, Sayel commençait à comprendre et à se persuader que Lemnès ne mentait pas. L’inconcevable se révélait à elle avec fracas et sans son aplomb naturel, elle aurait pu en tomber sur le séant tant elle était sidérée.

 

- Ferme-moi cette bouche. Je ne suis pas remonté en rampant depuis les sept cercles pour contempler le fond de ta gorge, fillette. Tu es en l’état la dirigeante de la guilde. Il était de notre devoir de t’avertir tôt ou tard.

- A présent, écoute-moi, ma fille, reprit Ryldaen. Ce que je vais te révéler est de la plus haute importance. C’est vital pour nous tous et il se peut que tu peines à réaliser et comprendre ce que je vais te dire.

- Quelque chose de plus irréalisable et inconcevable que le retour du fondateur après deux siècles en enfer ? J’en doute.

- Tourne ton regard vers cette statue, poursuivit le vieux drow en désignant l’ouvrage ornant le centre de sa geôle. Voici Atharys le mage d’Ebène, captif de la roche pour l’éternité après avoir goûté à sa propre magie lorsque je lui renvoyais l’un de ses sortilèges, il y aura bientôt trois années. Ce félon fut l’un des plus coriaces et dangereux ennemi de la Main Noire, parce que longtemps notre allié, trop faible pour conquérir le pouvoir sans notre présence à ses côtés mais trop orgueilleux pour ne pas tenter de nous éliminer quand il se convainquit bientôt de notre inutilité. Atharys a longuement échappé à la justice de nos lames. Il me fallut intervenir moi-même pour mettre un terme à sa folie. J’aime à constater chaque matin que sa présence est devenue bien plus réjouissante depuis qu’il décore ma chambre.

- Les nouveaux attraits de ton père en matière d’ornementation semblent développer une certaine sélectivité dans ses souvenirs, intervint Lemnès d’un ton grinçant qui afficha le même éclair froid dans le regard du père comme de la fille. Atharys était connu et reconnu pour ses débordements excessifs et incontrôlables de destruction ainsi que sa soif de pouvoir. Contre l’avis de la Main Noire, ton père choisit de trahir l’esprit d’indépendance de notre communauté pour pactiser avec ce sorcier dément…jusqu’à ce qu’advienne l’évidence : Atharys se retourna contre nous et causa à la guilde maints dommages.

- C’est pour cela qu’il trône aujourd’hui ici, irradiant de sa déchéance, symbole de la justice de la Main Noire ! clama Ryldaen.

 

            Lemnès glissa vers la statue du magicien pétrifié en tapotant lentement sa surface de son poing sans quitter l’elfe noir des yeux.

 

- Dis-nous, mon ami à la vengeance foudroyante et impitoyable, pourquoi te retrouves-tu ainsi captif de tes propres hommes au même titre que ce triste sire de roche qui te sert de compagnon de cellule ?

- Il suffit, Lemnès ! éructa Sayel en rugissant comme un fauve. Je ne te permettrai pas une seconde de plus de traiter de cette manière si insolente mon père et si mon verbe n’est pas ordre à tes oreilles rosâtres, je jure de te ramener moi-même aux enfers qui t’ont…

- Je crois t’avoir demandé de te taire et d’écouter, la coupa sèchement Ryldaen sans toutefois hausser la voix, ce qui eut davantage d’effet sur sa fille hébétée que s’il avait hurlé. Je n’ai moi-même que trop supporté les ravages de ce poison qu’est la fierté déplacé. Laisse-moi confesser mes fautes que j’apaise un peu ma conscience meurtrie et puisse mon témoignage t’enseigner ce dont j’ai manqué pour devenir un bon chef : l’humilité. Lemnès me torture de ses mots, mais ils sont justes, bien que cruels. Je dois ici reconnaître mes torts ou me taire à jamais. Atharys, maudit soit son nom et sa vilenie, profita de ma naïveté et voulut asservir la Main Noire grâce à un sortilège démoniaque qui collecta les âmes de tous les membres de la guilde, du premier de nos assassins au dernier de nos malandrins. Il créa pour cela un réceptacle accueillant l’essence même de nos vies, un cristal flamboyant et surnaturel qu’il nomma le Joyau Pourpre. Quand je compris qu’il m’avait abusé, nous déchaînâmes nos forces et notre haine contre lui afin de le punir et de récupérer ce cristal. Mais Atharys, se sachant perdu, commit l’irréparable : il offrit le Joyau Pourpre à un démon, un serviteur infernal du monde d’en-bas dont le nom est Xymworh. Lorsque nous l’apprîmes, il était trop tard. Le démon était une créature légendaire hors de notre portée. Nous n’étions qu’une nuée de fourmis face à un dragon. Vaincre Atharys ne fut qu’un piètre soulagement, j’avais précipité la chute de la Main Noire en laissant ce fou céder le cristal contenant nos âmes au démon. La guilde décida de me punir pour cela, me jugeant responsable. Je fus destitué et condamné à mourir par mes propres frères.

- Mais ce ne fut pas le cas… ! s’exclama Sayel avec effroi, comme si son souhait pouvait encore influencer l’histoire.

- Les démons se sauvent entre-eux, sourit Lemnès, tournant toujours autour de la statue d’Atharys de sa démarche de félin.

- Xymworh se présenta de lui-même à nous avant que je ne sois tué, expliqua Ryldaen en regagnant son siège, comme si le récit et les aveux reniés de toute une vie épuisaient ses dernières forces vives. Ce fut moi qu’il choisit comme interlocuteur entre son monde chaotique et le nôtre, ce qui me sauva ironiquement la vie. Le démon se révéla aussi gourmand et fourbe qu’Atharys et nous proposa un marché en échange du Joyau Pourpre. Un projet insensé pour un mortel, mais sans doute usuel pour un serviteur diabolique, nous fut alors soumis par celui qui détenait notre plus précieux bien. Xymworh connaissait la puissance de la Main Noire et ne montra guère d’hésitation à profiter davantage de sa position de force. Il alla puiser de quelque fosse infernale l’âme du créateur de la guilde, celui qu’il considérait comme le plus monstrueux et efficace tueur d’entre-nous parmi deux siècles d’assassins et de meurtriers.

- Je pourrais m’en trouver flatté, plaisanta Lemnès quand Ryldaen posa son regard sombre sur lui pour appuyer ses paroles, mais curieusement, en de telles circonstances, ce n’est pourtant pas le cas…

- Nous ne sommes qu’une poignée de maîtres au sein de la guilde à connaître la véritable identité de Lemnès. Xymworh venait de nous imposer son champion, le plus asservi de ses nouveaux serviteurs : notre premier chef. Le démon était un chasseur d’âmes, comme j’imagine, tous ceux de sa race. Son seul but était de nous utiliser pour s’accaparer des âmes puissantes et rares, trésors inestimables à ses yeux, des âmes de grands héros. Il confia pour cela à Lemnès un nouveau réceptacle pour collecter et conserver ces âmes, non plus un simple cristal mais une arme qui n’est pas de ce monde, au pouvoir maléfique inimaginable et que seul un mort peut brandir sans risquer d’être consumé à jamais. Ce réceptacle, c’est Nopse, l’épée maudite que porte Lemnès.

- C’est une arme avaleuse d’âmes, confia le tueur en baissant les yeux sur sa lame aux éclats méphitiques. Elle ne peut être maniée que par un damné et seulement par lui. Si un vivant tentait de seulement en effleurer la surface, il serait tué sur-le-champ et réduit en poussière. Et crois-moi, gamine, ce n’est pas une légende…

- Xymworh recherche donc à réunir dans ce réceptacle les âmes de six grands héros ? interrogea Sayel. Je pensais que nous avions mis au point tous ces plans et tous ces préparatifs pour tuer six ennemis responsables de notre malédiction. J’ignorais que nous n’agissions en fait qu’en esclaves sous la coupe d’un démon et de son serviteur mort-vivant !

- Comme la plupart des membres de la Main Noire, ma fille. Taire la vérité était devenu une manœuvre vitale pour tenter de seulement esquisser les prémices d’un succès. Pour tous, Lemnès est un obscur assassin banal parmi tous ceux que comptent nos rangs et je ne suis qu’un chef captif des maîtres de la guilde, seul détenteur du rituel nécessitant les âmes de six ennemis puissants pouvant annuler la malédiction.

- Qu’importe ce qui est crû, espéré ou ignoré ! fit Lemnès en haussant les épaules. La Main Noire marche d’un même pas et vit d’un même souffle pour relever ce terrible défi depuis presque trois ans. L’échéance imposée par Xymworh arrivera bientôt à expiration et les démons ne sont pas plus connus pour leur tolérance à l’échec que pour leur patience. Nopse contient cinq âmes. Il en manque encore une et la guilde n’a jamais connu de moments plus critiques. Le pouvoir substitué à ton père a échoué entre tes mains, Sayel, parce que telle est la loi de la Main Noire. En tant qu’unique descendante, tu as hérité de ce rôle de chef, mais pour les maîtres, tu n’es que la gardienne d’un trône vacillant, inexpérimentée et impulsive.

- Que veux-tu dire ?!

- Tu es utile aux éminences grises qui complotent pour s’emparer de la tête de la Main Noire tant que dure cette crise. Si nous parvenons à récupérer le Joyau Pourpre, ils t’élimineront, ainsi que ton père, et s’entretueront pour régner à leur tour. Et s’ils considèrent que nous courons à la ruine et que nos chances de succès s’amenuisent trop, la terreur leur fera perdre tout sens des réalités. Il est possible qu’ils cherchent à se débarrasser de toi s’ils te jugent incapable d’assumer tes responsabilités de chef. S’ils se sentent condamnés, ils voudront un coupable à blâmer. Et ton dernier coup d’éclat désastreux avec cette druidesse ne risque pas de les conforter dans l’idée que tu es porteuse de la promesse de paix qu’ils réclament depuis trois longues années de sacrifices.

 

            Sayel tenta de protester, de faire taire Lemnès par tous les moyens, de l’empêcher de prononcer ces paroles aussi lourdes de sens et aussi insultantes. Mais elle ne trouva aucun souffle pour porter ses plaintes. Au fond d’elle, elle savait déjà tout cela. L’entendre de la bouche d’un homme qu’elle méprisait et qui s’avérait être leur principal atout dans cette quête désespérée la ravagea au-delà de toute colère ou peine pour la jeter en pâture à ce qu’elle réfrénait depuis si longtemps : son incommensurable peur. Il avait raison et elle ne pouvait le nier. Et sous le poids de ces révélations, elle se sentait faible et apeurée, misérable et inutile. Pour la première fois depuis bien des saisons, des larmes brûlantes coulèrent de ses grands yeux.

 

- Je ne veux pas mourir…Et je ne veux pas qu’un seul des nôtres meure par ma faute…

- C’est le tourment promis à chaque chef, lui répondit Lemnès d’une voix faible en se tournant vers Ryldaen, mortifié dans l’ombre et aussi pathétique que le vieil homme ayant tout perdu qu’il était.

 

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            Eurispoé remontait le long couloir glacé d’un pas que l’impatience rendait pressant. Son regard fixe dévia sur les hautes statues qui en décoraient les contours, antiques prédécesseurs ou ennemis tout aussi farouches figés dans des poses altières de défi. La vision, ou plutôt l’instant, lui parut familière. Un sentiment d’anormalité très lointain, aussi imprécis et évanescent que la vapeur de son souffle, le taraudait au plus profond de son esprit embrumé. N’assistait-il pas plus tôt à une discussion tout aussi irréelle entre un père drow, chef banni, sa fille lui succédant à la tête de sa bande d’assassins et un mystérieux tueur narrant une impossible histoire de pacte et d’âmes ?

 

- Depuis combien de temps appartiens-tu à l’Ordre ? questionna un vieil homme en pourpoint blanc, dos tourné et visage tendu vers un rai de lumière perçant depuis les vitraux du dôme.

- Deux cycles, s’entendit répondre le chevalier en le rejoignant au centre de l’atrium.

- Disposes-tu librement de la bénédiction de ta sylphe gardienne ? interrogea le haut-prêtre. As-tu affiné et perfectionné votre lien ?

- Assurément, confia le jeune homme avec foi et conviction. Màire m’est loyale et dévouée et le sera toujours. Tel était le vœu de ma mère qui me l’a confiée en usant de ses dernières forces magiques. Les créatures féeriques ne trahissent ni leur vertu, ni leurs promesses. Maître Yolme…

- Ton maître Yolme m’a vanté tes mérites, dit le prêtre en effectuant un lent volte-face durant lequel son regard sembla fouiller les tréfonds de l’âme d’Eurispoé. Il pense que tu es prêt à accomplir ton destin et celui de l’Ordre. Je n’en crois rien mais en gage de notre vieille amitié, je veux bien te concéder ta Primera, une mission éprouvante et périlleuse dont le succès te vaudra la reconnaissance des membres de l’Ordre. Te crois-tu à la hauteur des idéaux de l’Ordre et des épreuves de ta Primera ?

- Je ne vous le prouverai jamais mieux que lors de mon retour de celle-ci, victorieux, répondit d’un ton égal Eurispoé, ce qui fit pouffer d’un rire enfantin Màire la sylphe voletant autour de lui.

- Procole est mort, déclara le haut-prêtre, son expression sévère et impénétrable portant avec davantage de poids le tranchant de ses paroles. C’était un mage puissant et redouté que les moins fous évitaient de contrarier ou de nuire. Penses-tu pouvoir châtier ceux capables aujourd’hui de se vanter d’être ses meurtriers ?

- Vous répondre par l’affirmative confinerait à la bêtise ou l’inconscience à ce stade, répondit le guerrier hébété d’une voix atone. Il me faut glaner bien des renseignements avant de pouvoir évaluer mes chances et adapter ma stratégie.

- Nous n’avons guère le temps pour cela, fit le vieil homme en plissant les yeux, appréciant visiblement la réponse apportée comme le trouble généré par la nouvelle de cette perte. Un groupe d’assassins, peut-être un duo selon nos premières observations, commet avec impudence et veulerie des meurtres sur des personnages de haut rang, faisant fi de toute justice, divine ou humaine. Ils sont vifs et frappent avec précision, tels les plus sournoises vipères. Mes seconds porteront à ta connaissance ce que l’Ordre a appris sur ces individus. Il nous faut réagir avec tout autant de vigueur et de vélocité pour stopper leur massacre. Une parfaite épreuve du feu pour un novice, comme toi.

- Je remonterai leur piste et les neutraliserai, promit Eurispoé.

- Ton objectif principal est moins d’éliminer la menace qu’ils représentent que de sauver leurs cibles potentielles. Fais montre de prudence, un adversaire capable de venir à bout d’un magicien légendaire ne saurait être mis en échec par un apprenti héros.

- Je réussirai, rétorqua Eurispoé, vexé. Vous n’avez pas même à consulter vos sortilèges de visions de l’avenir pour le savoir.

- Je l’ai déjà fait, tonna le haut-prêtre en se détournant de nouveau. Tu vas échouer. Tâche donc de les faire mentir.

 

 

            Les racines griffues et tortueuses enserrant les membres, le torse et le cou d’Eurispoé relâchèrent lentement leur étreinte et glissèrent le long de son corps pour rejoindre les profondeurs de la terre dont elles avaient émergés. A mesure qu’elles reculaient et qu’il reprenait conscience, la voix résonnant en échos lointains dans l’esprit du chevalier s’atténua jusqu’à disparaître en murmures inaudibles semblables à de faibles crissements à peine perceptibles.

 

- À présent, tu connais toute la vérité sur les agissements de tes proies, croustilla à ses oreilles une voix surnaturelle et déclinante qui n’était plus celle du haut-prêtre de l’Ordre. Les arbres sacrés rassemblent la mémoire des vivants et peu savent écouter ce que nous recueillons aux quatre coins de ce monde. Sois béni, humain, car tu as su entendre et à notre tour, nous répéterons à ceux qui seront attentifs le récit de ta propre mémoire.

- Ma mémoire ? Mes souvenirs ?

- Toute une jeune vie de héros puisée directement dans ton esprit grâce à mes racines, acquiesça la voix de l’arbre sacré. Donner et prendre, telle est la nature du pacte que tu as contracté en m’invoquant.

- Invoqué… ? Je ne comprends pas…Où suis-je ? Je ne peux ni bouger, ni voir. Tout est froid et sombre…et cette langueur lancinante…

 

            Un faible courant d’air parcourut le visage du chevalier comme pour répondre à ses questions. Ses yeux papillonnèrent et s’il ne put percer les ténèbres opaques qui le cernaient, Eurispoé comprit que Màire se trouvait près de lui. Il sut alors que c’était elle qui, de par sa nature féerique, avait invoqué l’arbre sacré. Maître Yolme avait prétendu que la créature, bien que liée à lui depuis sa naissance, pouvait obéir à d’autres ordres que les siens et Eurispoé avait ri aux éclats devant l’aplomb de cette affirmation. Maintenant, tout était clair. Màire avait reçu quelques directives de Maître Yolme à son insu. Mais pourquoi ces rêves ? Pourquoi Maître Yolme avait voulu que son élève connaisse les visées de ses ennemis qui s‘avéraient être la Main Noire aux abois, son chef destitué privé de tout pouvoir et le fondateur même de la guilde recraché par les Enfers ?! Les tueurs agissaient pour sauver leurs âmes arrachées par le démon Xymworh. Quand bien même leur sort n’était pas envieux, leur désespérance n’excusait aucun de leurs sombres agissements. A présent, Eurispoé connaissait le fin mot de l’histoire. Cet atout, ultime aide de son maître, se révélait une arme bien plus précieuse et dangereuse que la lame maudite de ce fourbe Lemnès et il comptait bien en jouir pleinement.

            Le chevalier tâtonna autour de lui avec pesanteur et maladresse. Son souffle était court et ses forces déclinantes. Au contact d’une terre meuble et froide l’enfermant comme un sarcophage, le jeune homme se souvint de sa chute dans le cratère créé par la magie de Messach et aussitôt, la douleur dans son épaule se réveilla brusquement. Un projectile l’avait atteint alors que Màire s’évertuait à le faire léviter au-dessus du gouffre. D’habitude, ce genre d’attaques était facilement dévié par la sylphe, mais l’attention de cette dernière était occupée à ce moment-là, et le trait fourbe les avait tous deux précipité dans le vide.

Eurispoé enfonça son poing dans la terre et creusa lentement, avec précaution. Màire lui avait sauvé la vie en créant cette bulle d’air autour de lui, l’empêchant de mourir asphyxié ou écrasé sous des tonnes de terre. Là encore, la créature malicieuse joignit ses efforts à ceux de son protégé pour accroître l’efficacité des pelletées vers l’air libre. Sa magie écartait les racines et la terre menaçant de les ensevelir tandis qu’Eurispoé en arrachait des blocs entiers avec sang-froid et vigueur, ignorant la douleur comme la lassitude. Quand la lumière commença à percer, quelques pénibles minutes plus tard, Màire put attirer à elle l’air extérieur et fit voler en éclats le sol alentour, les libérant de leur prison macabre. La sylphe s’envola alors vers le pâle soleil hivernal avec une euphorie espiègle caractéristique de celle de son espèce. Eurispoé contempla son ballet aérien survolté et savoura ses grands éclats de rire jubilatoires. Il n’ignorait pas que la sylphe avait dû vivre des moments d’intense terreur, prisonnière sous terre, ensevelie auprès d’un mortel qu’elle ne pouvait quitter, souffrant le plus intime cauchemar d’une créature des airs enterrée vivante. Il lui devait une fois de plus la vie, mais encore une seconde chance de parvenir à réussir sa mission. Pour ses sacrifices, la confiance de Maître Yolme et son propre honneur, il se devait d’annihiler la Main Noire.

 

- Il ne leur reste qu’une âme à récolter avant de parvenir à sceller leur pacte avec le démon, déclara-t-il à l’attention de la sylphe insouciante qui s’amusait en s’ébrouant au milieu de tourbillons de poussière qu’elle engendrait dans son sillage. Leur plan est affiné et prêt depuis sans doute des mois, voire des années. Je dois agir vite et me montrer plus intelligent que ce Lemnès. C’est à moi de prendre l’initiative et à eux d’avoir un coup de retard.

 

            Le chevalier observa les alentours sinistrement dévastés et silencieux d’un regard pensif. Un examen rapide de son armure lui révéla les parties endommagées ou inutiles à des déplacements furtifs et rapides. Sous le regard intrigué de Màire, Eurispoé se délesta de l’acier et du cuir, massa son épaule blessée et endolorie puis dégaina épée enchantée, chue à ses côtés en même temps que lui.

 

- Chevauche les vents, ma si belle, susurra le jeune homme à l’attention de la sylphe qui applaudit frénétiquement en riant, touchée par le compliment. Envole-toi et guide-moi. Je connais maintenant la faille dans le plan de Lemnès. Allons l’exploiter et ruiner quelque sombre projet fomenté par ce ramassis de gibiers de potence.

 

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- Qui était-ce ? demanda Sayel d’une voix tremblante, mais traduisant ses efforts pour reconquérir son calme englouti par ses larmes. L’humain chevalier qui a tenté de sauver Messach ? Il semblait être tombé du ciel. Qui était-il ?

- Son homme sans doute, répondit Ryldaen, hagard. Son allié, un proche, un quelconque mercenaire…Quelle importance à présent qu’il nourrit vers et racines ?

- Une importance certaine, au contraire, confia Lemnès d’un air songeur. J’ai commis l’erreur de préférer sous-estimer la menace de nos poursuivants. Je pensais que la furtivité de nos frappes et la vélocité de nos déplacements garderaient d’éventuels ennemis hors de portée. Ce ne fut pas le cas. Ce chevalier est intervenu trop rapidement pour n’être qu’un quidam insignifiant.

- A quoi penses-tu ? interrogea Ryldaen, le regard sombre.

- Je ne sais trop… Nous ne nous sommes débarrassés de ce chevalier que grâce à un coup du sort excessivement heureux et c’est la fortune qui fait que nous respirons aujourd’hui encore. Cet homme…Il savait où nous frapperions et est arrivé pratiquement en même temps que nous.

- Sans compter sur son adresse à l’épée et son mystérieux pouvoir du vent, déclara Sayel. Il volait au-dessus du gouffre avant que ma flèche ne vienne le précipiter dedans. Ce n’était pas qu’un simple mercenaire.

- Il était seul et il est mort. Devons-nous nous méfier encore ?

 

            Lemnès, une main à plat sur le torse pétrifié d’Atharys et son regard confondu dans le sien, se garda bien d’émettre une réponse. Sayel observa son profil à travers l’image tremblante de la cellule de son père renvoyée par la magie. Malgré la distance et les interférences brouillant le reflet, elle fut saisie par la froideur effrayante qui émanait de l’assassin. Plongé en pleine réflexion, le premier maître de la Main Noire dégageait une aura impressionnante qu’elle ne sut traduire autrement, et mieux, que par l’horrible sensation de son cœur pompant des litres de glace tandis qu’elle le fixait. Portant inconsciemment sa main à sa poitrine, la jeune drow se détourna, mal à l’aise, entre fascination et écoeurement.

 

- Il ne faut pas gâcher le répit que nous venons d’obtenir, dit Ryldaen dans un soupir méditatif. Une âme ! Une seule âme nous manque pour invoquer Xymworh et mettre fin à ce cauchemar. Poursuivons le plan. Je vais tout de suite contacter nos espions pour savoir si le seigneur de guerre orc Vankrush le Vorace a bien rejoint son campement à l’orée du Bois des Vaincus.

- La prochaine cible est un orque ? demanda Sayel, curieuse.

- Initialement, oui…murmura Lemnès. C’est pour récupérer les artefacts conservés dans le trésor de la guilde et qui me permettront d’en venir à bout que je me suis rendu ici.

- Tout est prêt depuis bien des nuits sans sommeil ! lança Ryldaen en se relevant de son siège avec la maladresse due à l’excitation. Je dois avoir…

- Attendez ! l’interrompit Sayel avec vigueur. On approche.

 

            L’elfe noire se redressa avec agilité et porta machinalement la main à sa lame tout en scrutant les environs. Lemnès l’avait emmené dans lieu isolé de la forêt, mais elle n’était pas sereine pour autant, pas avec tant d’arbres alentour et le souvenir inaltérable des hurlements déments de Messach mourant dans son esprit.

            Les fourrés s’agitèrent à quelques mètres puis s’immobilisèrent. Ryldaen et Lemnès, à leur tour spectateurs du reflet magique des perles de la vasque, retinrent tout autant leur souffle que Sayel. Une branche s’écarta et révéla trois hommes de la Main Noire, des survivants de l’assaut contre la druidesse ayant escorté leur chef. Derrière eux, penaud, apparut Neil.

 

- Qu’y a-t-il ?! les apostropha la drow avec irritation. Et bien quoi ?! Si vous n’avez rien à me dire, peut-être devrais-je vous inviter à méditer le sens de mon ordre de ne pas point m’importuner en griffonnant sur vos bedaines quelques insultes drowes ?!

- Je vous avais prévenus qu’elle ne nous accueillerait pas avec des chants printaniers et des brassées de fleurs, commenta timidement Neil.

- Ce n’est en rien personnel, daigna enfin déclarer l’un des tueurs en dégainant son glaive d’un air navré, comme si l’acte qu’il s’apprêtait à commettre trouvait une justification crédible dans ces paroles. C’est juste…que ça doit être fait.

- Pour la Main, ajouta le second en s’approchant et en s’armant. Locke pense que vous nous ferez tous tuer et il nous a promis de l’or, du vrai or. Je crois bien qu’il vous apprécie encore moins qu’avant depuis que son frère est mort avant-hier, tué par ce chevalier.

- Qu’est-ce que vous faites ? demanda stupidement Neil en observant, abasourdi, ses comparses encercler Sayel. On n’était pas venus pour parler ?

- Pitres grotesques ! s’écria Sayel dans un éclat de rire. Vous osez vous retourner contre moi, bercés par les promesses de cet ivrogne de Locke ? Si je n’étais aussi insultée d’avoir été trahie par la plus bêlante de mes brebis incapables, je trouverais la situation cocasse ! Rangez-moi ces lames et disparaissez ! Je suis votre chef légitime et l’acier que tient mon poing l’enseignera au premier qui avancera encore, en plus du degré de débilité visiblement ignoré dont il est affligé !

- Doit-on réellement la tuer tout de suite ? interrogea l’un des soudards, l’œil pétillant. Enfin…je veux dire…c’est une elfe noire c’est vrai, mais je n’ai pas eu de gueuse depuis que nous sommes partis et ça fait deux jours qu’on croupit dans cette forêt…

- Fieffé bâtard ! éructa Sayel en menaçant le tueur du bout de son épée. Tu seras émasculé et attaché à un arbre pour assister au festin que les loups feront de tes burgnolles !

 

            Sans obtenir d’écho favorable à ses ordres et ses menaces, Sayel, consternée, observa le premier de ces sbires venir vers elle et lever son épée. La jeune drow para le coup porté avec une lenteur et une faiblesse dans son bras qui jetèrent dans son cœur un nouveau litre d’eau glacée. Puis elle rétorqua d’un coup de pied qui éloigna son assaillant, mais n’entama nullement son hostilité.

 

- Avec moi, vous autres. Epinglons-la à cet arbre que je puisse trancher cette maudite langue trop pendue une fois pour toutes !

- Mais c’est que vous êtes sérieux en plus ! lança Neil, stupéfait et immobile. Avez-vous perdu l’esprit ? Elle est notre chef et le code exige que jamais nous ne levions nos armes entre nous, encore moins contre notre…

- Tu es plus riche avec nous ou plus mort avec elle, rétorqua d’un ton sec l’un des assassins en retournant son arme vers l’adolescent.

- Navré, Sayel, répondit aussi sec l’apprenti. Je suis trop cupide pour résister à l’art de la diplomatie de notre ami Seim. Abrégez. C’est une garce, mais aussi l’une d’entre-nous.

- Lécheur de crottin ! jura Sayel à l’attention de Neil, le visage déformé par la colère. Tu ne vaux pas mieux que ces chiens…N’approchez pas ! Ordures ! Comment osez-vous ?!

- Lemnès ! hurla Ryldaen depuis sa chambre. Tu dois intervenir ! Fais quelque chose ! Ces marauds vont la tuer ! Regarde comment ils l’encerclent !

- Ta fille porte-t-elle l’anneau ? interrogea le tueur avec sang-froid, les yeux rivés sur la vision offerte par la vasque enchantée.

- La marque du chef de la guilde ? Oui, bien sûr. Je le lui ai cédé en lui offrant le commandement. Pourquoi ?

- Je ne dispose que d’un moyen de la rejoindre à temps. Je vais devoir utiliser la bague de transport que nous réservions pour atteindre Vankrush. Maudit soit la cupidité et la faiblesse de ces trois idiots ! Nous gâchons toutes nos chances d’emporter l’âme de l’orc.

 

            Lemnès arracha son collier en cuir au bout duquel pendait un vieil anneau métallique rouillé et usagé, plus misérable encore que la chaîne sale qui le retenait.

 

- C’est…

- C’est le premier anneau de chef, oui, confirma Lemnès tandis que Ryldaen lui tendait la bague de transport capable de téléporter son utilisateur à l’endroit où un objet faisant office de balise se situait. J’ai toujours su que mon sentimentalisme me servirait un jour.

- Ces pourceaux ont encerclés Sayel ! gémit piteusement Ryldaen, affolé. Ils lui ont coupé toute retraite. Elle ne tiendra pas longtemps ! Hâte-toi !

 

            Lemnès déposa la bague de transport au creux de sa paume et fit de même avec son autre main pour son anneau honorifique. Il rapprocha lentement les deux objets mais s’immobilisa soudainement. Un sourire éclaira son visage quand il vit Neil enfin réagir.

 

- Petit salaud ! grommela Seim en se relevant. Crois-moi, tu vas payer pour ça !

 

            L’adolescent ne lui laissa ni le temps de mettre sa promesse à exécution, ni celui de se remettre debout. D’une seconde bourrade plus appuyée encore que la première, il envoya son ancien compagnon rouler dans un buisson proche avant de se planter face aux deux autres, poignards en main. Sayel, acculée contre le chêne, profita de la diversion offerte pour taillader son adversaire le plus proche d’un large moulinet. Umart poussa un grognement en agitant son bras lacéré et céda prudemment un peu de terrain, à présent aux prises avec deux ennemis.

 

- Tu as fait le bon choix, déclara Sayel en sentant sa peur refluer et son courage ressusciter à la vue de Neil se rangeant à ses côtés. Lemnès n’aurait pu choisir un traître et un lâche comme acolyte.

- Lécheur de crottin ?! s’exclama l’adolescent avec incrédulité. J’espère davantage de gratitude que ce genre de mots doux lorsque nous aurons réduit ses abrutis en pièces !

- Tu es mort, raclure ! l’injuria Umart, enragé par sa blessure. Toi et ta putain ! Vous êtes tous les deux morts et je n’ai plus l’intention de faire ça doucement !

 

            Sayel dévia l’assaut brutal du tueur mais recula néanmoins d’un pas. Leurs adversaires n’étaient pas que de simples exécutants. Il s’agissait de tueurs entraînés et aguerris par la Main Noire et ils étaient trois. Leurs chances d’en venir à bout ne valaient pas celles qu’ils avaient de se retrouver sous peu gisant dans la même flaque de sang.

 

- Vous êtes aussi écervelés que maladroits ! les provoqua Neil en jouant de ses couteaux. Comment pouviez-vous croire que j’accepterai de trancher la gorge de notre propre chef ?! Ce n’est qu’une elfe noire arrogante, méprisante et ingrate, mais elle reste la chef de notre guilde ! Avant ces missions délirantes, vous seriez morts, cuisants de honte, à la seule idée de vous retourner contre elle. Qu’est-ce qui vous est arrivés ?!

- C’est évident, répondit Sayel d’un ton grave. Regarde leurs yeux…Ils sont terrifiés.

- Cette folle et son fumier de père nous ont condamnés. Nous allons tous claquer demain. Hors de question que je laisse ça impuni. Cette sale drow va mourir de ma main et ensuite j’irai dépenser mon or en me soûlant jusqu’à…jusqu’à ce que notre délai expire. De toute manière, on va tous y rester !

 

            Neil ne comprit pas l’allusion au pacte sur le point de s’achever et n’eut pas le temps de méditer la question. Une épée fendit l’air sous son nez et du coin de l’œil, il put apercevoir Seim qui se dégageait des broussailles, furieux. L’assassin, le visage couvert d’égratignures, brandit un poing rageur en direction de l’adolescent et s’élança en ramassant son gourdin. Il ne parcourut pas un mètre qu’une ombre s’abattit sur lui, fondant de nulle part. Seim s’écroula dans un gargouillis écoeurant et une gerbe de sang qui souilla le sol jusqu’aux pieds de Sayel. Sous les regards ébahis des quatre belligérants, Eurispoé se redressa au milieu d’un tourbillon parfaitement surnaturel. Blessé, les traits tirés et l’armure dans un triste état, le chevalier encore souillé de terre darda d’un regard enflammé ses ennemis, son glaive ruisselant de sang se dressant lentement, telle une sourde et inévitable menace. Ryldaen lâcha un juron en voyant le paladin survivant. Lemnès lui-même ne put réprimer une grimace de stupeur.

 

- Toi ! appela le chevalier d’une voix qui claqua comme le tonnerre. C’est bien toi n’est-ce pas, la cheftaine de la Main Noire ?

 

 

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            La stupéfiante apparition d’Eurispoé avait figé les quatre spectateurs dans un semblable état d’intense hébétement. Bien que dangereusement vacillant entre l’un ou l’autre, aucun d’eux ne paraissait encore vouloir basculer tout à fait vers la terreur ou la panique, réactions s’esquissant lentement sur leurs traits. Le paladin à la chevelure ondulant sous l’effet de la rafale l’ayant porté jusqu’au sol n’avait d’yeux que pour Sayel, des yeux froids et déments ne dissimulant en rien tant son intérêt pour elle que ses intentions à son égard. Avant même qu’il fasse un pas plus avant en se décidant de répéter la question, Neil sortit tout à coup de sa torpeur et se saisit brutalement du bras de la jeune drow pour la tirer avec vigueur vers lui. Hypnotisée par la lame gouttant de son ennemi, Sayel n’opposa pas la moindre résistance, chancelant sur ses pieds et à deux doigts de chuter mollement sous l’impulsion de l’adolescent. Grimaçant dans un rictus effroyable, livide et les pupilles dilatées, Neil prit alors ses jambes à son cou, entraînant Sayel derrière lui. Il dépassa le chêne ombrageux qui servait d’observatoire à Lemnès et Ryldaen, disparaissant de leur vue, pour plonger dans les broussailles proches comme s’il fuyait le diable lui-même. Les branchages fouettant son visage réveillèrent à son tour Sayel qui accéléra pour suivre la cadence imposée et ne pas s’étaler lamentablement. Un cri étranglé au fond de sa gorge, la jeune femme ne put néanmoins s’empêcher de jeter un regard en arrière. La débandade précipitée de Neil avait eu pour effet de rompre la léthargie générale ambiante. Eurispoé s’était élancé en avant en tendant le bras vers les fuyards comme si cela pouvait entraver leur retraite. Le geste déclencha un mouvement de défense instinctif chez Brent, l’acolyte d’Umart. L’assassin porta un coup vigoureux que le chevalier contra machinalement sans quitter le dos de Sayel des yeux. Un souffle de vent surnaturel se leva aussitôt pour projeter le tueur en arrière sur plusieurs mètres. Croyant son compagnon terrassé, Umart pivota sur ses talons et se rua sur Eurispoé. Cette fois-ci, le jeune guerrier dut saisir sa poignée à deux mains pour dévier l’attaque.

 

            Neil pila aussi brusquement qu’il avait démarré son sprint. Sayel s’écrasa sur lui avec rudesse, manquant les jeter tous deux en désordre le nez dans les racines. Sans un mot, l’adolescent écarta sa chef sans relâcher une seconde l’étreinte nerveuse de ses doigts sur son poignet, brandit l’un de ses poignards, visa, et attendit. Sans comprendre, Sayel suivit son regard pour observer la lutte frénétique d’Umart face à Eurispoé. Neil choisit son moment avec la patience du chasseur. D’un geste vif et précis, il lança son projectile, précédant d’un court instant l’attaque anticipée d’Umart. Le couteau atteint sa cible avant le coup du bandit. Mais une bourrasque soudaine protégea le chevalier en repoussant au loin le poignard. Ce dernier, surpris une seconde, céda un pas en arrière pour mieux écarter l’assaut d’Umart qui suivit. Neil ne perdit pas un instant de plus et dévala une pente proche en toute hâte, tirant et poussant Sayel pour qu’elle le suive.

 

- Mais qu’est-ce que… ?! s’écria la drow en récupérant vivement sa main.

- J’ai compris pourquoi…ta flèche a pu…l’atteindre alors…que le vent repousse…toutes les attaques sur lui ! haleta le disciple sans ralentir le pas, fonçant à travers la forêt. Il utilisait sa magie…du vent pour…pour voler au-dessus du cratère !...Il faut lui causer deux…attaques simultanées… pour espérer l’atteindre avec…une car le vent…lui fait bouclier !

- Cette astucieuse déduction va-t-elle nous permettre…d’avoir la vie sauve ? interrogea Sayel en surveillant leurs arrières d’un coup d’œil furtif angoissé.

- Pas si cette course est insuffisante…pour le semer et…qu’il nous faille l’affronter !

 

            Un lointain cri bref mais saisissant résonna à travers les bois lorsque Eurispoé se débarrassa d’Umart d’un puissant revers mortel. Les fuyards, reconnaissant l’intonation familière, échangèrent un regard lugubre avant d’accélérer encore le pas. Un vent chargé et sifflant balaya les sous-bois, déversant sur son sillage une pluie de débris qu’il soulevait sur son passage et agitant branches mortes et arbustes. Neil vira soudain sur la gauche à son approche et se précipita derrière un rocher, non sans avoir avant poussé Sayel d’une bourrade, quand le vent vint à leur hauteur. Recroquevillés sous la roche, le souffle court et le cœur au galop, les deux assassins épièrent le lourd silence au-delà du murmure étouffé de leurs respirations saccadées.

 

- Inutile de consumer nos forces en une course inutile, déclara Neil, la tête rentrée dans les épaules. Tu as vu comment il est parvenu à nous retrouver dans cette forêt immense ? Il contrôle le vent et à part en s’enterrant, je ne vois pas comment nous pourrions échapper à son pouvoir !

- Alors relevons-nous et livrons une dernière bataille ! N’es-tu pas un homme, apprenti ?! Tu as déjà fait preuve de bravoure en refusant de me trahir. Debout ! A mes côtés ! La mort devra surseoir sa collecte aujourd’hui ! Ne sommes-nous pas ses meilleurs serviteurs et plus loyaux servants ? C’est à ce pendard de craindre la Main Noire, point l’inverse ! Tu as découvert sa faille. Exploitons-la !

- À couvert, je t’en conjure ! n’osa s’exclamer trop fort Neil depuis sa cachette. Je crains fort que nous ne fassions pas le poids en combat singulier et que, vent ensorcelé ou non, il nous balaye comme de simples fétus de paille !

- Relève-toi, vil lâche ! marmonna d’un ton résolu la drow. Ne te décrasseras-tu donc jamais de cette couardise qui te souille et éclabousse notre ordre ?! Je t’ordonne d’affronter ce manant à mes côtés !

 

            Neil redressa la tête et son expression penaude se raffermit lentement. Il conserva le silence une seconde, plongé dans ses pensées, en proie à une intense prise de décision lourde de conséquences. Puis il se mit lentement debout et s’approcha de Sayel, le regard sombre.

 

- C’est moins mon devoir envers la Main que mes propres aspirations que je choisis de suivre. Je possède le moyen de venir à bout de ce chevalier volant. Ma conviction de me dresser face à lui ne s’affirmera qu’à la réponse que je désire entendre de ta bouche.

- Essaies-tu de…négocier ? demanda la jeune femme, ahurie.

- Comme je l’ai dit, je ne vois en cette triste situation que l’occasion de ravir ce qui m’est interdit en temps normal. Je terrasserai l’ennemi qui te menace en échange de ta parole solennelle que tu fasses de moi, sinon ton amant favori, au moins ton compagnon pour la décennie à venir.

 

            Interdite, Sayel fixa l’apprenti sans trouver ses mots. L’incongruité de la requête lui paraissait si irréelle et déplacée en pareil moment, accentuée par l’expression sérieuse et déterminée de Neil guettant le moindre signe traduisible en réponse, que la jeune drow ne put s’empêcher de bafouiller et se sentir affreusement gênée. Sa nature farouche refit heureusement bientôt surface et c’est de gestes agacés et d’un regard noir qu’elle fit voler en éclat la fragile assurance que s’imposait Neil. D’un agile mouvement de la jambe, elle faucha l’adolescent pour le jeter à terre, le cloua au sol en écrasant sa poitrine sous son genou, puis acheva de le soumettre en déposant prestement sa lame sous son cou.

 

- Tu crois encore pouvoir m’obliger à céder à tes « aspirations » à présent, limace ?

- Je crois bien que le contact de l’acier sur ma gorge m’en a délivré, ainsi que des affres obsédantes de la jeunesse ! ricana nerveusement le jeune garçon. Peux-tu répondre à ma question maintenant ?

 

            Sayel émit un grognement outragé en feignant de se retenir avec peine d’égorger son comparse, puis se releva et le laissa en faire de même.

 

- Futiles mâles arriérés qui ne pensent qu’à assouvir leurs pulsions animales, même en proie à un péril mortel ! jura-t-elle. Qu’avez-vous donc tous dans la tête ! Je jetterai en pâture aux charognards ce corps qui vous exacerbe tant les sens sans le moindre scrupule si je pensais que ça m’aiderait à m’affirmer à vos yeux davantage comme un chef que comme…une femme ! Ceux de ma race préféreraient se crever les yeux pour échapper aux mêmes tourments qui semblent te gâter la cervelle ! Mais les humains !..Les humains !

- Alors je me ferai charognard ou drow aveugle, répondit Neil sans embarras.

- Tu me vois navrée de briser ton petit cœur d’humain amouraché, mais mes penchants se traduisent seulement pour les hommes. Et puisque ta fougue ne semble pas connaître de limite, honore ta vantardise et vainc ce paladin puant qui nous écoute depuis un moment, alors peut-être consentirai-je à étudier ta requête…ou à me suicider pour y avoir songé.

 

            La drow désigna du bout de sa lame Eurispoé qui se tenait près d’un sapin, à une vingtaine de mètres, l’épée encore plus rougie qu’auparavant. La vision rappela à Neil le danger qui les menaçait et son premier réflexe à la vue du chevalier, hormis le petit cri aigu qu’il laissa échapper, fut d’évaluer la distance qui le séparait de sa cachette sous le rocher.

 

- Approche, qu’on en finisse ! lança Sayel d’un ton sec à l’attention de son adversaire. Je suis le chef de la Main Noire. Je ne veux pas savoir qui t’envoie et quels sont tes motifs. Tous ceux qui sont liés à l’une ou l’autre des causes t’ayant conduites ici sont désormais condamnés à une mort certaine. On ne défie pas l’élite des assassins aussi impunément !

 

            La drow se mit en garde en récitant une prière de combat dans son écorcheuse langue natale, déterminée à engager un combat à mort. Neil fut impressionné par son admirable courage en pareille situation, jusqu’à ce qu’il aperçoive ce qu’Eurispoé ne pouvait remarquer à cette distance : les doigts de la jeune femme, mal serrée sur la poignée de son arme, tremblaient et tressautaient affreusement au rythme de la peur qui la consumait. Le paladin avança d’un pas rendu lent par la lassitude des combats, mais toujours ferme et inflexible. Refermant à son tour sa seconde main sur la poignée de son épée, il répondit au défi en marchant droit sur Sayel. Neil bondit et s’interposa entre eux un instant avant leur première passe d’armes.

 

- Tu ne la toucheras pas, chevalier ! tonna-t-il avec hargne. Non pas parce que je le veux, mais parce que tu ne le peux. Il est temps pour moi de faire appel au pouvoir magique inné qui sommeille en moi. La magie me répugne car la mienne est incontrôlable. Tu ne peux lever la main sur cette femme !

 

            Sayel, vexée par ce qu’elle prit pour une intervention aussi stupide que ridicule, voulut bousculer l’apprenti, mais celui-ci résista et la repoussa. Eurispoé dévisagea Neil d’un air inquiétant qui l’aurait mis en fuite en d’autres circonstances. Pourtant l’adolescent ne broncha pas et continua à se dresser face au chevalier, ignorant l’avertissement.

 

- Ton pouvoir donc ? Impudent ! Je salue ta bravoure ou ton inconscience. Pense à te demander si une vie de pêchés et de meurtres valait vraiment le coup d’être vécue avant que je ne sépare ta tête du reste de ton corps.

 

            Le paladin s’élança et Neil tendit le bras devant lui, paume ouverte. Une douleur naissante parcourut le bras, puis la poitrine du chevalier. En un instant, ses effets furent décuplées et vrillèrent le corps entier d’Eurispoé au point de briser son élan et le forcer à reculer d’un pas rendu hésitant et faible. Hébétée, Sayel faillit en lâcher son épée. Eurispoé s’éloigna et foudroya l’apprenti du regard, cherchant à comprendre comment il agissait. Puis il se rua à l’attaque, profitant d’un répit de la terrible souffrance qui le ravageait, incendiant ses veines et brûlant ses muscles. Mais la douleur refit surface avec virulence et une obsédante ténacité à mesure qu’il approchait de sa cible, l’obligeant à battre de nouveau en retraite.

 

- Je ne suis qu’un vaurien sans courage ni morale, admit Neil. Je ne chercherai pas à justifier mes actes motivés par la déraison et l’égoïsme lorsque mon heure sera venue. J’accepterai mon sort sans protester car je sais que je vaux peu. Mais ce moment n’est pas venu et si la magie qui m’habite peut me permettre de sauver la vie qui m’est le plus chère, alors je ne nourrirai aucun regret quand tous les tourments et les malheurs que j’ai causés me seront justement reprochés en enfer ! Pour l’instant, pars, chevalier. Détourne-toi de ton sombre projet. Car tu ne saurais l’accomplir sans avoir vaincu auparavant ma volonté. Et ma volonté engendre mon mot : tu ne peux pas approcher cette elfe noire !

- Neil…murmura Sayel d’une voix affectée.

 

            Eurispoé se redressa en massant son bras endolori. Son calme cinglant fit naître le trouble auprès de Neil qui tâcha de ne rien montrer. Sans quitter le paladin du regard, l’adolescent chuchota d’une voix à peine audible.

 

- Fuis…Fuis et cours aussi vite que tu le peux. Je crois que je ne vais pas pouvoir le retenir très longtemps. Il se doute…non…il a compris l’astuce…

- Oui, je crois avoir saisi, en effet, déclara Eurispoé en entendant les murmures que le vent lui retourna. Etrangement, ton « pouvoir » affecte en particulier le creux de mon épaule, justement là où l’une de vos flèches m’a atteint.

- D’accord, on est très mal, commenta Neil. Puisqu’on ne devrait pas avoir le temps ou l’occasion de devenir intimes, je me contenterais d’un baiser…Là…Maintenant…

- De quelle astuce parles-tu, bourrique ? enragea Sayel. Et ta magie ?

- Du bluff ! fit Eurispoé en tournant autour du couple comme un fauve autour de ses proies. Laisse-moi deviner…Ton pouvoir, ne serait-ce pas du poison ?

- Bien vu, reconnut Neil, en se décomposant. Du venin de vipère des tumulus pour être plus précis. Ces charmantes petites bêtes parviennent à survivre aux plus gros prédateurs grâce à ses propriétés. Le venin s’infiltre dans le corps de l’assaillant par une morsure et survit en son sein durant plusieurs semaines. Il ne réagit qu’à portée de la substance naturelle que fabrique la peau de la vipère. Le prédateur est alors saisi d’une vive douleur dès qu’il tente de gober sa proie et se voit forcer de fuir. J’en asperge chacune de mes flèches et porte toujours dans mon médaillon des peaux de vipères des tumulus.

- Astucieux, bien que vicieux, admit Eurispoé en tâtant sa blessure à l’épaule. Néanmoins, ton fameux pouvoir n’est pas imparable. Je peux te tuer en demeurant hors de portée de ton parfum de reptile, par exemple en te soulevant dans les airs pour mieux te précipiter sur ce tronc jusqu’à ce que tes os se rompent.

 

            A ces mots, Eurispoé envoya Màire, l’invisible sylphe, danser autour de Neil et lentement le soulever au-dessus du sol, centimètre par centimètre, savourant le spectacle de l’apprenti se débattant en hurlant dans les airs. Sayel chargea vivement, croyant le paladin trop occupé à diriger son sortilège de l’air, mais fut contrée et aisément repoussée par le glaive enchanté de ce dernier qui passa en outre à un doigt de son cou. Une explosion de lumière retentit soudain tandis qu’un éclair magique frappa violemment le sol, forçant Eurispoé à s’écarter et Sayel à ramper à l’abri. Une silhouette se dessina à travers le nuage de poussière et de terre calcinée soulevé. Sayel poussa un vif cri de douleur lorsque son anneau de chef de la Main Noire brûla son doigt en se consumant avant de tomber en cendres noires et morceaux de métal rabougris. Nopse en main, Lemnès sortit de la brume que le sort activé par sa bague de transport avait causée puis laissa glisser au vent les cendres de son ancien anneau de premier maître.

 

            Eurispoé contempla l’assassin avec étonnement, mais surtout satisfaction. Il s’autorisa même un sourire lorsque son regard tomba sur la lame violette et palpitante de Nopse.

 

- Lemnès ! lança-t-il, presque avec contentement. Je savais que tu viendrais. Tu n’aurais pas laissé l’héritière de ta guilde de meurtriers à son triste sort, même si pour cela tu risquais ta vie et la réussite de votre quête de collecte d’âmes.

- Tu as fait ça pour…m’attirer à toi ? fit Lemnès, décontenancé.

- Ma mission est de mettre un terme à vos agissements. Je ne vous laisserai pas sacrifier ces âmes à un démon ! Ce pacte n’est que le juste châtiment des dieux que la Main Noire mérite.

- Par les Neuf Cercles infernaux ! grommela le tueur. Mais qui es-tu ?!

 

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- Tu me facilites grandement la tâche, déclama Eurispoé, un sourire goguenard peint sur les lèvres. Je pensais renvoyer le gosse et neutraliser l’elfe noire, puis attendre que tu te décides à venir à son secours. Mais j’étais loin de songer que ta faiblesse te fasse accourir avec tant d’empressement.

- Ma faiblesse ?

- Je t’ai observé et j’ai appris à te connaître. Un tel engouement ! Une telle fougue ! Tant de détermination pour accomplir ces assassinats complexes ! Cette ferveur n’est pas uniquement motivée par la soif de sang du monstre sanguinaire que tu es. Ta faiblesse, c’est ton dévouement aveugle envers ta guilde de tueurs si symboliquement bien incarnée en cette ravissante drow, beauté glaciale fascinante et redoutablement dangereuse en même temps : votre cheftaine !

 

            Eurispoé s’interrompit un instant pour repousser d’un lourd coup de pied à l’abdomen Sayel bondissant à l’assaut, puis jaugea son adversaire en essuyant une goutte de sueur perlant le long de son visage sale et poussiéreux.

 

- Tu me veux et tu m’as, lança Lemnès, mal à l’aise. Tu as souffert et peiné pour m’atteindre. A mon tour de saluer tant d’obstination. Je suis tout à toi.

 

            L’assassin agita lentement Nopse afin de faire crépiter sa lame maudite qui vibra d’un son aigu désagréable.

 

- Ton discours bravache ne m’impressionne pas. Je ne suis pas une victime piégée par tes manigances et tes élans sadiques. J’ai provoqué cet affrontement et tu n’y es pas préparé. Un tacticien obsessionnel comme toi ne doit rien craindre de plus que l’improvisation…surtout quand il se sait assez malin pour comprendre que celle-ci lui sera fatale.

- Alors, c’est ainsi ? se fendit d’un sourire Lemnès. Tu penses qu’en m’abattant, tu compromettras définitivement les chances de réussite de notre mission ? Si tu me connais si bien et si tu te vantes d’avoir percé nos secrets, tu devrais aussi savoir que je ne suis pas irremplaçable. Je suis…

- Sacrifiable ? acheva le paladin en jouant à son tour avec sa lame enchantée. Non, c’est absolument faux. Je peux me laisser surprendre par une arrivée impromptue dans une gerbe d’éclairs surnaturels, mais point abuser par un mauvais bluff. Tu es le seul à pouvoir manier Nopse et collecter les âmes des héros que tu vaincs. Si je t’élimine, le plus galeux et vicieux chien au service de votre main Noire lui-même ne saurait user de cette arme perfide. Perçois-tu le paradoxe de ton importance dans votre « quête » ?

 

            Lemnès demeura impassible tandis qu’il ne trouvait rien à redire. Le paladin semblait lire en lui ou connaître les desseins les plus intimes de la guilde. Et il ignorait comment ce dernier s’y employait. Malgré lui, le tueur fit dévier son regard en direction de Sayel. La jeune femme, réduite à l’impuissance par la proximité d’Eurispoé, ne put que lui retourner un regard de détresse et de froide résolution.

 

- Elle peut partir, ne t’en fais pas, fit le chevalier qui avait intercepté cet échange. Elle parviendra bien assez tôt à la potence qu’elle s’efforce d’ériger de ses actes de malveillance et de sa vilenie. De plus, je ne me rabaisserai pas en usant de méthodes dignes de malandrins de votre acabit. Aujourd’hui, tu es ma seule cible Lemnès car le moyen le plus efficace et court pour réussir ma propre mission.

- Et lui ? demanda Lemnès, tout en feignant de ne pas avoir noté la dernière information dévoilée, en désignant Neil qui s’agitait encore dans les airs comme une toupie.

 

            Eurispoé ne bougea, ni ne parla. Neil retomba sur le sol en se tordant, rampa en gémissant, puis vomit violemment non sans conserver assez de vigueur pour signifier son mépris envers le paladin en un fort laid et insultant signe des doigts.

 

- Ton ignorance engendre ta peur. Tu me crains car je retourne contre toi ton plus fidèle atout : le renseignement. Ton maître démon risque d’être sérieusement courroucé lorsque tu te représenteras devant lui en enfer, après avoir échoué si près du…

- Nous battrons-nous un jour ou comptes-tu deviser ainsi jusqu’au crépuscule ? Tu es plus bavard que mon disciple, mais je te souhaite d’avoir au moins autant de tripes que celles qu’il étale sur l’herbe.

- Tu perds patience ? Les assassins trop nerveux n’ont guère d’avenir, sache-le !

 

            Eurispoé s’élança à l’assaut et asséna plusieurs attaques rapides et virevoltantes que Lemnès contra les unes après les autres en maniant Nopse avec dextérité. Les fulgurants impacts des deux lames enchantées, l’une bénie, l’autre maudite, produisaient des gerbes d’étincelles et de sourds claquements dans l’air. De la fumée s’élevait en fines chapes lorsque les deux épées ripaient trop longtemps l’une contre l’autre, s’attardant quelques secondes en une étreinte fougueuse et passionnée avant de se repousser mutuellement. L’image rappelait invariablement celle d’un fer chauffé à blanc pénétrant brusquement une eau paisible et glacée. Nopse arborait à présent un éclat violacé sombre et ténébreux, la surface de sa lame craquelée et parfois rougeoyante tandis que la lueur dorée de l’arme d’Eurispoé flamboyait puis déclinait à intervalles réguliers. Il semblait que les deux épées s’infligeaient entres-elles les blessures et les dommages que leurs possesseurs respectifs se réservaient.

 

            Les premières passes d’armes, frénétiques et appuyées, ne surent déterminer un avantage quelconque. Lemnès cédait l’offensive à son adversaire, mais témoignait d’une habilité et de réflexes que même Neil n’aurait osé soupçonner. Le tueur tenait tête avec brio au paladin agressif, ce dernier multipliant les coups élaborés rivalisant de puissance et d’adresse. Mais il ne s’agissait pas d’un duel honorable entre deux loyaux ennemis. Lemnès eut tôt fait de le rappeler à Eurispoé en ripostant d’un coup bas qui surprit le paladin et lui permit de lui placer un coup de genou dans le bas-ventre et un coup de tête en plein visage. Eurispoé tituba sous les impacts et recula en évitant Nopse fendant l’air sous son nez. Son inattention fut douloureuse mais instructive. Il repartit à l’assaut avec davantage de méfiance et plus d’ardeur.

 

- Ton art du renseignement aurait-il omis de t’enseigner ce simple détail, chevalier ? l’interpella Lemnès en adoptant une nouvelle garde. Je suis tout aussi doué que toi pour brandir l’acier et taillader la chair de l’impudent ennemi.

- Sans doute auras-tu eu le temps de t’exercer durant ton séjour en enfer et sans nul doute t’offrirai-je bientôt l’occasion de reprendre ton entraînement à la base en t’y renvoyant !

 

            Le jeune paladin grimaça en sentant le sang s’écouler sur sa joue depuis sa pommette ouverte, sans en paraître toutefois gêné dans ses mouvements qui redoublèrent d’intensité. Une feinte et une parade lui permirent même de bousculer Lemnès d’une brutale bourrade de l’épaule suivie d’un large moulinet qui entailla sa cuisse. L’assassin grogna en reprenant son équilibre, chancela en parant l’attaque suivante et retourna le compliment en parvenant à ficher l’extrême pointe de Nopse dans la cuirasse d’Eurispoé, au niveau de la poitrine. L’arme ne pénétra pas les chairs, mais la magie maléfique réduisit en une pâte informe et noirâtre l’armure sur une surface de la taille d’un poing. Le paladin, dérouté, observa d’un œil circonspect le cuir fondu sans oser imaginer ce qu’il adviendrait si Nopse mordait ses chairs.

 

- Songes-tu à la même chose que moi, blanc chevalier ? interrogea l’assassin, la main crispée sur sa cuisse. La mission que tu tentes avec tant d’efforts de faire avorter peut trouver en ta défaite à ce duel un accomplissement inattendu mais idéal. Il ne nous manque qu’une seule âme, l’âme d’un héros. De fait, je ne suis qu’à une botte bien placée d’une totale victoire.

- Arrogance et billevesées ! s’écria le guerrier avec emportement. Je ne le permettrai pas !

 

            Arborant un air sérieux et déterminé, Eurispoé précipita Màire sur son adversaire avant d’enchaîner avec un assaut frontal. Lemnès, incapable de voir la sylphe invisible, essuya une violente poussée depuis le flanc qui brisa sa défense et le déséquilibra si bien qu’il peina à parer l’épée magique du paladin. L’instant suivant, un nouveau choc sur le flanc opposé faucha sa jambe d’appui et le projeta sur plusieurs mètres. Lemnès s’écrasa douloureusement au sol, plaqué par une vive rafale de vent qui l’écrasa avec fureur. Lorsque enfin, il put s’extraire de la mystérieuse force qui s'acharnait sur lui, il se redressa en toute hâte. Et c’est à genoux qu’il reçut la lame enchantée de son ennemi en pleine poitrine. Eurispoé, emporté par son élan et l’excitation d’un coup mortel, renversa son ennemi en arrière pour mieux le clouer au sol. Lemnès, un rictus de souffrance hébétée gravé sur les traits, poussa un grognement étranglé par le sang qu’il cracha en une gerbe épaisse. Ses pieds battirent frénétiquement la terre glacée, son bras éleva Nopse en tremblant avant de retomber mollement, puis ses yeux se révulsèrent quand il cessa de s’agiter.

 

Les épaules d’Eurispoé se voûtèrent alors qu’il se permit enfin de céder à la lassitude qui pesait sur son corps. Le souffle haletant et les mèches de ses cheveux collées par la transpiration balayées par le retour de Màire, le paladin ôta d’un geste brusque son épée du cœur de Lemnès. Le cadavre s’effondra aussitôt sur lui-même, comme s’il ne s’agissait que d’une enveloppe creuse, un cocon abandonné à image humaine. Le corps perdit ses formes et ses couleurs pour se changer en une nuée sombre et impénétrable dressée en volutes tentaculaires que la proximité de Màire chassa au vent. Eurispoé recula précipitamment devant cet incroyable spectacle. Il manqua tomber en arrière quand son talon refusa de se soulever. Avec horreur, le chevalier constata que ses pieds étaient englués dans un solide et épais enchevêtrement de toiles d’araignées, le figeant sur place. Les fumées ténébreuses qui avaient été son adversaire achevaient de se disperser, révélant le sol nu et vide en dessous, à l’exception du trou pratiqué par l’épée magique enfoncée dans la terre. Un claquement soudain dans l’air retentit. Lemnès, miraculeusement vivant et indemne, venait de créer à une vingtaine de mètres, un autre portail de transport instantané comme celui qui l’avait mené ici.

 

- Je n’étais pas ton seul adversaire, lança le tueur à l’attention du paladin interdit. Ryldaen le mage était mon allié durant cet affrontement.

- La magie ! rugit Eurispoé en tâchant de trancher à l’aide de sa lame enchantée les liens d’arachnides qui emprisonnaient ses jambes jusqu’aux genoux.

- Félicitations ! Tu as vaincu et tué mon double d’ombres. Nous avons échangés nos places après que tu m’aies blessé. Je crains en revanche que tu ne doives te contenter de cette victoire aujourd’hui. Tu croyais sincèrement que je serais venu jusqu’à portée de ton épée sans prendre quelques précautions ?

 

            Lemnès fit signe à Sayel et la jeune drow aida Neil à se relever et à se traîner jusqu’au pentacle luminescent que le sortilège de transport avait dessiné sur l’herbe givrée. La drow et le jeune humain franchirent ses limites et devinrent peu à peu flous et éthérés jusqu’à disparaître complètement. La lueur du sortilège faiblit, invitant le dernier voyageur à s’avancer avant qu’elle ne s’éteigne pour de bon.

 

- Reviens, couard ! hurla Eurispoé en s’acharnant avec fureur sur les toiles géantes engluant ses pieds. Tu ne peux te dérober aussi aisément !!!

- Et pourtant…répondit calmement Lemnès en marchant sur le pentacle, un regard froid par-dessus son épaule.

 

            Eurispoé poussa un cri de rage jubilatoire lorsqu’il trancha et fit voler en éclats ses dernières chaînes magiques. Porté par Màire, il effectua un bond rapide et agile sur Lemnès dont le reflet s’atténuait déjà. Le sortilège disparut derrière lui dans un éclair aveuglant. Quand la fumée se dissipa, le calme retomba sur la forêt, de nouveau déserte.

 

            Eurispoé, porté en lévitation par Màire, atterrit en fauchant l’air de son épée à l’endroit où il estima que Lemnès se tenait, suivant la distance où son reflet s’était évanoui. La lame enchantée ne rencontra que le vide, dessinant dans son sillage une éphémère ligne dorée. Le paladin se remit instinctivement en garde. Il ignorait où il venait d’arriver et, comble, de malchance, il était enfermé dans l’obscurité la plus totale. Tous les sens aux aguets, il tâcha de percevoir quelque chose. Un frottement lointain, le bruit de pas pressés s’éloignant, un juron étouffé plus faible qu’un murmure. Le jeune chevalier reconnut la voix de Neil au son décuplé que Màire ramena à ses oreilles. L’adolescent et la drow étaient donc là et s’enfuyaient. L’elfe noire disposant d’une acuité visuelle accrue se jouant de l’obscurité, Eurispoé en déduisit qu’il n’aurait aucune chance de les rattraper simplement grâce aux sons qu’ils essaimaient et que sa sylphe recueillait. Lemnès lui, était aussi humain que lui-même et bien qu’habitué à ramper dans les ombres comme un rat, il n’en demeurait pas tout aussi aveugle que lui dans ce lieu. A moins que la magie du vieux sorcier Ryldaen ne l’aide à palier ce handicap.

 

            Le paladin se déplaçait à pas de loups en cherchant à analyser son environnement lorsqu’un sifflement se fit entendre. Il reconnut presque en même temps que Màire le son si caractéristique d’une flèche et aussitôt, la sylphe dressa son tourbillon en bouclier autour de son protégé. Le projectile fut ainsi dévié et tinta en se brisant à terre. Eurispoé recula en se baissant, comprenant qu’il faisait ainsi une proie bien facile pour quelques archers drows postés dans les ténèbres. Maudissant la fourberie de Lemnès qui l’avait visiblement attiré dans un nouveau guet-apens, Eurispoé rengaina sa lame enchantée dont la faible clarté trahissait sa position. Malgré cela, quelques autres projectiles sifflèrent alentour pour se ficher au sol ou se fracasser contre une paroi proche. Au froid et rugueux contact de celle-ci sous sa main, ainsi qu’à l’humidité ambiante et l’odeur pesante, Eurispoé en déduisit qu’il se trouvait dans une caverne souterraine. Trouverait-il une issue pour autant ? Pour l’instant, il était aussi inoffensif et impuissant qu’un enfant.

 

            Un nouveau trait vint se fracasser sur l’écran de vents manipulés par Màire. Une pluie fine et lumineuse éclaira un instant fugace les lieux. La flèche venait de libérer une petite quantité de spores luminescentes que la sylphe s’empressa de disperser au loin. Eurispoé eut tout juste le temps de plonger dans un coin sombre que sa position révélée fut prise pour cible par une dizaine de projectiles. A présent repéré, le paladin fut la cible de multiples tirs jaillissant de l’obscurité. Des volutes de mousses éclairantes s’abattirent sur lui, s’accrochant au sol, aux murs et à son armure pour plonger la caverne dans une pénombre certes omniprésente, mais à présent bien plus facilement pénétrable. Màire volait en tous sens pour chasser et éteindre les poudres brillantes, tout en peinant pour maintenir un bouclier efficace autour d’Eurispoé. Ce dernier, aux abois, ne pouvait que fuir sans répit, cherchant à la dérobée un passage, une sortie ou une cachette. Mais les tirs s’intensifiaient toujours plus et il n’avait nulle part où se terrer. Une flèche parvint à percer le rideau de vent affaibli dressé par Màire et se planta dans le bras du chevalier tandis qu’il se faufilait le long de la paroi. Le jeune homme se glissa derrière une stalagmite, mais la blessure ralentit ses mouvements et avant qu’il ne parvienne à s’abriter, un nouveau trait l’atteint à la hanche. Soufflant et grognant, Eurispoé s’adossa à la pierre froide et suintante, la douleur enflant à chacune de ses respirations saccadées. A la lumière des mousses répandues partout alentour, il évalua la gravité des blessures. Ce fut ce moment d’inattention que Lemnès choisit pour surgir des ténèbres comme un fantôme et frapper avec Nopse de toutes ses forces le chevalier assis.

 

Ce dernier leva les yeux, terrorisé, en cherchant son arme rangée. Mais Lemnès avait l’effet de surprise et fut plus rapide. La lame maudite de Nopse allait fendre en deux le paladin apeuré lorsque celui-ci s’esquiva à la dernière seconde en un courant d’air coloré. Nopse rebondit contre la stalagmite dans une gerbe d’étincelles. A ses côtés, la forme vaguement humanoïde d’une créature aérienne lévitant au-dessus du sol se débarrassait des derniers détails de sa fausse apparence d’Eurispoé et lui tira une langue espiègle avant de s’envoler. Le véritable paladin surgit à son tour de la pénombre et décocha un puissant coup d’épée que Lemnès contra grâce à ses réflexes aiguisés, encore sous le coup de la surprise.

 

- Tu ne m’en voudras pas, j’ose l’espérer, de copier ta technique de diversion à l’aide d’un double ? demanda Eurispoé tandis que les deux lames s’entrechoquaient. Je savais bien que tu finirais par te montrer pour m’achever si j’étais acculé.

- Tu ne maîtrises pas ce sort…protesta Lemnès. A moins que…cet être volant…Une sylphe ?! C’est donc une sylphe qui combat à tes côtés. Il est aisé pour une créature du vent de revêtir l’illusion de ton reflet et de se laisser atteindre par des flèches qui ne sauraient la blesser. Cela explique aussi tes tours de passe-passe avec les bourrasques et ton pouvoir de franchir les gouffres !

- Tu es parvenu à voir Màire ? fit Eurispoé en poussant toujours plus fort. Habituellement, mes ennemis la prennent pour une valkyrie ou une ange de la mort puisqu’elle est leur dernière vision…Tout comme tes compagnons archers en ce moment même.

 

            Des cris et des bruits sourds de chute se firent soudain entendre au loin au milieu d’un concert de sifflements de vents furieux. Lemnès jeta un coup d’œil malgré lui dans son dos en comprenant que la sylphe avait repéré ses comparses dans le noir, sans doute au bruit de leur respiration, et profitait du répit de leurs tirs dû à sa présence pour riposter, plutôt violemment. Eurispoé dévia alors leurs épées sur le côté et lança son coude dans le menton du tueur qui rompit l’assaut en titubant. Bien qu’il se fut écarté d’Eurispoé, aucune flèche ne fila sur le chevalier. Màire avait bel et bien réglé leur sort aux tireurs embusqués. Eurispoé avait habilement renversé la situation à son avantage. Le piège aurait précipité la chute du seigneur de guerre orque auquel il était destiné, mais n’avait, comme s’en doutait Lemnès, que peu de chances de réussite face au paladin et son élémentaire de l’air.

 

- Cette lumière que tu as fait pleuvoir sur moi se retourne contre toi, commenta le jeune guerrier en désignant d’un geste large la mousse abondamment répandue à travers la grotte. Je te verrais dorénavant partout où tu iras et à présent que nous sommes seuls, je t’assure que ce sera bien plus intime pour s’écharper à loisir !

- Je reconnais que tu es plutôt habile et persévérant, admit Lemnès en longeant l’orée des recoins d’ombre. Le succès de ta mission semble te tenir plus à cœur que cela ne le devrait de la part d’un vulgaire mercenaire ou guerrier en quête de gloire. Tu ne possèdes pas non plus le regard vide et éteint d’un homme cherchant à consumer la Main Noire dans le brasier d’une quelconque vengeance et ton obstination n’a pas les relents de la démence qu’elle aurait si notre différend était personnel. Alors, qu’est-ce qui motive pareille volonté ?

- Le devoir de tout être humain, c’est évident ! s’exclama avec stupeur Eurispoé. Des meurtriers assoiffés de sang réunis en une bande nuisible ne sont guère plus qu’une plaie à la face de ce monde ! Tu t’étonnes encore de ma hargne à endiguer vos crimes ! C’est le signe de que tu as perdu toute conscience et toute moralité. Et si tu es une bête dangereuse, je me ferais chasseur pour t’éliminer.

 

            Eurispoé s’élança pour un nouvel assaut, mais Lemnès se déroba dans la pénombre, esquivant avec application et n’échangeant que de rares passes d’armes avant de reculer. Le paladin le poursuivit sans relâche, accélérant le pas lorsque celui de son adversaire se faisait plus léger et instable. La vigueur de l’assassin émoussée par ce duel haletant ne semblait pourtant pas être l’unique raison à ces débandades agaçantes. Aussi, le jeune chevalier se mit à songer à un nouveau piège. Il suspendit alors une seconde son élan et sa course pour se figer, les sens en alerte. Eurispoé observa les alentours ténébreux et l’endroit où Lemnès s’était évertué à le conduire tandis que celui-ci glissait encore une fois dans l’obscurité. Malgré sa vigilance, il ne décela cependant rien. Maudissant sa prudence excessive qui permettait à Lemnès de s’enfuir hors de portée de sa lame, Eurispoé fendit l’air d’un geste irrité. Les sournoises entourloupes du tueur avaient fini par le rendre méfiant à l’excès. Cette erreur de débutant gâchait la spontanéité de sa concentration et de sa fougue dans ce combat, ce qu’il jugea stupide et indigne. C’est alors qu’une ombre parmi les ombres le recouvrit depuis son flanc gauche, silhouette gigantesque dont la seule perception du coin de l’œil à une telle proximité le glaça d’effroi. Un frisson instinctif le parcourut, remontant le long de son échine, prémisse d’une terreur ancestrale qui le balayait déjà. Les ténèbres pouvaient dissimuler des monstres bien plus effroyables qu’un archer caché ou un tueur rusé. Paralysé par la peur, Eurispoé ne parvint, qu’au prix d’un effort surhumain, à lentement tourner la tête sur le côté.

 

            Un basilic plus grand qu’un arbre et plus énorme qu’une rangée de machines de guerre naines le dominait de toute sa hauteur, à juste quelques mètres de là. Ses écailles reptiliennes sombres luisaient d’un éclat sinistre à la lueur des mousses translucides, illuminant son corps d’une vingtaine de mètres de long et se reflétant sur ses pattes grosses comme des troncs de chênes, ses flancs épais comme une muraille et sa large queue enroulées autour de stalagmites qu’elle semblait sur le point de broyer. Ses griffes solides écorchaient le sol de pierre et paraissaient si tranchantes que Eurispoé les jugea suffisante pour transpercer n’importe quelle armure, même en mithril. Le regard effaré du chevalier remonta le long du cou de la créature géante pour observer, fasciné et apeuré, la gueule entrouverte hérissée de crocs innombrables, la langue serpentine qui en jaillissait, tendue et immobile, et l’œil grisâtre froid contemplant la nuit les encerclant. La bête n’avait rien en commun avec les animaux dociles et minuscules que les drows élevaient au sein de leurs nids souterrains. Celui-ci était ancien et sauvage, issu d’une lignée éteinte ou inconnue isolée dans les profondeurs de la terre. A ses pieds, Eurispoé, à présent convaincu de la réalité de la vision irréelle que son bon sens réfutait plus tôt, possédait juste assez de vivacité d’esprit pour se demander pourquoi il était encore en vie.

 

- Je te déconseille d’émettre le moindre son ou de songer au moindre mouvement, résonna la voix de Lemnès, perdue dans la nuit. Voici Kronfryn, le maître des souterrains de Zebeyithra, le troisième royaume drow. Il est excessivement rare que l’on vienne à le rencontrer, sauf si l’on se montre assez impudent pour violer son domaine sacré.

 

            Le basilic tendit brusquement son long cou dans une direction parcourue d’ombres difficilement pénétrables à la vue. Sa langue s’agita nerveusement et il esquissa un pas rapide en avant, attiré par la voix de Lemnès déformée par l’écho. Eurispoé serra les dents jusqu’à la douleur pour ne pas crier lorsque le monstre le dépassa, l’effleurant d’un souffle et se déplaçant avec souplesse et agilité d’une dizaine de mètres dans un silence parfait avant de s’arrêter aussi brusquement.

 

- C’était ma carte maîtresse, lança l’assassin depuis une direction complètement opposée. J’aurais préféré te passer au fil de Nopse et collecter ton âme, gamin, mais tu m’as poussé dans mes derniers retranchements. Je te laisse avec notre ami commun. Si tu parviens à sortir d’ici en vie, je t’affronterai de nouveau avec joie. Mais j’en doute. Kronfryn est venu à bout du commandant elfe noir Aunroos et ses deux cent lames. N’affiche donc pas une mine aussi crispée, c’est un peu flatteur dernier souvenir que tu m’offres là. La lutte n’est pas si déséquilibrée. Kronfryn possède une ouïe exceptionnelle, mais il est aveugle. Il ne repère ses proies qu’au son et à l’odeur. Tu resteras vivant tant que tu ne bougeras pas !

 

            Le gardien des souterrains se redressa de toute sa hauteur en bandant ses muscles énormes lorsque parvint en multiples échos le rire tonitruant et goguenard de Lemnès. Eurispoé tenta de profiter du bruit pour prendre ses distances avec la créature, mais à peine son pied se posa en émettant un faible frottement sur le sol irrégulier que le basilic fit une fulgurante volte-face en ouvrant grand sa gueule vers l’endroit où le paladin s’était immobilisé. Màire modela l’air ambiant entre ses mains graciles et éthérées, engendrant un faible vent dans le but d’émettre quelques sons illusoires pour tromper la bête, mais le simple son de l’air déplacé suffit à faire charger Kronfryn droit sur elle et son maître. Ironie du sort, ce fut le brusque fracas de la magie de Ryldaen permettant à Lemnès de créer un nouveau portail de transport qui leur sauva la vie à tous deux. Le monstre stoppa son élan alors qu’Eurispoé était assez proche de sa gueule pour en effleurer les plus acérés crocs en tendant le bras. Kronfryn se cambra et poussa un rugissement puissant en défi au vacarme du sortilège vibrant de magie.

 

            La mince silhouette de Lemnès se dessina dans la violente lumière blanche du passage tandis que l’assassin, sur son seuil, se retournait pour contempler son adversaire aux prises avec la terrible bête. Kronfryn bondit et s’élança avec vigueur, rampant et se faufilant à une vitesse vertigineuse entre les obstacles naturels de la grotte. Mais il était trop loin pour atteindre Lemnès avant que ce dernier ne pénètre le cercle enchanté et se téléporte. L’assassin disparut, laissant libre le passage encore quelques instants avant qu’il ne se referme, songeant à Eurispoé désemparé face au géant serpentin dressé en travers de la seule issue vers la survie.

 

- Je me suis échappé des enfers, chevalier. Sauras-tu en faire autant ?

 

 

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            La main rendue tremblante tant par la fatigue que le froid, Lemnès caressa d’un geste nonchalant la pierre dressée et gravée lui ayant servi de balise pour son sortilège de transport. La roche noircie et calcinée fumait encore sur la trace d’impact où la magie avait frappée. La neige avait fondu à sa surface, mais celle-ci ne tarderait pas à se recouvrir bientôt de givre car le vent forçait à l’est et de lourds nuages aux formes aussi difformes qu’imposantes vomissaient des nuées de neige. Lemnès recula pour s’abriter de la brise glaçante. Il ne s’attarderait pas, tout comme la magie déjà déclinante du passage enchanté. Il serait vite fixé sur le sort d’Eurispoé. Parvenir à échapper aux griffes du légendaire Kronfryn confinait à l’exploit en soi, mais réussir dans un si court laps de temps à rejoindre le cercle de transport à temps était raisonnablement impossible. Pourtant Lemnès ne bougea pas, les yeux rivés à s’en éblouir sur les lignes lumineuses des branches dessinées du pentacle chargé de magie palpitante. Il savait qu’Eurispoé était digne de l’exploit et, enivré par l’intensité de ce duel, il en venait presque à l’espérer.

 

            Le paladin s’arracha de l’éclair précédent son arrivée dans un cri de rage avant de percer le rideau flou ceignant le cercle magique, l’épée brandie et un rictus dément gravé sur les traits. Lemnès leva Nopse pour parer l’attaque, mais l’arme se fit pesante au bout de son bras affaibli et l’effort lui coûta. Le sortilège de renforcement lancé par Ryldaen pour pallier la différence de force entre le tueur et le paladin commençait à s’estomper. Le vieux sorcier l’avait prévenu. Le duel devait être bref et ne devait en aucun cas s’éterniser de la sorte, auquel cas Lemnès ne ferait guère le poids face au jeune chevalier aguerri.

 

            Le coup vigoureux d’Eurispoé fut paré par la défense tardive de Lemnès, mais ce dernier y sacrifia son équilibre. Le chevalier, trop emporté par son élan pour porter un coup fatal, lui asséna néanmoins plusieurs assauts vigoureux qui précipitèrent l’assassin dans la neige. Celui-ci dévala la pente sur laquelle se dressaient les pierres mystiques entourant le portail de Ryldaen et il finit sa course bien plus bas, à demi enseveli, le souffle coupé.

 

- Je vais te tuer ! hurla Eurispoé, hors de lui, observant à peine ce nouveau lieu où il venait d’arriver et défiant indifféremment Lemnès et le vent glacé en brandissant son épée vers le ciel.

- Comment ? demanda l’assassin en se relevant péniblement, une esquisse de sourire aux lèvres. Comment as-tu échappé au gardien des souterrains ?

- De la même manière dont je viendrai à bout de toi ! En retournant sa force contre lui : l’ouïe. Son ouïe était si fine qu’il n’était guère pensable de fuir et il était trop puissant pour l’affronter en si peu de temps. Alors Màire a utilisé son pouvoir pour créer un cri le plus strident et aigu possible. Ce monstrueux serpent, rejeton du diable et abomination de la nature, a embrassé pour la première fois la douleur, celle que l’on se réjouit de seulement imaginer et que l’on supplie de cesser. J’aurais pu porter le coup fatal à ce démon des profondeurs, mais ta lâcheté m’a contraint à forcé l’allure…

- Tu n’es décidément rien sans ta sylphe, l’insulta Lemnès en savourant la colère qui tiraillait le jeune homme. Je vais devoir me résoudre à éliminer une innocente créature élémentaire si je veux me débarrasser de ta pénible insistance.

- Je serai quelqu’un lorsque je t’aurais vaincu et ainsi accompli ma mission ! rétorqua Eurispoé en descendant prudemment la pente enneigée, Màire, vidée de ses forces et épuisée par son usage intensif de son pouvoir, agrippée invisible et assoupie à ses épaules.

- Qui t’a missionné ? Penses-tu qu’il puisse te promettre bien plus que ce qu’une guilde aussi puissante que la mienne peut t’offrir ?

- Bien plus ! Un trésor que tout ton ramassis de lascars convoitera cent ans sans jamais pouvoir obtenir : l’honneur.

- L’honneur, le devoir et la justice ?! rit Lemnès. Tu es caricatural ! Trouves-toi donc une femme si tu es tellement à cran !

- C’est ton dernier sarcasme, déclara Eurispoé d’un ton froid et calme, avant de se mettre en garde. Il est plus que temps de terminer ce qui a été commencé. Rougissons un peu cette neige de sang de vermine crachée des enfers.

- Ta détermination n’ombrage pas la mienne, répondit Lemnès en levant Nopse devant lui, une expression terrible sur le visage. Tu ne représentes rien dans l’accomplissement de ma quête. J’irai jusqu’au bout et nul ne m’arrêtera.

 

            Les deux adversaires se jaugèrent, ignorant le froid, la lassitude, la neige, les blessures et tout autre sentiment que la résolution d’une promesse mutuelle scellée. Puis ils se ruèrent l’un sur l’autre, jetant leurs dernières forces dans un assaut furieux, maladroit et brutal, mais aussi intense que leur première passe d’armes. Lemnès puisa sa rage dans la puissance diabolique qui semblait déborder de Nopse à chaque fois qu’elle percutait l’épée d’Eurispoé ou fondait vers son cœur avant d’être déviée ou parée. L’arme du démon consumait goulûment sa vie car telle était sa nature d’avaleuse d’âmes, mais Lemnès refusait de reculer ne serait-ce que d’un pas dans sa quête pour sauver son alliance. Eurispoé ne le stopperait pas. L’assassin prenait néanmoins conscience que cet ennemi, si méprisé et ignoré au début, révélait une réelle et constate importance dans cette mission. Peut-être une épreuve à surmonter, un enseignement à acquérir, un coup du sort ou du ciel, la clé du destin ?

 

            Eurispoé plongea pour esquiver la lame vibrante et effroyable de Nopse qui volait vers son cou et riposta d’un revers instinctif. Dans cette délicate posture qui lui empêchait de viser, voire de regarder sa cible, son assaut surprit Lemnès qui se rejeta brusquement en arrière mais ne put empêcher l’acier enchanté de labourer son torse jusqu’à l’épaule. Le tueur feignit de s’écrouler sous l’impact avant de saisir Eurispoé par le bras pour l’attirer plus près de Nopse. Le chevalier en fâcheuse posture se jeta littéralement sur son adversaire, espérant lui faire lâcher son arme en le plaquant sauvagement à terre. La courbe décrite par Nopse fut déviée et la lame ne put frapper le jeune guerrier mais Lemnès lui infligea un douloureux coup de pommeau dans la nuque avant que les deux belligérants ne s’écroulent l’un sur l’autre et roulent dans la neige en luttant comme des animaux.

 

            Eurispoé se dégagea de l’étreinte de Lemnès en poussant un grognement bestial. Lemnès le fit taire d’un nouveau coup de la garde, cette fois-ci en pleine mâchoire. Lemnès fit basculer le chevalier et l’immobilisa dans la neige en le chevauchant. Il leva Nopse saisie à deux mains et s’apprêtait à l’empaler lorsque le guerrier, dans un pénible effort, le projeta plus loin avant de se remettre sur pied en haletant et en crachant du sang. Lemnès l’imita, le bras blessé ballant et Nopse pointant vers le paladin.

 

- Ni l’honneur, ni la justice n’ont leur place sur un champ de bataille ! Et il existe en ce monde des ennemis qu’on ne peut atteindre qu’en tournant le dos à ces valeurs moralisatrices et restrictives !

- Qu’essaies-tu de faire ? Tu essaies de m’enrôler dans les rangs de ton armée de coupe-jarrets ou tu veux juste continuer à m’insulter pour décupler ma colère et ma haine à ton égard ?

- L’honneur est un luxe que tu ne pourras pas indéfiniment t’offrir si tu veux vaincre plus que des coupe-jarrets.

- Un peu d’honneur t’aurait au contraire permis d’éviter de pourrir en enfer et de déclencher tout ceci !

- Pour avoir une chance de préserver les miens de ton aveuglement comme de l’avidité d’un démon, je n’ai aucun regret. Et si ton bras abrite la justice, tu ne pourras pas m’empêcher de vaincre l’un comme l’autre l’autre.

 

            Eurispoé ne répondit que d’une grimace de dédain et d’écoeurement. Il attaqua une nouvelle fois, profitant de la blessure qui affaiblissait les assauts de Lemnès et se gardant bien de toute intempérance pouvant lui être fatal. Car même s’il prenait lentement l’avantage dans ce duel où s’envolaient avec les trombes de neige les forces de l’assassin, il savait ce dernier assez prudent et sournois pour retourner en un instant la situation et le précipiter dans la mort d’une ruse inventive et fourbe. Il modéra donc ses élans et décida de mener le combat en le pliant à sa seule volonté, bloquant les écarts de Lemnès et limitant ses déplacements aux frontières du terrain qu’il avait jugé neutre et inoffensif. L’assassin se fatigua bientôt plus que de raison, haletant et grelottant, peinant à chaque moulinet, souffrant après chaque esquive. L’issue se dessinait invariablement en faveur du paladin mais celui-ci n’appréciait pas les événements aussi crédulement. L’éclat de froide détermination luisant dans les yeux de son ennemi mortel le troublait car loin de faiblir au même rythme que celui de ses bottes ou de ses gestes, il flamboyait dangereusement. Eurispoé en vint à soupçonner une ultime feinte. Avec un regard aussi dément et une volonté aussi indéfectible, Lemnès confinait quasiment à la folie fanatique. Eurispoé guettait le moindre signe insolite. A ce stade, il jugeait Lemnès capable de sacrifier sa propre vie pour éliminer le danger qu’il représenter envers sa guilde.

 

            Lemnès laissa béante une nouvelle trouée dans sa garde que Eurispoé n’hésita plus à exploiter. Son épée pénétra rudement l’abdomen de Lemnès qui eut juste le réflexe de déporter son corps pour éviter un coup fatal. Le flanc transpercé de part en part, l’assassin perdit toute vigueur et s’effondra sur son adversaire. Eurispoé voulut libérer son arme et repousser son ennemi vaincu de cette sanglante étreinte et s’aperçut alors que Lemnès luttait pour maintenir l’acier dans ses chairs. Le paladin redoubla alors ses efforts et, d’un geste brusque, arracha sa lame des entrailles du vaincu. Il recula de quelques pas tandis que Lemnès, souffrant mille morts, tombait à genoux en se repliant sur lui-même. C’est à ce moment que Eurispoé comprit, mais encore avec un temps de retard sur le tueur, que Lemnès dissimulait derrière le spectacle de sa déchéance, l’exécution d’une dernière botte. Le jeune chevalier s’élança, prêt à achever l’assassin, quand une sourde détonation et une violente explosion le percutèrent de plein fouet. Dans sa chute gesticulante en arrière avec les vagues de neige que le choc souleva, Eurispoé reconnut à la couleur intense l’éclair précédant ou terminant chaque usage d’un portail magique. Lemnès avait déclenché le sortilège juste sous leur nez à tous deux. L’impact les avait balayés avec rudesse sur plusieurs mètres. Eurispoé se redressa le premier, blessé et sonné, mais trop tenace pour flancher à deux doigts de la victoire.

 

            C’est alors qu’il sentit, plus qu’il n’entendit, le craquement sous lui. Un frisson parcourut le sol juste avant que la couche de neige et de glace, fragilisée par l’explosion, ne se brise. Le chevalier regarda affolé autour de lui. Ils se trouvaient tous deux à flanc d’une colline verglacée. Lemnès, malgré toute sa vigilance et son contrôle du duel, était parvenu à les mener là où il l’avait toujours voulu. L’assassin se trouvait au-delà de la limite que forma la couverture de neige en se désolidarisant. Et Eurispoé se trouvait plus en bas. Lemnès avait créé une avalanche miniature sur cette minuscule pente, dans le seul but d’emporter son adversaire loin de lui et lui permettre de fuir encore une fois par ce maudit portail de transport instantané.

 

            La vague de neige faucha Eurispoé encore à terre et, ignorant ses efforts démesurés pour résister, l’emporta une vingtaine de mètres plus bas dans un torrent furieux de neige compacte. Lemnès releva la tête à son tour. Il jeta un œil distrait à son adversaire presque enseveli et rampa jusqu’au cercle lumineux. Eurispoé, luttant et hurlant, ne le quittait plus des yeux. Bien qu’à demi-mort, l’assassin trouvait encore la force de se traîner sur les derniers mètres qui les séparaient de sa plus désespérée fuite. Le tueur, encombré par Nopse qu’il ne pouvait cependant se permettre d’abandonner, sacrifia quelques longues secondes à la rengainer dans son dos. Puis il reprit son avancée et s’écroula au milieu du cercle de déplacement. Eurispoé hurla toute sa rage et son impuissance. Bondissant comme un fauve hors de la neige qui lui montait à présent jusqu’à la taille, le jeune chevalier escalada aussi vite qu’il le put la masse neigeuse instable et se rua vers le pentacle magique. Et comme à son habitude, il le franchit l’instant précédant sa disparition soudaine.

 

            Eurispoé apparut sur un sol dur et pierreux, le sol dallé d’une ruine ancienne et abandonnée entourée de piliers et de statues usées par le temps. Un soleil radieux de fin de journée illuminait doucement le paysage montagneux s’étendant au-delà des plus éloignées arcades des ruines. Le temple ou le château où il se trouvait occupait presque entièrement l’espace de ce plateau naturel surplombant une vallée boiseuse et plus loin, une ville portuaire qu’il ne sut reconnaître. Où qu’il se fut trouvé sur le continent, cet endroit n’avait rien de commun que les forêts de la druidesse Messach, les grottes du roi basilic Kronfryn ou les pentes enneigées d’où Lemnès venait de s’échapper.

 

            Le chevalier se remit debout, encore couvert de poussière, de neige et du sang de son ennemi qu’il ne sut voir au milieu des ruines désertes. Pourtant, il ne s’inquiéta pas, la fuite du tueur trahie par la traînée de sang laissée dans son sillage et la gravité de sa blessure n’ayant pu lui permettre d’aller trop loin. Eurispoé s’assura une seconde que Màire était indemne, toujours assoupie dans son dos. Puis il s’avança et sortit du cercle enchanté. Lemnès, le teint pâle, adossé à un pilier brisé à une quinzaine de mètres, lui adressa un rictus de rage mêlée et un singulier salut solennel d’une main tremblante.

 

- Pour la Main Noire ! annonça-t-il avec conviction entre ses mâchoires serrées.

- Tu renonces enfin ? Je traduis ce salut comme ultime révérence. C’est donc ce lieu que tu as choisi pour mourir. Puisses-tu me jamais me pardonner d’être celui qui t’envoie aux enfers pour la seconde fois. Tâche d’apprendre de cette mort et de ce coup fatal que je t’accorde pour t’achever, la notion d’honneur qui te semble si abstraite ! Sache que tu ne récoltes que ce…

 

            Le paladin fut soudain frappé de plusieurs directions simultanées par de fulgurants rayons qui le jetèrent à terre, le laissant aux bords de l’inconscience. Hébété et incapable du moindre mouvement, Eurispoé regarda, aussi furieux que dérouté, Lemnès venir à lui à pas lents et maladroits. Sans un mot, l’assassin récupéra sous sa tunique une fiole remplie d’un liquide écarlate qu’il déboucha, avala à moitié de courtes rasades puis appliqua l’autre moitié sur sa plaie au ventre. La potion de soins supérieurs confiée par Ryldaen arrêta l’hémorragie et referma quasiment la blessure. Eurispoé, le nez dans la poussière, était toujours rivé sur place, impuissant. Il ne s’était pas évanoui mais la douleur qui brûlait tous ses membres ne desserrait pas son étreinte.

 

- Les statues, lui expliqua l’assassin épuisé en se laissant tomber sur le séant devant Eurispoé étendu. Nous nous trouvons dans le palais de l’ancien monarqueAed Guaire. Connais-tu sa légende ? Jeune, il revint vaincu et mourant d’une bataille l’opposant à un clan rival. A une source enchantée, il fit la promesse aux dieux que s’ils lui permettaient de survivre, il ramènerait la paix dans la vallée et ne vivrait plus que pour la maintenir. Les fées présentes l’exaucèrent et le guérirent. Aed Guaire ne manqua pas à sa parole. Il unifia les clans, décima les plus revêches rebelles et bouta les envahisseurs de tout poil par-delà les montagnes et la mer. Son peuple lui bâtit un palais sur ce plateau afin qu’il puisse contempler et surveiller ses terres jour et nuit. Quant aux statues, car je vois dans ton regard pétillant que c’est ce détail qui t’intrigue, elles furent ensorcelées par les fées. Les banshees animèrent les ouvrages des hommes de leur magie en un sortilège bien particulier : toute personne brandissant une arme dans l’enceinte du palais serait aussitôt et irrémédiablement frappée comme tu le fus. Sortir son arme en présence du roi était devenu un sacrilège. Le roi vécut, régna et mourut. Son peuple vécut, lutta et disparut à son tour Le palais fut pillé et abandonné. La légende du roi, des fées et du pouvoir des statues se perdit…quasiment mais pas pour tous. La Main Noire connaît les secrets oubliés et les mystères perdus. Mon stratagème a fonctionné. J’ai été épargné par le pouvoir du palais car j’avais rengainé Nopse avant d’y pénétrer. Tu étais tombé dans mon piège avant même de mettre un pied sur ce dallage. Je remporte ce duel.

 

            L’assassin se releva avec peine et souleva Eurispoé, paralysé. Lentement, il le traîna à travers le château en ruines puis l’abandonna au cœur de ce qui avaient été les anciens jardins du roi, aujourd’hui envahis d’herbes folles et redevenus sauvages.

 

- La douleur ne te quittera pas avant au moins un jour, lui confia Lemnès. Je ne suis pas assez stupide pour prendre mon arme afin de t’achever devant les statues et le suis encore moins pour te traîner loin de leur portée si leur pouvoir ne persistait pas. Au moins disposeras-tu d’une magnifique dernière vision avant de venir rassasier Nopse de ton âme.

 

            Le chevalier et le tueur échangèrent un regard éloquent, puis ce dernier dégaina Nopse, l’autre main crispée sur sa blessure encore fraîche.

 

- Considère ceci comme tu l’entendras, fit Lemnès en levant son épée, mais j’honorerai ta mémoire, comme celle de tous ceux tombés sous cette lame maudite, en accomplissant ma quête jusqu’à son terme.

- Pour…marmonna avec difficulté, mais conviction, le jeune chevalier. Pour…le Soleil…Blanc… !

 

            Le bras de Lemnès se figea tandis que l’incompréhension, la stupéfaction, puis le trouble se dessinèrent tour à tour sur son visage. Le tueur fixa intensément Eurispoé qui puisa dans toute sa volonté pour lentement parvenir à se redresser sur les genoux. Le paladin échoua à plusieurs reprises, se blessa et souffrit mais réussit finalement à adopter une posture honorable pour mourir, face à son exécutant. Ce dernier, silencieux et pensif, se détourna pour contempler la vallée paisible étendue devant eux. Son regard tomba ensuite sur Nopse qui, agitée de courts soubresauts et luisant d’un éclat torve, semblait gronder d’impatience devant le festin promis. Lemnès la planta dans le sol avant d’éclater d’un rire bruyant et absurde.

 

- Honneur, justice et devoir, répéta-t-il en se tournant vers Eurispoé. Un tel talent et cette jeunesse…Cette mission qui te tient tant à coeur, il s’agit de ta Primera, n’est-ce pas ?

 

            Son rire reprit de plus belle face au regard perplexe et étonné que lui renvoya le paladin.

 

 

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- Nous approchons du cœur de la nuit, déclara Lemnès, brisant le silence pesant qui régnait sur l’assemblée anxieuse. Allez chercher le prisonnier. Que la cérémonie commence.

 

            Les assassins regroupés autour du héraut de la Main Noire s’éparpillèrent dans l’obscurité. Quelques silhouettes, jusqu’à présent immobiles et invisibles, s’agitèrent à travers l’obscurité et les murmures de plusieurs ordres brefs échangés parvinrent de tous coins de la clairière. La lune, torve et jaunâtre, disparaissait à travers de sombres et titanesques nuages, sa faible lueur tranchée, engloutie, perçant peu les ténèbres de la nuit. Malgré l’épais rideau du bosquet au nord, le vent pénétrant et glacial de la mer battait les alentours avec la même ardeur entêtante que celles des vagues se fracassant aux pieds de la corniche proche. Au sud, les landes se recouvraient de givre, désertes, sans le moindre signe de vie. L’endroit était suffisamment isolé et inhospitalier pour garantir le secret et le calme qu’exigeait la cérémonie à venir.

 

- Où en est la surveillance ? demanda Lemnès d’une voix calme et profonde.

- Mes ombres sillonnent les limites du périmètre imposé, lui répondit une elfe noir à l’air sinistre. Chaque pouce de terrain entres elles et moi et soumis à mon contrôle. Si un intrus s’aventure à portée, il mourra avant d’être retombé sur le sol qu’il tentait de violer.

- Les éclaireurs sont postés sur la lande, près de la route et autour du moulin détruit, expliqua un autre tueur, un humain bourru aux traits renfrognés et au regard d’un bleu de glace. Nous serons avertis de l’approche d’un éventuel trouble-fête cinq bonnes minutes avant qu’il ne soit en vue. L’accès à la corniche est hermétique au monde extérieur.

- Allumez, ordonna Lemnès.

 

            Une flamme dans la nuit, minuscule étoile dans les ténèbres, s’embrasa quand la première torche fut allumée, aussi préservée des assauts du vent que possible. D’autres lui répondirent bientôt et c’est un firmament de lueurs qui brilla à travers toute la clairière. Les ombres cédèrent un peu de terrain et le paysage se dévoila. Les reliefs déchiquetés des ruines de la citadelle perdue d’un culte antique déchu tombé dans l’oubli s’arrachèrent à la nuit. Des silhouettes furtives se faufilaient le long de l’ancien mur d’enceinte là où quelques pans encore debout avaient été épargnés par l’usure du temps et les pillages. Les feux fixés aux colonnes et aux piliers ébréchés jetaient des flaques de lumière brute sur les groupes d’assassins dispersés patientant, immobiles. Tapies derrière les éboulis d’un bâtiment, longeant les sentiers pavés, postés sur l’arête d’un toit effondré ou dissimulés dans les ombres d’un recoin à l’écart, les troupes d’assassins venues répondre à l’appel de leur frères et sœurs attendaient en guettant l’issue de cette nuit qui leur apporterait la délivrance ou les plongerait tous en enfer.

 

- Peu ont ignorés l’appel, constata d’un air désappointé le vieux Ryldaen. Je n’ai pas le souvenir d’un tel rassemblement des membres de la Main Noire. Et toi ?

- Nous n’étions pas aussi nombreux à mon époque, et paradoxalement, ni aussi impuissants, répondit Lemnès en jetant un regard pensif par-dessus son épaule pour voir approcher l’ancien maître de la guilde accompagné de sa fille et escorté de plusieurs guerriers.

- Cette impuissance, nous ne faisons rien de pire que de l’afficher ici en nous regroupant comme du bétail face au loup. Ne veux-tu donc pas revenir sur ta décision, Lemnès ? Il est encore temps d’abandonner ce plan destiné à l’échec le plus cuisant. L’échéance n’arrive à terme que dans trois jours. Cette impulsivité risque de tout gâcher alors que la liberté est encore possible !

- Tu as le droit et l’intelligence de ne pas croire en toi, après avoir entraîné la Main Noire au bord du gouffre, sorcier, mais n’insulte pas tous ceux qui sont venus ici livrer leur plus terrible combat. C’est parce qu’il ne leur est plus supportable de vivre comme du bétail qu’ils se sont pressés aujourd’hui pour abattre le loup.

- Fous ! lâcha le drow en hochant tristement la tête. Vous ne pouvez et ne pourrez rien face à Xymworh !

- Xymworh mourra et nous récupérerons le Joyau Pourpre. Je t’autorise à te retirer dès que tu auras accompli ta tâche en l’invoquant. Le ton dolent de tes complaintes et ta promptitude à céder à la couardise nous sont inutiles.

- Je ne te permets pas de parler à mon père sur ce ton ! riposta Sayel. Je suis encore le chef de cette guilde ! Tu n’as pas à prendre de décision quant au sort de la Main Noire que je ne saurais valider ! Mon père m’a longuement entretenu de ce Xymworh. Son opinion sur un affrontement singulier avec lui est loin d’être superflu.

- Je n’engagerai pas un combat que je ne peux remporter. Je pensais que tu aurais assimilé cette leçon mais il te reste visiblement encore beaucoup à apprendre pour devenir un chef de guilde efficace et respecté. De par ton rang d’importance, tu es naturellement exemptée de participation au combat, Sayel. Les Cinq Poignards vont te raccompagner jusqu’au donjon et veilleront personnellement à ta sécurité.

- Comment ?!

- C’est ce qui a été convenu dans nos accords avec ton père et il s’agit de ses exigences.

- Tout comme votre promesse de m’épargner, même lorsque j’aurais invoqué le démon et serai devenu inutile, dit Ryldaen, accentuant encore l’effarement marqué de Sayel. Sommes-nous toujours d’accord ?

- Nous le sommes, acquiesça Lemnès. Inutile, tu l’es déjà depuis bien assez longtemps pour que cela ne nous entrave plus et les visées de ton aveugle et étouffant amour paternel coïncident avec les nôtres. Notre chef devra être la dernière à mourir si nous échouons et la première à vivre si nous réussissons.

- Père ?! appela la jeune femme, estomaquée. Vous m’interdisez cette bataille ?! Ce combat décide de notre sort à tous ! Je ne peux me terrer à l’abri alors que les miens mènent un combat désespéré ! Ce serait…lâche !

 

            Ryldaen réfuta ces arguments d’un geste tremblant et agacé de la main tout en tournant le dos à sa fille. Cinq tueurs masqués, les Poignards, encadrèrent l’elfe noire hébétée pour la mener en sécurité au donjon, le bâtiment de la citadelle le plus solide et ayant le mieux résisté aux attaques comme aux intempéries.

 

- Tu as bien fait de tempérer son impulsivité, commenta Neil, arrivé à l’instant, en regardant la jeune fille s’éloigner contre son gré. Elle comprendra sans doute plus tard que tu lui as une nouvelle fois sauvé la vie.

- L’avenir de la Main Noire. C’est cette seule pensée qui résume et justifie ma présence dans le monde des vivants. Si je n’y songeais pas, ce combat désespéré n’aurait aucun sens.

- Elle reconstruira ce que nous tâcherons de sauver ce soir au prix de nos vies s’il le faut, déclara l’adolescent.

- Tes couteaux tremblent entre tes doigts. Va donc rejoindre Sayel et renforcer sa garde.

 

            L’apprenti lâcha un gros soupir de soulagement et murmura un remerciement d’une voix tremblotante avant de trottiner en toute hâte vers le donjon, sans se faire répéter l’ordre deux fois. Lemnès s’autorisa un pâle sourire en entendant le cri exaspéré de Sayel accueillant la venue du disciple. L’assassin se détourna pour reporter son attention sur Ryldaen et ses préparatifs d’invocation. Avec l’aide d’autres sorciers, il traçait avec soin les contours d’un pentacle avec du sang frais de bœuf tout en surveillant les assistants chargés des inscriptions en caractères maudits entre chaque branche du symbole impie.

 

- La mort hante ces ruines. Elle erre dans les rangs de tes compagnons et se lit dans leur regard. Je ne crois pas qu’il faille compter sur eux pour t’assurer la victoire improbable que tu prédis.

- Je le sais bien, répondit Lemnès. Mais cela importe guère puisque c’est sur toi que je compte pour vaincre, Eurispoé.

 

            Le tueur et le « prisonnier » se firent face en silence, un air grave et hostile sur le visage. Puis le jeune guerrier se détendit, intimant d’un regard éloquent les membres de la Main Noire formant sa garde de reculer.

 

- Le captif est prêt, informa l’un d’entre eux, tout en surveillant d’un œil peu amical l’ancien ennemi épargné par Lemnès. Dois-je lui rendre son arme ?

- Je crains qu’il lui faille s’en servir une fois qu’il aura épuisé sa sylphe dans des assauts en retrait, répondit Lemnès d’un air sarcastique.

- Tu tiens à peine debout et tu t’apprêtes à défier un démon, assassin. Je prie le ciel pour que ton vice sadique et que ta malice démoniaque t’aient aidé à inventer encore mille traquenards douteux et fourbes pièges. Tu me dois un duel de revanche pour laver mon honneur aussi, ne t’avise pas de mourir d’une autre lame que de la mienne.

- Rassure-toi, sourit Lemnès. Les démons ne manient pas d’arme. Ils tuent avec leurs griffes, leurs crocs, leur feu et leur magie.

 

            Lemnès fit signe à ses comparses de s’éloigner et de le laisser seul avec le paladin. Ce dernier récupéra son épée magique avec une satisfaction non dissimulée, mais son sourire s’évanouit bien vite lorsqu’il aperçut l’œuvre en cours de Ryldaen.

 

- C’est de la folie…

- Ça le serait si nous étions dépourvus et dénués de détermination. Mais le sort des miens est en jeu et ta participation me permettra d’accomplir mon plan. La victoire est possible…probable même.

- Je ne mets pas en doute le machiavélisme dont tu peux faire preuve pour aboutir à tes fins, trancheur de gorges, mais davantage ton aptitude à survivre à pareille épreuve. Tu peux tromper ta bande de coupe-jarrets et de dépouilleurs de voyageurs, mais pas moi. Tu es en piteux état. Tu l’étais avant que je t’affronte et mes tentatives pour t’éliminer ne me paraissent plus autant avortées lorsque j’examine tes blessures.

- La magie de Ryldaen a refermé les estafilades malheureuses de ta lame sur ma cuisse et mon abdomen. Ta sollicitude est cordiale mais inutile. Ma vigueur n’est pas entamée et je dois t’avertir que je suis insensible au charme des chevaliers blancs blondinets.

- La magie a ses limites et la couleur de mes cheveux ne me rend pas aussi stupide que tu le crois. Il y a autre chose !

- Nopse, avoua Lemnès dans un souffle discret. Elle prend ma vie en même temps que celles que je lui sacrifie. Mon corps se meurt. Cette arme maudite est trop puissante pour être maîtrisée par un mortel, même déjà promis à la mort. Xymworh a sans doute prévu ma disparition lors de la sixième et dernière collecte d’âme. Devenu inutile, il n’avait aucun intérêt à me conserver vivant.

- Tu craignais qu’il ne soit pas assez facile à vaincre pour le plonger en plus dans une colère noire quand il s’apercevra qu’il vous manque une âme et que tu sois encore en vie ?

- Et qu’également je le trahis en essayant de le tuer, rajouta le tueur avec ironie.

- Tu es conscient de la portée de ta folie ?

- Je n’ai rien à perdre, nous sommes déjà condamnés de toute manière. Préfères-tu que j’abandonne mon projet et que je plonge Nopse dans ta poitrine dès à présent ?

- Quand bien même tu serais assez lâche pour cela, répondit le paladin peu impressionné par la menace latente, tu ne sauverais pas ton groupe de racailles pour autant. Il est peu sage de penser que Xymworh honorera sa promesse de vous rendre le Joyau Pourpre, même en lui rapportant les six plus belles âmes de ce monde.

- C’est un démon, confirma Lemnès, étant parvenu à la même conclusion. Tenir parole est impossible pour lui. Il aurait conservé nos âmes damnées en plus de Nopse rassasiée.

 

            Les deux hommes, côte à côte au milieu des assassins qui s’affairaient alentour, observèrent en silence les sorciers achever le pentacle écarlate aux caractères et symboles maudits.

 

- Je me dois d’être sincère avec toi, fit Eurispoé tandis que Màire se divertissait en agitant capes et robes des sorciers proches. Même si je ne t’apprécie pas et que tu n’incarnes à mes yeux qu’un fléau aussi grand que ce démon, je te respecte. Mais ce n’est pas parce que tu m’as sauvé la vie et que tu as su me convaincre de devenir ton allié dans ce combat que j’ai l’intention de sacrifier ma vie pour ton ramassis de voleurs de poules et de lascars avinés et sanguinaires. Si les choses tournent mal, je pars d’ici et notre accord n’aura plus lieu d’être.

- Les maîtres de ton ordre risquent d’être frustrés par ta débandade.

- Cela fait deux siècles que les miens enquêtent sans relâche pour retrouver la tombe sacrée du créateur de notre ordre, sans le moindre résultat probant et sans obtenir le moindre indice significatif. Comment pourrais-tu détenir la clé de l’énigme ?

- On ne confie pas une quête de cette importance à une secte de moines ventripotents et de prêtres occupant leur journée à méditer sous un arbre.

- Je suis convaincu que tu bluffes. Je ne vois pas comment tu connaîtrais l’emplacement de cette tombe qui n’existe peut-être même plus !

- Et heureusement pour la Main Noire, les têtes pensantes de ton ordre sont plus enclines à croire en ma bonne parole.

- Ou trop naïfs ! La Main Noire dispose de ressources non négligeables et de réseaux de renseignements particulièrement efficaces, mais est surtout le pire regroupement de coquins, pendards et gibiers de potence dont le trait commun le plus caractéristique en plus de leur vilenie exacerbée est le mensonge quasiment assimilé à une seconde nature !

 

            Quelques silhouettes marquèrent un temps d’arrêt pour observer le paladin étalant sans retenue son aversion pour la Main Noire. Lorsque ce dernier s’aperçut de la présence de l’auditoire si peu encensé par ses paroles, il poussa un grognement inamical en brandissant son épée enchantée pour mettre tous les spectateurs de nouveau en mouvement.

 

- Mes sources sont sûres, chevalier, assura Lemnès. Et puis, vous n’en disposez d’aucune autre.

- Comment pourrais-je te croire ? Tu as essayé de m’éliminer un nombre incalculable de fois !

- Il y a deux siècles, narra l’assassin, le roi décida de créer deux ordres pour garantir et assurer la paix en son royaume. Le premier fut l’Ordre du Soleil Blanc, un ordre religieux de chevalerie, de paladins, de prêtres et de guerriers nobles et loyaux, la fine fleur des combattants. Ton ordre. Le second fut la Main Noire. La Main fut créée dans le secret car destinée à agir dans l’ombre pour éliminer les ennemis de l’intérieur comme de l’extérieur du royaume. Là où les valeurs moralisatrices du Soleil Blanc s’avéraient politiquement impuissantes à confondre un traître ou un ennemi potentiel, la Main Noire exécutait une justice radicale et extrême. La Main et le Soleil avaient la même mission, la même vocation et le même maître, indissociables et complémentaires. Seules leurs actions divergeaient. Aujourd’hui, la Main Noire a acquis son indépendance et sa liberté. Le royaume n’existant plus, elle n’agit que dans ses propres intérêts pour ne pas appartenir à un tyran ou se soumettre à une cause plutôt qu’à une autre. Le détail de cette histoire qui nous intéresse est celui-ci : si le roi confia la tête de l’Ordre du Soleil Blanc a son fils aîné, à qui confia-t-il les rênes de la Main Noire ?

- A son fils cadet, répondit Eurispoé d’une voix faible. Donc à toi.

- Exact. Maintenant, devine dans quel lieu je me suis réveillé lorsque Xymworh m’a        ramené dans le monde des vivants, rejetant mon âme damnée dans mon corps ressuscité ?

- Je l’ignore. Nul ne le sait.

- Hormis moi. J’ai repris conscience au plus profond du caveau familial où mes descendants m’avaient enterré…près de mon frère. Ce tombeau est en effet introuvable par des moyens classiques. Sans doute, les héritiers de ma famille ou des fidèles de notre maison l’ont entouré du plus impénétrable secret pour préserver notre nom et notre mémoire de rivaux et d’ennemis rancuniers. Je ne sais ce qu’il advint.

- Tu prétends donc que le caveau existe ? Même les arbres sacrés, mémoires du monde, ignorent sa position.

- Je la connais, dit Lemnès avec le plus solennel sérieux. C’est en m’en extrayant en rampant que j’ai pu retrouver la lumière du jour dont j’avais été privé deux siècles durant.

 

            Eurispoé jaugea Lemnès avec la plus grande attention, mais les yeux de l’assassin légendaire étaient difficilement lisibles. Le tueur pouvait aussi bien lui mentir avec l’effronterie la plus blâmable que le jeune paladin aurait été incapable de le déceler.

 

- Aide-moi à tuer le démon et je t’y conduirai en personne. Le pacte que nous avons passé n’a rien de honteux et ne mérite pas d’être soumis à la suspicion. Tu incarnes l’œuvre de mon père et de mon frère. Et après tout, tuer une créature aussi diabolique que Xymworh correspond davantage aux prérogatives de ton ordre que du mien.

- N’en fais pas trop, « héraut ». Tu te prétends fils de roi mais tes manières et ton insolence ne témoignent pas en ta faveur. Je ne crois pas en ta fable. La Main Noire, l’ordre secret du roi dont tu serais le maître par filiation ? C’est un peu gros. Et même tout aussi moribond que tu parais, je doute fortement que tu sois né il y a deux cent ans, puis régurgité des enfers pour servir un démon. Au mieux, tu es un talentueux comédien, masqué de la perfidie et interprétant un rôle aux desseins obscurs que je n’ose imaginer. Au pire, tu es ce que tu te vantes d’être et cette nuit est un cauchemar éveillé. Dans les deux cas tu nous manipules tous, méritant plus que jamais ta place au gibet et…que le Ciel nous vienne en aide.

 

            Une ombre fugace dissimula un court instant l’expression de Lemnès face aux paroles d’Eurispoé et le jeune paladin ne put s’empêcher de repenser à son image du masque trompeur. L’instant suivant, les yeux de Lemnès, perdus dans le vague, reflétaient une lassitude profonde mais surtout une peur saisissante. L’assassin ployait finalement sous le poids de son terrible fardeau.

 

- C’est achevé, lança Ryldaen en reprenant son souffle, usé par le périlleux exercice d’invocation. Le démon apparaîtra lorsque j’aurais appelé trois fois son nom. J’ai commis suffisamment d’erreurs, Lemnès. Je ne veux pas que mon nom soit associé à la catastrophe que tu me forces à déclencher en lâchant cette créature diabolique sur notre monde.

- Ne t’en fais pas. Si nous échouons, il n’y aura plus personne pour te calomnier. Et si nous réussissons, les héritiers de la Main Noire seront les premiers au courant que le sorcier Ryldaen songeait avant tout au seuil de ce combat au respect de sa réputation.

- Je…vous ne…balbutia le vieillard avec virulence avant d’abandonner. Puissiez-vous parvenir à tuer Xymworh et à nous sauver tous…

 

            Tête basse, épaules voûtées, Ryldaen se plaça face au pentacle d’un pas traînant, brisé. Lemnès ne lui accorda pas de regard, sourcils froncés et traits raidis. Eurispoé se rendit compte que l’assassin souffrait au moins autant que le vieillard de voir ce dernier dévasté par ses peurs et désormais plus que l’ombre du valeureux chef qu’il avait été.

            Ryldaen concentra son pouvoir et anima une à une les branches du pentacle recouvertes de runes indéchiffrables. D’un ton fort et sévère, il cria dans la nuit le nom cent fois maudit du démon. L’ambiance se tendit dans les rangs des assassins, encerclant le dessin impie, postés armes en main, prêts à faire pleuvoir la mort de toutes les directions à la fois. Ryldaen répéta le nom de la créature. Le vent redoubla d’intensité, emportant ses paroles blasphématoires à peine nées du creux de ses lèvres comme si les dieux eux-mêmes ne voulaient pas entendre prononcer ce mot. Lemnès inspira profondément et dégaina, non sans peine, la pesante et rebelle épée Nopse. Eurispoé l’imita, tout aussi impassible, mais le cœur battant la chamade. Ryldaen marqua un court temps d’arrêt et ses épaules s’affaissèrent encore davantage. Hésitant jusqu’à la dernière seconde, il répéta le nom de Xymworh. Une lumière aveuglante implosa au centre du pentacle, illuminant la clairière et les ruines dans leur ensemble. Les bourrasques sifflèrent avec violence et le sol trembla sous le pied des tueurs figés dans la nuit. Un pilier s’effondra au moment où une sourde détonation retentit. La terre tracée du symbole maléfique se souleva, gonflant comme une bulle, puis se déchira. Une forme massive et inhumaine en émergea, s’arrachant du sol dans une succession d’implosions lumineuses. L’obscurité et le silence retombèrent brutalement. Instinctivement, tous les guerriers présents reculèrent ou s’enfoncèrent dans les ombres. A la lueur flamboyante et agitée des torches se dressait la silhouette imposante de Xymworh dont la seule apparition avait suffi à mettre en fuite plusieurs tueurs aguerris.

 

- L’heure a sonné de collecter la dîme de mes braves ouailles, tonna la voix caverneuse et surnaturelle de Xymworh, ponctuée de son souffle rauque et du feu dans ses yeux palpitant au même rythme que la lame de Nopse entre les mains de Lemnès.

 

            Le courage vacillant de Ryldaen fut définitivement balayé à la vue du démon et l’elfe noir recula en gémissant sur quelques mètres avant de prendre ses jambes à son cou, bousculant tous ceux qui croisèrent son chemin jusqu’au donjon. Lemnès et Eurispoé étaient paralysés aussi par cette apparition et par la présence même, troublante et terrifiante, du monstre étranger à ce monde.

            Xymworh avait adopté la forme d’une créature humanoïde avoisinant les trois mètres, à la forte corpulence et à la musculature hypertrophiée. Sa peau ressemblait à un cuir épais, brun et écarlate, parcourue de croûtes sombres et d’affreuses cicatrices pratiquées par des crocs et des griffes inconnues sur une chair qui ne paraissait pas pouvoir être entamée par l’acier. En plus des cornes effilées d’un jaune souillé dressées de part et d’autre de son large front bestial, le monstre possédait aussi d’innombrables excroissances osseuses sur les membres et anarchiquement disposées sur son large torse, crevant la surface de sa peau comme des récifs sur une mer déchaînée. Contrairement à l’aspect brutal et animal du reste de son corps, le visage de Xymworh se dessinait en traits fins, harmonieux et expressifs, bien qu’extrêmement agressifs. Dans ses yeux sombres et bridés brûlait une flamme orangée à la fois effrayante et fascinante. Son nez était court et plat, presque écrasé, et de sa bouche aux lèvres minces entrouvertes en un sourire narquois étincelaient des rangées de dents pointues sur lesquelles dansait parfois une épaisse langue noire. Le démon était revêtu d’une armure extraordinaire et tout à fait exotique aux yeux des membres de la Main Noire. Elle se composait de plaques de métal rutilantes indéfinissables, de formes et de tailles étrangères à toute logique ou esthétique, et de chaînes aux maillons énormes hérissés de crochets et de pics enroulées autour de sa taille dont il faisait lentement tournoyer l’une des extrémités de sa main griffue de colosse.

 

- Ta lame… ! marmonna Eurispoé à l’attention de Lemnès, s’arrachant une seconde à la contemplation dégoûtée du monstre.

- Oui, je sais. Elle bat au rythme de sa respiration.  

- Seigneurs dieux ! se lamenta le paladin. C’est une part de lui-même qu’il t’a confié ! Pas étonnant qu’elle te dévore goulûment !

 

            Xymworh observa l’assemblée réunie et figée sur place par la même commune peur. D’un air calme et patient, il semblait fouiller les âmes de chaque personne sur lequel il arrêtait son regard enflammé, avant de passer à la suivante, faisant fi de toutes les armes comme des intentions hostiles qu’il décela. Tel l’ogre affamé détaillant le banquet fastueux qui s’offrait devant lui, le démon esquissa un sourire qui allait en s’étirant.

 

- Sa puissance résonne jusqu’à l’intérieur de mes entrailles, grogna Eurispoé entre ses dents, le front humide et les mains moites. Est-ce cela que tu veux affronter ?!

- En effet, répondit Lemnès d’une voix soudain plus détendue, le premier choc surmonté. Il n’était juste pas aussi grand dans mes souvenirs de damné !

 

            L’assassin se fendit d’un sourire nerveux et avança à pas lents en direction du géant diabolique. Ce dernier interrompit ses observations et ses sinistres cogitations pour baisser la tête vers le mortel approchant. La lame de Nopse s’éclaira d’une nouvelle lueur mauve malfaisante en revenant à proximité de son véritable propriétaire.

 

- Toi ? maugréa la bête en oubliant sa faim pour voir, et reconnaître, le porteur de Nopse.

- Je me suis permis de survivre à votre insatiable lame, maître, répondit Lemnès. Je vous souhaite la bienvenue dans le monde des vivants. Le climat y est plus rude et plus frais que dans celui d’où nous venons, mais la frilosité devrait être bientôt votre moindre souci. Désirez-vous récupérer votre épée ?

- Le réceptacle est-il complet ?

- Vous le saurez en l’empoignant dès que j’aurais obtenu en retour le Joyau Pourpre…comme l’exige notre accord.

- Tu émets…un souhait ? grommela Xymworh, surpris par cette soudaine et incompréhensible impertinence.

- Je peux le reformuler en ordre si ma demande ne vous paraît pas suffisamment explicite. Rendez-nous le cristal.

 

            Xymworh haussa ses sourcils en écarquillant les yeux, décontenancé, avant d’afficher un sourire à glacer les sangs. Le démon avança d’un pas et se pencha lentement au-dessus du tueur immobile, le recouvrant quasiment entièrement.

 

- Tu penses pouvoir te permettre d’user d’un ton irrespectueux et de paroles insultantes car tu te figures être dans ce monde à l’abri de ma domination sur toi ? Tu crois sans doute que mon pouvoir se trouve bridé et mon autorité réduite à néant tant que je demeure dans les limites infranchissables de votre pentacle d’invocation ? Tu espères pouvoir marchander avec moi alors que tu n’as rien, que tu n’es rien et que j’incarne ton présent comme ton futur ? Car je suis ton maître, ton dieu, ton unique raison d’être encore quelque chose. Tu n’es que ma poupée d’ombres et de cendres, Lemnès. Tes forces, tes talents et tes valeurs ne représentent rien à mes yeux. Tu n’es qu’une âme parmi les milliers de mon troupeau !

 

            Xymworh bomba le torse en se rejetant en arrière et de sous la surface de sa poitrine se tendirent des dizaines de visages suppliants et de bras tendus désespérément en avant, telles des silhouettes macabres sous un rideau de chairs dont elles seraient prisonnières. Le démon savoura l’expression nerveuse de Lemnès et ravala ses proies en roulant des muscles.

 

- Je te dévorerai aujourd’hui, demain ou dans dix ans, qu’importe. Tu n’es pas destiné à autre chose et l’espoir comme le souhait te sont interdits. Donne-moi Nopse.

- Impossible, avoua Lemnès avec la plus directe franchise. Ma quête est un échec. Je n’ai pas rassemblé le nombre d’âmes suffisant. Nopse est incomplète.

- Penses-tu apaiser mon courroux en me livrant la bande de mortels pitoyables réunie ici ?

 

            Lemnès se retourna et observa ses compagnons apeurés suspendus à ses lèvres.

 

- Non. Vous possédez déjà leurs âmes dans le Joyau Pourpre. Je les ai rassemblés dans le but de vous tuer. Etes-vous prêt à risquer un combat face à une horde d’assassins qui n’a plus rien à perdre et ce, pour acquérir un réceptacle d’âmes incomplet ?

- Je ne suis pas certain que tu l’impressionnes et le provoquer ainsi n’accroît guère nos chances de survie, stupide canaille ! marmonna Eurispoé dans le dos du tueur.

- Je salue ton audace mais tu es assez bien placé pour savoir que les mortels, même les plus téméraires et belliqueux, ne peuvent vaincre un démon, grogna Xymworh, parfaitement serein. Retourne-moi Nopse ou je te prédis des tourments et des tortures encore inédits pour les deux siècles suivants.

- Ton excès de confiance nourrit nos bras vengeurs. Rends-nous nos âmes ou jamais tu ne reverras ta chère lame !

- Tu n’auras pas assez d’une éternité de damnation pour regretter ces paroles si tu me forces à venir la récupérer, Lemnès.

- Il ne peut pas sortir des limites du pentacle, n’est-ce pas ? interrogea Eurispoé, mal à l’aise.

- Si il le peut, répondit Lemnès, son regard froid de détermination plongé dans celui de Xymworh livré au brasier. Mais le simple fait qu’il ait prêté l’oreille à mes tentatives de négociation prouve qu’il répugne à nous affronter. Il est conscient qu’il peut y perdre plus que la servilité de ses esclaves !

- Retourne en enfer, assassin, déclara Xymworh d’un ton posé en pointant Lemnès de son doigt crochu. Garde les portes bien ouvertes. Ton clan entier te rejoint bientôt.

 

            Le démon concentra son pouvoir et sa main fut baignée d’une aura sombre crépitante qui engloba le valeureux assassin l’instant suivant. Xymworh referma son poing d’un mouvement sec et la lumière éclata vivement. Sans aucun effet sur Lemnès à sa grande surprise. Pour la première fois, le démon sembla vraiment troublé.

 

- Ne m’en veux pas « père », expliqua Lemnès. J’ai tranché nos liens. Ton pouvoir ne m’atteint plus. J’ai reçu la bénédiction sacrée d’un prêtre.

 

            Xymworh redressa la tête et regarda au loin la foule des membres de l’Ordre du Soleil Blanc jaillir des bois où ils étaient dissimulés. Chevaliers et prêtres blancs s’avancèrent, le maître d’Eurispoé à leur tête, puis formèrent une ligne en rangs serrés au cœur de l’arrière-garde des tueurs de la Main Noire. Paladins et assassins échangèrent des regards mutuellement curieux, avant de tourner leur attention et leurs armes vers le démon silencieux.

 

- Je me suis permis de contacter des alliés inhabituels pour équilibrer un peu nos forces contre toi. Rassure-toi, ils ne participeront pas à ce combat qui n’est pas le leur. Je me dois de racheter leur aide en honorant deux promesses, l’une d’elle étant de débarrasser ce monde de l’existence néfaste d’un démon à l’avarice et à la gourmandise un peu trop exacerbées.

 

            Eurispoé chercha du regard son maître Yolme à qui il avait fait rencontrer Lemnès et qui avait promis de les aider dans la limite de leurs règles morales. Le vieil homme croisa le regard inquisiteur de son disciple, mais fit mine de ne pas le remarquer. Son expression tendue et renfermée, lugubre à la lueur des torches, était inconnue du jeune paladin. Mais si elle ne l’aida pas à se rassurer sur l’issue de cet affrontement, elle l’intima à conserver sa concentration et sa détermination intactes.

 

- Tu n’aurais jamais du mettre ma guilde en danger ! marmonna Lemnès avec haine.

 

            Xymworh répondit d’un grognement méprisant et s’élança brusquement en avant. Sa taille et sa corpulence ne permettaient naturellement pas de se mouvoir avec autant de vitesse et de vélocité mais le démon fondit littéralement sur Lemnès, fendant l’air comme les rafales qui balayaient les ruines. Les tueurs postés à portée furent aussi surpris par ce brusque mouvement, mais en embuscade depuis la venue du monstre, ils surent malgré tout réagir à temps. Une pluie de projectiles divers s’abattit sur la créature de toutes parts. Flèches, carreaux, lances, couteaux, lames et fioles d’acide comme de poisons frappèrent simultanément Xymworh en plein élan. Aucune partie de son corps ne fut épargnée par cet assaut et ralentirent suffisamment assez son attaque pour permettre à Lemnès de reculer et Eurispoé de plonger loin des griffes acérées.

            Xymworh tituba et chancela dans un nuage de vapeurs toxiques, de sifflements de projectiles variés volant vers lui et d’impacts mats ou creux selon s’ils l’atteignaient sur son armure ou sur sa peau. Le géant écartait avec agacement le brouillard qui l’enveloppait d’un geste brutal lorsqu’il chuta dans la fosse à pieux camouflée là et qui l’engloutit à moitié. De lourds filets aux mailles d’aciers renforcées de mithril le recouvrirent alors, bientôt suivis d’une nouvelle salve de tirs appuyés. Une escouade fit rouler d’imposants tonneaux jusqu’aux abords du gouffre où se débattaient Xymworh, immobilisé. Avec rapidité et maîtrise, les récipients furent percés et leur contenu, un lourd et visqueux mélange odorant d’huile de roche et combustibles secrets à la guilde, se répandit au fond de la fosse. Quelques instants plus tard, des torches furent lancés dans le trou qui s’embrasa aussitôt violemment dans un brasier puissant qui illumina la clairière jusqu’à son orée. Les assassins se retirèrent à distance aussi vite qu’ils étaient arrivés. Toute l’action n’avait pas duré plus d’une poignée de secondes.

 

- Le feu pour tuer un démon ? s’éleva soudain la voix narquoise de Xymworh au cœur de l’incendie virulent. Est-ce là le mieux de ce que vous avez trouvés ?

 

            Le démon se redressa avec lenteur du lac de feu et s’en extirpa sans peine, sale, recouverts de flammèches mourantes ne prenant pas sur son cuir et son armure partiellement abîmée. La question du diable fut accueillie par de nouveaux tirs jaillissant de la nuit avec précision. Les flèches se brisèrent sur son dos, les javelots ricochèrent contre son torse et les fioles d’acide se volatilisèrent sans effet notable sur ses membres. Xymworh repéra un groupe d’archers et riposta d’une boule de feu modelée au creux de sa main. Les tueurs s’éparpillèrent en toute hâte mais plusieurs furent brûlés vifs ou balayés par l’explosion lorsqu’elle atteint sa cible. Lemnès se hissa sur un pilier renversé pour gagner en hauteur et être visible des siens. D’une suite de gestes intraduisibles par d’autres que ceux de son alliance, le maître assassin envoya les géants des roches et des collines sur le démon. Les créatures, élevées et entraînées par une branche spéciale de la Main Noire, étaient habituellement chargées de ravager les bâtiments ennemis et d’éradiquer toute protection défensive. Leur taille, leur force et leur violence sauvage les désignaient comme des destructeurs nés. Les dégâts qu’ils pouvaient occasionner rivalisaient avec les plus sophistiquées machines de guerre naines. Xymworh se retrouva face à la charge furieuse d’une vingtaine des plus brutaux d’entre-eux. Le démon les reçut en dévastant la première ligne d’une vague de feu furieuse qu’il vomit abondamment sur les géants. Encerclé et assailli de coups de masses et de haches, il riposta de terribles et mortels coups de griffes. Dans sa rage, il égorgea un géant en lui enfonçant ses crocs dans le cou et en lui déchirant la gorge. Hommes et drows furent forcés de battre en retraite devant ce combat de titans qui faisaient trembler le sol. Lemnès leva une nouvelle fois le bras. Une salve de traits percuta Xymworh occupé à écharper les géants ivres de colère. Son rire tonitruant témoignant de l’inutilité des efforts des mortels cessa brusquement quand l’un des carreaux s’enfonça dans sa nuque, traversant profondément le cuir bestial du démon. Une lance entailla son mollet et là où les haches des géants ripaient, une simple flèche effilée se planta à hauteur de sa hanche. Xymworh poussa un mugissement agacé en soulevant l’un des monstres s’acharnant sur lui d’une seule main pour précipiter son corps disloqué sur une troupe d’artilleurs à portée.

 

- Faiblit-il ? interrogea Eurispoé en rejoignant prudemment Lemnès sur son promontoire.

- Pas le moins du monde, au contraire, répondit l’assassin tout en surveillant avec attention l’évolution de la bataille. Les armes conventionnelles et banales sont impuissantes à le blesser. Et nos assauts décuplent sa colère. Seules les armes bénies ou enchantées peuvent l’affecter. J’ai distribué aléatoirement parmi les archers des projectiles trempés dans l’eau bénite cédée par ton maître. Xymworh ne peut ainsi pas les identifier dans toutes les vagues dont nous l’alimentons et il se mettra à craindre désormais chaque tir.

-Tu veux dire que chaque assaut lancé contre cette créature née de l’outrage, chaque piège tendu, chaque coup ordinaire porté est…

- Parfaitement inutile, reconnut Lemnès sans détour. Il achève les derniers géants et ne souffre d’aucune contusion, pas la moindre entaille. Aucune de nos armes ou de nos bêtes n’est en mesure de l’inquiéter, hormis les trop peu nombreux projectiles bénis dont nous disposons ainsi que…ton épée enchantée. Je doute même fortement que Nopse puisse blesser le maître qui l’a créée.

- Alors pourquoi ? Pourquoi sacrifier les tiens en de mortelles et vaines manœuvres ?

- Pour l’affecter, bien sûr ! s’exclama Lemnès en désignant Xymworh étripant un géant des collines quasiment aussi immense que lui. S’il prend confiance et gagne en fureur devant nos troupes vaincues et impuissantes, il oubliera la prudence et nous sous-estimeras. Nous ne le piègerons qu’ainsi. Tu es mon seul et meilleur atout. Je ne te gaspillerai pas.

- Evite de me considérer comme l’un de tes pions. Je ne suis tes directives que parce que je le veux bien !

- Eloigne-toi et regagne ton poste.

- Une nouvelle fois, je ne suis pas…

- Eloigne-toi d’ici ! répéta Lemnès. Xymworh approche. Je ne tiens pas vraiment à devoir te sauver la vie lorsqu’il balayera tout sur son passage pour récupérer Nopse.

 

            Eurispoé se redressa vivement et aperçut le démon trônant sur un tas de cadavres sanguinolents de géants envoyer ceux qui jonchaient son chemin jusqu’à Lemnès voler sur plusieurs dizaines de mètres, de coups de pieds et de poings furieux. Le paladin bondit au loin et se fondit parmi les ombres dans la direction opposée tandis que Lemnès se laissait glisser le long du pilier pour trottiner vers la tour nord-est décapitée par un ancien orage et les décombres de l’ancienne caserne. Comme l’assassin l’avait prévu, Xymworh fut retardé par ses réflexes d’esquive et de défense à chaque nouvelle salve de projectiles fusant du ciel droit sur lui. Le démon piétina les pièges les plus élaborés semés sur sa route savamment anticipée, ignorant les jets d’acides, les pluies de pointes empoisonnées et les chausse-trapes hérissés de pics. De temps à autre, le monstre diabolique crachait des volutes de feu et lançait des éclairs d’énergie négative annihilatrice sur les ennemis qu’il repérait ou qui s’avéraient trop lents à se dissimuler à sa vue. Enragé et aveuglé par la colère, il n’avait plus d’yeux que pour Lemnès qui se faufilait dans les ruines en enjambant aussi vite qu’il le pouvait les débris disloqués des antiques bâtisses.

 

            Un nouveau signal fut déclenché et les seigneurs tisseurs de la guilde entrèrent en jeu. Soufflant dans des cors tordus taillés dans d’étranges bois, ils émirent un signal inaudible pour les humains comme pour les elfes noirs, mais parfaitement reconnaissables et suffisants pour les araignées géantes enfouies sous le sol. Les créatures jaillirent hors de la terre lorsque Xymworh pénétra leur périmètre, brusquement arrachées à leur sommeil et s’élançant avec appétit vers la nourriture la plus proche : le démon encerclé. Les monstres les plus gros avaient une taille équivalente à une petite chaumière et leurs pattes velues étaient aussi épaisses que de jeunes troncs. Certaines crachèrent frénétiquement leur venin paralysant ou bouillonnant d’acides gastriques destinés à ramollir la chair de leur victime, voire la faire fondre. D’autres tissèrent de larges et puissantes toiles gluantes pour délimiter leur territoire tandis qu’une dernière espèce se ruait directement sur Xymworh en faisant claquer ses crocs et ses dards dégoulinant de salives et de poison. Le démon, imperturbable devant la masse grouillante qui s’activait autour de lui, se contenta de plonger ses griffes à travers le corps de la plus proche. Il ne comprit son erreur qu’une fois qu’une foule d’araignées plus petites jaillit par milliers du corps éventré de leur mère, grimpant le long de son bras et galopant bientôt librement sur tout son corps. Lemnès choisit cet instant où l’attention de Xymworh était reportée sur les arachnides qui tentaient de le dévorer vivant. Six balistes de guerre furent tirées hors de l’abri où elles étaient cachées et firent feu sur le géant immobilisé. Les pieux percutèrent le démon de plein fouet et, même s’ils furent incapables de lui causer une blessure grave ou fatale, suffirent à le jeter au sol sous la force de l’impact, le livrant entier et impuissant aux araignées affamées. L’un des pieux avait été enchanté par maître Yolme et aurait pu suffire à mettre fin au cauchemar. Mais le projectile fut dévié par la chaîne grotesque de la bête et Xymworh n’écopa que d’une plaie large, mais peu profonde. Le démon s‘écroula en râlant et disparut sous la masse des arachnides s’affairant. C’est alors que tout explosa. Xymworh se redressa lentement au milieu du torrent de flammes violentes qu’il venait d’invoquer sur son propre corps. Les araignées furent réduites en cendres emportées par les bourrasques et leurs toiles les plus solides fondirent comme du beurre. La créature infernale fit couler son regard jusqu’à Lemnès qui fuyait déjà. La seconde suivante, la rangée de balistes explosait sous un tir concentré de rayon magique.

 

            Lemnès courut vers la caserne, pris en chasse par Xymworh. Ce dernier n’était plus qu’à une dizaine de mètres de sa proie lorsque la poudre de feu alchimique, jalousement gardée secrète par la Main Noire, explosa à la base de la tour nord-est. Le bâtiment en pierre s’écroula droit sur Xymworh avec fracas et en soulevant un nuage de poussière. Lemnès, déjà à l’abri au lieu de sa prochaine étape, jeta un œil qu’il ne souhaitait pas pour autant si plein d‘espoir sur la lame de Nopse. La lumière mauve de l’épée avait pali, avant de se remettre à palpiter avec vigueur. Xymworh écarta les décombres qui le recouvrait et se remit pesamment debout. L’éboulis avait brisé la partie inférieure de son armure. Il s’en délesta patiemment de gestes lents et calculés qui ne traduisait pas l’état de fureur insouciant que Lemnès escomptait. Xymworh échangea un nouveau regard terrible et froid comme la mort promise. Mais cette fois-ci, il se détourna de l’assassin. Le démon venait de comprendre que le tueur fuyait sans cesse pour l’entraîner dans de multiples pièges. Fort de cette déduction qui venait d’éclaircir ses idées, il décida de changer de tactique. D’un pas lourd et déterminé, le démon se dirigea droit sur le donjon, loin de Lemnès. Comprenant que le monstre des abysses retournait son propre stratagème contre lui, l’assassin s’élança pour le rejoindre en pestant. Le plan n’avait pas été suffisamment réfléchi. Xymworh était loin d’être aussi stupide. S’il ne pouvait rattraper Lemnès, il le forcerait à rapporter lui-même Nopse.

 

            Le géant à la force prodigieuse n’eut besoin que d’un revers brutal pour fendre le donjon en deux, le tranchant horizontalement, pulvérisant sa partie haute en pluie de gravats et de décombres qui s’écrasèrent sur une partie des assassins fuyant sur son passage. Lemnès jura et accéléra le pas. C’est alors qu’il aperçut plusieurs pierres du bâtiment écroulé léviter lentement au milieu d’une tornade naissante pour se retrouver soudain projetées au visage du démon approchant. Les Cinq Poignards, l’élite de la Main Noire, entraient dans la bataille. Un ancien maître de guilde avait créé les Poignards, un groupe constitué des meilleurs assassins à qui l’on réservait les missions les plus périlleuses. Chacun arborait un masque de folklore particulier et nul ne connaissait leur véritable identité. Ces guerriers possédaient des pouvoirs hors du commun, aux origines des plus mystiques, héritage d’un sang obscur ou possession d’un artefact légendaire qui leur conféraient des aptitudes surhumaines. Lemnès avait accueilli leur accord à sa requête d’aide pour ce combat avec une satisfaction indéniable, mais il craignait néanmoins que même leurs grandes capacités se révèlent négligeables face à un démon.

            Xymworh s’ébroua comme un fauve en essuyant le tir combiné des pierres du donjon envolées contre lui et les vents rageurs les ayant charriés. Intrigué, il baissa le regard sur les deux mortels dressés contre lui. L’un portait un masque de minotaure, l’autre de harpie sournoise. Trois autres humains revêtant le semblable costume sombre et argenté couvraient l’évacuation de Ryldaen et sa fille hors du donjon dévasté. Le démon esquissa un sourire retors et, tel le dragon à l’assaut de la forteresse, se pencha en avant pour vomir une longue langue de flammes ardentes sur les deux fuyards. Ryldaen se sentit happer par la taille une seconde avant d‘être carbonisé et se retrouva roulant dans la poussière, emporté par l’élan de son sauveur l’ayant plaqué au sol. Avec un étonnement non feint, le vieux drow reconnut Neil, si effaré qu’il claquait des dents, mais encore assez vigoureux pour jeter le sorcier sur ses pieds et le tirer loin de la fournaise. Sayel, anticipant l’attaque en décryptant le sourire morbide du démon, eut le réflexe in extremis de plonger derrière un pan de mur écroulé. Le feu l’encercla en submergeant les alentours comme une lame de fond, mais son abri la garda heureusement à l’abri du brasier. La jeune femme se retrouva néanmoins isolée et entourée de hautes flammes de toutes parts. La chaleur devint rapidement insupportable et, blottie contre la pierre si fort qu’elle paraissait vouloir fusionner avec, elle regarda avec horreur les flammes dévorer inexorablement les limites de son minuscule périmètre épargné. Une silhouette traversa alors la muraille embrasée pour se porter à son secours. La surprise et la peur consumèrent les dernières forces de la jeune chef qui tomba directement dans les bras d’Eurispoé quand il courut vers elle. Màire souleva une bourrasque qui fendit l’océan de feu en deux. Sans perdre une seconde, le paladin jeta sans douceur son ennemie au loin, dans un endroit sauf, où trois des Poignards vinrent la récupérer. Xymworh assista au sauvetage qu’il n’apprécia guère. D’un geste, il rabattit les flammes sur le jeune guerrier à découvert. Eurispoé fut englouti par le feu et disparut corps et biens avant de réapparaître, indemne, un vent tourbillonnant éteignant le brasier à son contact, puis le soulevant pour le porter à distance respectueuse du redoutable démon.

 

- Vous ne faîtes que repousser l’inévitable, gronda le démon face aux insectes qui se regroupaient devant lui. Je vous dévorerai jusqu’au dernier !

 

            La créature infernale fit voler en éclats le flanc décapité du donjon lui barrant le passage. Le mortel au masque de harpie brandit alors un bâton noueux avec la pointe duquel il désigna le démon. Ce dernier se sentit alors soulevé au-dessus du sol, lévitant lentement sur une dizaine de mètres comme s’il ne pesait tout à coup plus rien et se laissait emporter par le vent. Puis la gravité inversée cessa brusquement et une force incommensurable lança le monstre contre le sol sur lequel il s’écrasa violemment. Un poids titanesque le cloua à terre, rendant le moindre de ses mouvements incroyablement pénible à effectuer.

 

- Maintiens-le encore ! lança un autre Poignard d’une voix féminine, arborant un masque à figure d’homme pourvu d’une large barbe d’écume et de boucles en forme de vagues.

 

            La tueuse joignit les longs doigts effilés de ses deux mains et concentra son pouvoir. L’air autour de Xymworh, immobilisé et impuissant, se densifia pour former une brume de plus en plus compacte, illuminé de cristaux de givre. En quelques secondes, le brouillard enveloppant la tête du démon cessa de s’agiter et se durcit comme sous l’effet d’une glaciation subite et accélérée. Une glace épaisse se figea en un lourd bloc brillant, véritable carcan que les griffes affaiblies par la pression de l’air exercée du masque de harpie ne parvinrent qu’à érafler superficiellement. Xymworh se secoua comme une bête s’ébrouant, exaspéré et irrité par l’étrange combinaison d’attaques des assassins.

 

- Tu cherches à l’étouffer ?! s’écria Eurispoé en approchant du combat.

- Pas seulement ! gémit le masque de barbu en soutenant l’effort de sa magie. Encore un peu et…je lui gèle les entrailles…à commencer par les poumons !

 

            L’assassine avait à peine achevé sa phrase que Xymworh se redressait en poussant sur ses énormes jambes avant de briser l’étau de glace formé autour de sa tête d’un vigoureux coup de poing. Le bloc de givre explosa en minces copeaux et éclats qui s’évaporèrent sous son souffle brûlant. Le Poignard au masque de harpie tendit son bâton en avant, pointant le monstre dans un effort désespéré pour maintenir son sortilège le rivant au sol, en vain. Xymworh s’empara de l’imposante chaîne ceignant sa taille et jeta son extrémité en forme de dard sur son adversaire. Celui-ci fut empalé de part en part, la chaîne s’enfonçant profondément dans la terre derrière lui sous la puissance du coup. Le redoutable assassin, tué sur le coup, laissa échapper de ses doigts roides son bâton gravé et s’écroula en avant quand Xymworh récupéra son arme. Xymworh se tourna alors vers sa compagne au masque de divinité marine, un sourire carnassier dansant sur les lèvres. Il tendit ses griffes puissantes vers la jeune femme quand la chaîne encore souillée de sang frappa brusquement le démon en pleine mâchoire, se retournant contre son propriétaire, répétant le coup encore et encore avant de s’enrouler autour de son cou, comme un serpent furieux. Xymworh aperçut les trois autres Poignards revenus sur leurs pas après avoir mis Ryldaen et Sayel à l’abri. Celui qui manipulait à distance l’arme faucheuse de la créature diabolique portait un masque de bronze dont le heaume représentait un visage inexpressif grossièrement taillé, à l’instar des antiques statues des peuples du sud. Un torque pendait sur sa poitrine, décoré de trois talismans en forme d’armes, une hache, une serpe et une lance. Sa main fermement refermée sur la minuscule serpe, il psalmodiait dans le vent, encadré par ses deux comparses. Le Poignard aux traits de minotaure frappa à ses pieds à l’aide d’un lourd marteau de guerre, faisant se déchirer la terre sous Xymworh, rompant son équilibre et rendant ses mouvements plus qu’hasardeux. Enfin, le dernier guerrier du trio portant un masque de lion à corne unique plantée au milieu de son front tendait ses deux bras en direction du ciel. La nature de son pouvoir demeura floue à Xymworh jusqu’à ce qu’il fasse abattre la foudre directement sur la chaîne dirigée à bon escient par son allié. Le claquement du tonnerre résonna à travers toutes les ruines et l’impact souffla la colossal Xymworh sur une demi-douzaine de mètres. Le démon retomba pesamment contre un mur qu’il renversa sous le choc, partiellement brûlé au visage et au torse.

Sa riposte ne se fit pas attendre. Les rayons énergétiques traversèrent les nuages de terre et de poussière pour faucher la ligne des trois Poignards. Le minotaure et la statue antique se protégèrent instinctivement en se couvrant d’une armure de l’élément qu’ils maîtrisaient, le métal et la pierre. L’un d’eux, renversé en arrière et emporté tant par l’impact que par son soudain surpoids, alla se briser les reins contre un pilier. Le second roula en rebondissant douloureusement à terre et perdit connaissance, grièvement blessé. Le lion à la corne fut le seul à esquiver prestement la contre-attaque. D’un bond agile, il s’éloigna pour prendre Xymworh à contre-pied et attirer son attention pendant que Eurispoé et la tueuse contrôlant le froid s’effaçait de la vue du démon. Xymworh considéra ses deux victimes d’un air neutre avant de suivre du regard les sauts successifs du lion au pied véloce. Une incantation diabolique suffit à le téléporter directement au creux de l’énorme poing du monstre jubilant.

 

- Goûtons donc à la saveur de ce cabri espiègle ! grommela Xymworh en s’apprêtant à gober vivant le Poignard prisonnier entre ses doigts.

- Goûte et savoure, bâtard ! rétorqua l’assassin en appelant directement la foudre sur son corps.

 

Xymworh fut frappé par la foudre pour la seconde fois, cette fois-ci de plein fouet et à bout portant. Il tituba en cherchant maladroitement à rattraper le tueur qui s’enfuyait déjà, mais le temps que la douleur et la lueur aveuglante dans ses yeux ne s’estompent, l’homme avait disparu. Quand une soudaine brume le cerna, réduisant sa vision à néant, Xymworh laissa sa présomptueuse assurance de côté pour rester sur ses gardes. Comme il s’en doutait, la diversion permit à ses ennemis de frapper une nouvelle fois. Le brouillard, épais et cotonneux, masqua l’approche d’Eurispoé qui surgit de nulle part et planta furieusement son épée enchantée dans la cuisse du démon avant de s’évaporer aussi prestement qu’il avait porté son coup. La blessure profonde ruissela d’un sang brun et abondant, déclenchant un accès de colère chez Xymworh. Le démon, sous le joug de la fureur, libéra une onde de choc qui balaya sans distinction murs encore debout et adversaires à courte distance. Màire préserva Eurispoé comme elle le put mais l’impact fut si violent que le paladin fut traîné au sol sur plusieurs mètres avant d’être stoppé avec fracas par le pied d’une colonne. Lemnès s’approcha vivement de lui tandis que la douleur opiniâtre refluait avec lenteur et regret. Le paladin tendit une main tremblante vers son allié, la vue troublée et le corps cisaillé par la souffrance. Lemnès s’agenouilla près de lui mais ne prêta aucune attention à son geste. Il s’empara de l’épée enchantée du chevalier puis fit volte-face et s’enfuit en courant. Le pas lourd et régulier de Xymworh obligea Eurispoé à se retourner sur les coudes et à ramper poussivement derrière la colonne. La silhouette massive et cauchemardesque du démon émergea de la brume. Malgré ses blessures, il ne semblait souffrir d’aucune gêne et ses forces paraissaient toujours vives. Tournant la tête à droite et à gauche, il distribuait des boules de feu ou des rayons d’énergie aux cibles qu’il repérait ou téléportait un assassin entre ses griffes pour lui arracher la tête d’un coup de dents rageur. L’onde de choc avait causé énormément de dégâts dans les rangs de la Main Noire. De nombreux corps sans signe de vie gisaient à terre tandis que d’autres rampaient en gémissant ou erraient en titubant, sonnés, avant d’être carbonisés ou réduits en charpie par Xymworh. Les deux derniers membres des Poignards avaient eu aussi succombés à l’attaque. La tueuse de la glace se tenait agenouillée, le menton sur la poitrine, bras ballants, de larges filets de sang coulant de son visage caché. Le maître de la foudre reposait immobile dans l’herbe plus loin, le corps désarticulé comme une marionnette abandonnée. Seule la voix tonitruante de Lemnès fut en mesure d’interrompre le carnage de Xymworh. Le démon laissa nonchalamment retomber le cadavre dévoré qu’il agrippait plus tôt pour chercher le tueur du regard. Ce dernier se tenait bien en vue à une centaine de mètres, l’épée sainte d’Eurispoé brandie à deux mains. Xymworh crut une seconde à un défi, l’assassin s’étant armé de la seule lame susceptible de l’inquiéter. Mais les intentions de Lemnès étaient beaucoup moins honorables et loyales que ça, foncièrement radicales même. Il avait planté Nopse devant lui et tenait l’épée du paladin au-dessus, la courbe de la trajectoire du coup en préparation ne laissant planer aucun doute tangible sur ce qu’il menaçait de faire.

 

- Le Joyau Pourpre ! cria Lemnès à plein poumons, une rage aveugle dans la voix. Abandonne ici le Cristal sur-le-champ ou je brise Nopse et libère les âmes qu’elle contient !

- La lune se moque bien du chien qui hurle, répondit dédaigneusement Xymworh sur un ton sardonique.

- Je le ferai, maudit démon. Et tu n’as nul besoin de lire les tréfonds de mon âme pour te convaincre que j’en suis capable. Je ne te laisserai plus emporter un seul des miens.

 

            Xymworh fit la moue, contrarié par la détermination de son esclave. A plusieurs reprises, il essaya de téléporter l’humain jusqu’à lui pour l’écraser entre ses doigts comme un moucheron, mais la bénédiction qui l’habitait le rendait insensible aux sorts démoniaques de cette catégorie.

 

- Je n’ai cure que tu emportes les cinq âmes des héros que Nopse contient comme je n’éprouve aucun scrupule à les libérer ! clama Lemnès, l’épée levée. Le cristal ! Maintenant !

- Esquisse le moindre geste que j’interpréterai comme une tentative de destruction de ce réceptacle et je te réduis en cendres du plus puissant de mes sortilèges de feu, annonça le démon en avançant droit sur Lemnès.

- Penses-tu que ta magie sera plus rapide que mon bras ? Souviens-toi comme il est adroit, fort et précis ! Après tout, c’est toi qui me l’a refaçonné ! Donne-moi ce damné Joyau !!!

- Les âmes sont symbole de pouvoir et de richesse dans mon monde, déclara Xymworh sans ralentir l’allure, approchant inexorablement. Celles qui résident au sein de Nopse me garantiront renommée et puissance auprès de mes rivaux. C’est pourquoi je ne te laisserai pas menacer mon avenir radieux. Je possède suffisamment de ressources pour retrouver et me procurer l’âme de tes parents, de tes frères et sœurs, de ceux que tu as aimés, connus ou qui ont un jour entendu ton nom. Je les obtiendrai toutes. Et je les torturerai personnellement encore et encore…simplement pour te punir de ton outrecuidance et ta menace blasphématoire. Lâche cette arme, Lemnès !

- N’approche pas ! le prévint l’assassin, les lèvres tremblantes, livide face au démon réduisant la distance entre eux.

- LACHE CETTE EPEE ! hurla férocement Xymworh en accélérant l’allure.

- Puisses-tu vivre éternellement pour regretter de n’avoir su m’entendre ce soir, chuchota d’une voix brisée Lemnès en armant son cou.

- NOOOOOOOON ! s’écria Xymworh en s’enflammant littéralement sous la colère et en se précipitant sur le tueur.

 

            Ce dernier, sans quitter le démon du regard, fit mine de frapper et stoppa son mouvement à un pouce de la lame vulnérable de Nopse. Xymworh, hors de lui, se jeta sur lui, fulminant. Un fin sourire illumina les traits du tueur à une seconde de se faire faucher par les griffes braquées sur lui du démon en pleine course. Puis Xymworh s’écrasa lourdement et douloureusement contre une paroi invisible, heurtant de plein fouet un champ de force si puissant que la souffrance le traversa et lui vrilla le corps jusqu’à la moelle des os. Vexé et enragé, le monstre vacilla en grognant. Il porta rageusement un coup de poing devant lui. Sa main rebondit contre une barrière inexistante qui lui coûta une seconde vague d’atroce douleur. A quelques mètres devant lui, Lemnès reposa l’épée d’Eurispoé, un air sournois et goguenard imprimé sur les traits fatigués de son visage.

 

- Tu as perdu, ordure ténébreuse. Mission accomplie.

 

            Xymworh enfouit son avant-bras en entier dans le sol et en ressortit un tas compacts de terre et de pierres qu’il précipita avec fureur sur l’assassin. Ce dernier esquiva habilement le projectile et recula de quelques pas par prudence.

 

- Essaie les flammes, lui conseilla-t-il avec alacrité.

 

            Le démon cracha un spectaculaire cône de feu en direction du tueur, mais les flammes ne dépassèrent pas les limites du mystérieux champ de force, s’écrasant dessus sans dommages comme s’il s’agissait d’une épaisse muraille. Xymworh grogna de frustration et avança sur le côté. Il heurta le mur infranchissable qui réduisit à néant tous ses efforts pour le traverser. Impassible, Lemnès observa son ennemi reculer puis se ruer dans le sens opposé en tendant les bras comme un aveugle, avec le semblable résultat. Il était prisonnier d’un carré au périmètre d’une vingtaine de pas de côté. Sans comprendre, Xymworh chercha une réponse ou une explication sur les traits durs de Lemnès. L’assassin lui indiqua le sol d’un geste rapide de la tête. Le démon baissa les yeux pour découvrir qu’il marchait au milieu d’un sol pavé usé par le temps, recouvert de mousses et abîmé dont les limites correspondaient exactement à celles de sa prison.

 

- Un lieu saint ? marmonna la créature captive.

- L’ancienne chapelle de la citadelle, acquiesça Lemnès. Il n’en reste que les pavés et quelques malheureux débris, mais elle fut un jour baignée de toute la ferveur des habitants du fort.

- Ridicule, rétorqua sèchement le diable en caressant du bout de ses doigts griffus la surface du champ de force. Les démons ne peuvent pénétrer dans les lieux saints. Et celui-ci n’est qu’un souvenir oublié, une ruine abandonnée depuis des générations. Comment pourrais-je m’en retrouver captif ?

- La foi, l’informa Lemnès. Celle qui n’était plus lorsque tu es entré dans l’enceinte sacrée de ce lieu et qui est à présent ressuscitée, réveillant son pouvoir mystique. Qu’importe le dieu, seule compte la foi.

 

            L’assassin tendit le bras et pointa du doigt Eurispoé au loin, agenouillé et plongé en pleine prière au milieu des assassins chargés de le protéger.

 

- C’était donc ceci le but de toute cette mise en scène, ces pièges que tu savais inefficaces et cette comédie avec la promesse de détruire Nopse ? Tu n’as jamais désiré me servir et collecter les six âmes des héros. Dès le début, tu as voulu me piéger. Tout était en place avant même que je sois invoqué par le vieux drow, n’est-ce pas ?

- Tu n’aurais jamais libéré les âmes de mes compagnons. Tu nous as humiliés et manipulés. Tu as tenté de nous asservir alors que la raison d’être de la Main Noire est de ne servir aucune autre cause que la sienne. Je vais te faire comprendre cette nuit toute l’étendue de ton erreur. Je vais t’enseigner que tu n’es ni invincible, ni immortel. Je vais t’apprendre que provoquer la plus ancienne et dangereuse guilde d’assassins du pays n’est pas une idée des plus judicieuses.

- Je t’enseignerai en retour qu’un mortel ne peut pas vaincre un démon ! Vous n’êtes que du gibier pour nous. Tu ne changeras rien à cela, Lemnès. Je vais sortir d’ici et tous vous massacrer, me repaître de vos âmes jusqu’à la nausée et vous entraîner tous en enfer.

- Tu ne peux pas sortir d’ici, lui fit constater l’assassin d’un lent hochement de tête négatif. Ce pouvoir qui te retient dépasse largement le tien. Tu ne sortiras pas de cette chapelle, pas tant que cet homme au cœur pur et à la piété inégalable continue à prier.

- Alors je devrai commencer par le tuer, lui.

 

            Lemnès laissa échapper un rire court et las.

 

- N’as-tu donc pas compris, misérable engeance ? Tu ne peux rien. Tu as déjà perdu. Ta vie, tes sombres projets, tes ambitions et tes espoirs. Je t’ai déjà ôté tout cela. A mon tour de te condamner.

 

            Xymworh renifla avec morgue en faisant quelques pas. Tout à coup, il se détendit comme un fauve et bondit en l’air avec force, avant d’être rabattu en plein vol par la frontière horizontale du cube dans lequel il était prisonnier.

 

- Essaie aussi le sol…au cas où. J’adorerai le spectacle de votre grandeur creusant la terre de ses griffes comme un animal aux abois.

 

            Xymworh se releva en essuyant le sang coulant doucement de sa gueule, foudroyant Lemnès d’un regard plus noir que son cœur. Le démon enchaîna plusieurs redoutables et effroyables sortilèges que la paroi absorba jusqu’au dernier sans faiblir un instant. Il cessa finalement au bout de plusieurs minutes, plus de lassitude que de fatigue avant de se tourner en direction de Eurispoé, plongé en pleines prières.

 

- Quelle est ton idée ? demanda-t-il à Lemnès, le seul qui osait se tenir proche de la chapelle détruite. Si tu comptes me vaincre, je dois t’avertir que je ne suis pas claustrophobe. Tôt ou tard, que tu veuilles en finir ou venir récupérer le Joyau Pourpre, il te faudra venir près de moi. Je t’attends au milieu de l’arène si tu oses.

- Tu insultes mon intelligence ! rit l’assassin. Je pourrais en effet prendre ta vie grâce à l’épée de mon précieux allié, mais je suis bien conscient que l’exercice s’avérerait trop périlleux, pour moi comme pour un autre plus aguerri. Savais-tu que les Cinq Poignards que tu as balayés comme des insectes étaient ici à l’origine des plus grands exploits et terreurs dans les rangs de nos nombreux ennemis ?

- Leurs âmes n’en seront que meilleures lorsque je les récupérerai, à mon retour de mon carnage ici.

- Tu vas mourir, démon. Mais pas de la main d’un mortel. L’aube. L’aube se lèvera d’ici quelques heures. On verra alors lequel de nous deux sous la chaleur des premiers rayons de soleil du jour béni à venir sera d’ombres et de cendres !

 

            Lemnès avait fortement escompté semer le trouble, voire la peur dans l’esprit de Xymworh à la divulgation de l’inéluctable et fatal sort qu’il lui réservait, mais le monstre resta de marbre à cette annonce. D’un air pensif mais serein, il se contenta d’observer attentivement les recoins de la chapelle en ruine, la distance libre dont il disposait à l’intérieur de sa geôle, puis les mouvements des survivants de la bataille évoluant aux alentours.

 

- L’aube est encore loin, une promesse dans le vent, un simple espoir ténu, déclara-t-il enfin avant d’aller s’asseoir au milieu de l’ancienne église. Rien n’est encore joué.

 

            Lemnès ne trouva rien à répondre, vexé par l’attitude désinvolte de son adversaire pourtant à sa merci et inquiet de son sang-froid recouvré. Le démon ne se considérait pas comme réduit à l’impuissance. Avait-il découvert le moyen de s’échapper ? Lemnès réfuta cette idée. Toute la puissance et la magie de la créature ne pesaient rien face au pouvoir divin. La seule faille de son plan était en même temps son principal atout : Eurispoé. Si le paladin venait à interrompre un seul instant ses prières, le champ de force s’évanouirait et Xymworh serait libre. D’un même réflexe, l’assassin et le démon firent courir leur regard vers le chevalier en transe, plus loin.

 

- Vous mourrez tous, prophétisa Xymworh d’un ton calme parfaitement terrifiant. Ceci est une promesse concrète.

 

            Le démon ne rajouta rien de plus et ferma les yeux, comme plongé en pleine méditation. Lemnès l’observa avec attention, cherchant à deviner d’où viendrait sa riposte, sans succès. Trahi par son corps fatigué, il s’assit à son tour en s’appuyant dos à un muret éventré.

            Un calme relatif retomba sur la clairière à présent que Xymworh ne bougeait plus. Les assassins sortirent peu à peu des ombres de la nuit pour se regrouper en s’interrogeant du regard pour évaluer la situation ou s’autorisant quelques brefs murmures. On évacua et soigna les blessés, emporta les morts et réorganisa la disposition des troupes à travers la clairière dont l’épicentre était dorénavant Eurispoé. Les membres immobiles et silencieux de l’Ordre du Soleil Blanc s’étaient eux aussi regroupés à l’orée du bois qu’ils n’avaient pas quitté. Certains furent désignés pour aider les survivants à soigner les blessés, mais les tueurs de la Main Noire repoussèrent toutes leurs propositions d’aide, aussi les prêtres n’insistèrent pas et restèrent entre eux. Le donjon rasé par Xymworh, Ryldaen se trouva un autre refuge, improvisé près d’une bâtisse au toit effondré, le bâtiment le plus à l’écart et surtout le plus éloigné d’Eurispoé. Sayel demeura auprès de ses troupes et se fit un devoir de se poster au plus près du paladin, debout et fière, fixant le démon au loin d’un air de défi. Sous l’œil pour le moins inquisiteur de Neil, la jeune drow entreprit soigneusement de nettoyer l’une des plaies au front du chevalier, avant de le panser patiemment. Le disciple commenta la soudaine marque de compassion de l’elfe noire d’une boutade bien sentie, voilant à peine sa jalousie, et qui, si elle eut l’effet escompté auprès des tueurs proches qui ricanèrent et se détendirent, ne lui valut de la part de l’intéressée qu’un froid regard assassin en retour. L’adolescent bougonna dans sa barbe, mais opta pour un silence prudent avant que l’idée ne vienne à la cheftaine à l’humour limité de lui confier la mission de ramasser les morceaux de leurs camarades tués répandus sur l’herbe givrée.

 

- Pourquoi ne réagit-il plus ? demanda l’un des hommes au bout d’une heure de paix relative. S’est-il résigné ?

- Vous avez vu et entendu ce vil déchet comme moi, répondit Sayel, imperturbable près du paladin. Il est trop orgueilleux et avide pour nous abandonner la victoire aussi facilement. Restez sur vos gardes à chaque instant. L’aube ne se lèvera que dans des heures. Quoi qu’il nous prépare entre-temps, redoutez-le comme le diable qui l’engendrera.

 

            Les tueurs conservèrent un silence songeur et tendu, luttant contre l’anxiété et le froid en resserrant leurs rangs déjà compacts. L’épuisement émoussait leur vigilance qu’ils cherchaient à conserver intacte, mais fatiguer ses adversaires avant de frapper avait été l’une des premières décisions du démon captif. Un voleur nommé Theokan rompit soudain les rangs pour se diriger à pas lents vers Eurispoé. Ses compagnons ne lui prêtèrent pas tout de suite attention, pensant qu’il voulait changer de place ou soumettre une question à Sayel. La nuit dissimulait le vide flottant dans son regard et seule sa démarche mécanique alerta la chef drow quand le tueur avança jusqu’à Eurispoé et brandit tout à coup son épée au-dessus de sa tête. Sayel contra l’attaque en s’interposant au dernier moment. Les assassins bondirent sur Theokan pour le maîtriser. L’homme éructa une suite d’insultes et de menaces haineuses, écumant de rage et luttant avec la rage du possédé. Il fallut cinq hommes pour lui faire lâcher son arme et tandis qu’ils combattaient en désordre en se roulant au sol et se bousculant, Xymworh posséda d’autres membres de la garde rapprochée. Les plus fidèles et anciens serviteurs de la guilde se retournèrent sans scrupule contre leurs frères, lardant leurs compagnons de coups furieux pour se frayer un chemin jusqu’au paladin inconscient du danger. Sayel aboya des ordres à ceux qui pouvaient encore l’entendre avant d’engager une lutte brutale avec l’un des possédés parvenu à proximité. L’homme la repoussa de sa force décuplée, mais la jeune femme résista. Le poignard levé sur Eurispoé trouva Sayel sur sa trajectoire. La jeune drow se laissa frapper à l’épaule pour mieux riposter alors que le couteau immobilisé s’enfonçait douloureusement dans ses chairs. Un coup de la garde de son glaive dans la tempe de l’agresseur suffit à le jeter à terre, sans connaissance.

 

- Sayel ! s’exclama Neil, effrayé à la vue de la plaie ouverte de la drow. Tu es blessée ?!

- Ce n’est rien ! grogna la jeune femme en écartant le disciple pour assommer un autre possédé approchant trop près. Dos à moi et combats ! Frappe-les sans retenue à la nuque. Ils préfèreront se réveiller comateux que pas du tout !

- Comptes-tu…tous les estourdir ? balbutia l’adolescent en désignant la troupe nombreuse de tueurs contrôlée par Xymworh et qui se dirigeait vers eux de tous les côtés.

 

            Sayel devint livide et serra les dents en une grimace de colère contenue.

 

- Epargnes-en le maximum ! Tue ceux que tu ne peux pas stopper. Et tâche de mourir avant Eurispoé !

 

            Les possédés approchaient dangereusement quand un semblable sursaut parcourut leurs rangs. Certains s’écroulèrent, d’autres s’éveillèrent brusquement, désorientés, mais tous reprirent leur esprit. Sayel regarda au loin en direction de Lemnès. Ce dernier ne semblait pas être à l’origine de ce soudain retournement salvateur. En revanche, le responsable ne se tenait pas loin, au seuil de la prison de Xymworh. Yomel, le vieux maître d’Eurispoé, défiait le démon de son regard insondable, à sa main la fiole débouchée d’eau bénite qu’il venait de jeter sur le monstre. Les affreuses brûlures qu’elles occasionnèrent sur le cuir bestial de celui-ci avait brisé sa concentration et dissipé les effets de son terrible sort de possession. Les plaies fumantes et les yeux rougeoyants comme des braises, Xymworh se dressait à un pas du vieil homme, si furieux que les flammes s’échappant de ses naseaux et de son corps brûlaient les pavés de l’antique chapelle.

 

- La bête vous domine toujours, déclara Yolme d’une voix douce, nullement impressionné par la créature diabolique devant lui. Contenir son corps ne suffira pas à contenir sa furie destructrice et sa soif de sang. Sa magie est déjà en œuvre pour vous détruire. Nous allons vous prêter main-forte jusqu’au lever du jour.

- Je n’ai pas requis votre aide ! protesta Lemnès tandis que Xymworh faisait les cent pas dans sa prison, comme un lion en cage.

- Mais elle t’est plus indispensable que ton orgueil en pareil moment, répondit Yolme en conservant le même ton calme. Notre décision est prise. L’enjeu dépasse vos seules priorités. Nous ne pouvons demeurer spectateurs plus longtemps. Pour soulager ta fierté déplacée, tu n’auras qu’à te convaincre que nous agissons malgré ta réprobation et dans l’intérêt de sauver Eurispoé.

- Le plan doit se poursuivre sans intervention. C’est notre unique chance.

- Qu’il en soit ainsi, donc, acquiesça le vieil homme en s’éloignant à pas lents. Nous nous contenterons d’imiter notre ami commun. Nous prierons.

 

            Les membres de l’Ordre du Soleil Blanc gagnèrent le centre de la clairière et s’installèrent près d’Eurispoé pour entamer une prière collective. Même Lemnès, peu sensible à ce genre de manifestation, sentit distinctement le pouvoir affluer vers la chapelle et le champ de force se renforcer considérablement. Xymworh poussa un rugissement de colère et retourna s’asseoir, auréolé de flammes ardentes témoignant de son ressentiment.

 

- J’ai eu l’auguste honneur de parcourir quelques pages d’un manuscrit ancien écrit de la main de notre fondateur, votre frère, confia Yolme en souriant à Lemnès. Il y faisait mention de sa rivalité et de ses fréquentes oppositions avec son jeune cadet, mais également de son admiration et de son affection à son égard.

- Mon frère n’était qu’un idéaliste niaiseux et borné que ses principes archaïques affaiblirent avant de lui coûter la vie. Je l’aurais porté moi-même sur le trône si son ambition n’avait pas été limitée par son désir de servitude et de soumission, envers notre père, envers la religion, envers sa morale ou envers le peuple ! Il a juste chois de se sacrifier vainement pour autrui.

- Oui, c’est exact, concéda le vieillard. Un peu comme vous en acceptant de revêtir le rôle du frère indigne trahissant toutes ces mêmes causes en agissant dans l’ombre pour commettre d’affreux et nécessaires actes. Et pour la même raison que lui, bien que satisfaite différemment : le devoir.

 

            Lemnès se tut et le vieillard s’éloigna en claudiquant, rejoint et escorté par trois solides paladins en armure qui lancèrent des regards froids à l’assassin. Lemnès leur tourna le dos et fit face à Xymworh tout aussi silencieux que lui. Une nouvelle heure s’écoula durant laquelle les deux ennemis jurés ne se quittèrent pas des yeux. Moines et prêtres se relayaient pour poursuivre leurs prières et leur présence suffit à dissuader le démon de recommencer ses possessions, de toute manière inefficaces sur les hommes bénis du Soleil Blanc.

 

- Comment as-tu perdu la vie ? demanda alors Xymworh, rompant le silence pesant.

- Es-tu en quête d’indices pour une nouvelle idée ?

- Simple curiosité. La vue de ce corps jeune me fait penser que tu es mort prématurément, sans doute dans l’exécution de ton fameux « devoir ». Je m’efforce d’imaginer l’apparence de celui ou celle qui est parvenu à prendre la vie du maître de la Main Noire. Qui était-il, Lemnès ?

- Une chèvre, borgne, boiteuse et atteinte de la galle. Engrossée par un baudet miteux bourré de tiques, elle avait mis au monde un affreux rejeton aussi laid que malodorant. J’ai ri quand j’ai su qu’elle l’avait en plus affublé du nom lamentable et ridicule de Xymworh et elle m’a encorné pour cela.

- Cet homme portant ton coup fatal, enchaîna le démon, ignorant la réponse, ne serais-tu pas satisfait de le revoir pour te venger ? Je peux trouver et m’accaparer son âme, le ressusciter et l’exposer à ta rancœur comme à ta vengeance. Songe à la vie qu’il t’a dérobé et que tu ne retrouveras jamais : fils de roi plein d’avenir, fin guerrier et maître d’une puissante guilde grandissante. Songe à ces années perdues, volées, où tu aurais pu acquérir gloire, renommée, richesse, respect et peut-être amour ? N’as-tu jamais désiré une famille ? Transmettre ton nom, ton sang, ton héritage ? Ou juste intervenir à temps pour sauver ton frère, lui aussi assassiné…

- Mon seul désir et la seule vengeance que je cherche à obtenir se situent tous deux en cours de réalisation, ici même, sous mes yeux, sentant la caresse de la mort approchant et étalant des promesses mielleuses trahissant sa peur croissante et son envahissante couardise.

 

            Le ton sec mit fin à la tentative de corruption et une ombre se détacha de la pénombre pour prendre la forme d’une silhouette humaine glissant vers Lemnès. Ce dernier, impassible, tendit l’oreille aux mots que l’incantation lui souffla avant de s’évaporer subitement. Sans perdre un instant, l’assassin se précipita auprès de ses troupes pour partager l’information.

 

- Impossible ! rétorqua le capitaine humain aux yeux de glace. J’ai placé tous les éclaireurs à travers la lande et autour du moulin. Si quelque chose de tel était réelle, ils l’auraient forcément signalé !

- Cette menace est réelle. Si tes espions n’ont rien signalés, c’est qu’ils ont tous été tués avant de pouvoir le faire. J’ai une confiance aveugle dans le danseur des ombres et il n’a eu la vie sauve que grâce à son pouvoir.

- Combien… ? questionna Sayel d’une voix faible.

- Autant que sa magie a pu en rameuter…Préparez-vous ! Ils seront là sous peu. Protégez le paladin et les moines ! Si nous sommes surpassés, nous devrons attaquer directement Xymworh.

 

            Le ton répugné de Lemnès à cette dernière suggestion laissa les assassins pantois et encore plus inquiets. Le tueur alla trouver Yolme et écarta sans douceur ses gardiens pour se planter devant lui.

 

- Xymworh a convoqué une horde de créatures qui se dirige sur nous en tuant tous ceux qu’elles rencontrent.

- Son invocation doit être antérieure au commencement de nos prières, songea le vieil homme. Il a dû l’entamer dès qu’il a été emprisonné.

- Pouvons-nous briser le sortilège en cours comme vous l’avez fait lors de la possession ?

- Pas autrement qu’en abattant Xymworh. Le sortilège est achevé et lancé. Je me suis contenté de l’interrompre à un moment critique tout à l’heure. Ces créatures ne lui sont plus liées à présent. Elles sont autonomes et indépendantes de son influence. Que comptes-tu faire, mon garçon ?

- Tenter de les repousser. Je ne pourrais pas forcément garantir votre protection et celle de vos moines.

- Ne t’en fais pas pour nous. Nous saurons nous défendre seuls. Je ne suis qu’un vieux prêtre mais j’ai encore un poignet fidèle et mon solide bâton !

 

            Lemnès se doutait bien que le vieillard souriant disposait de ressources bien plus puissantes que celles-ci, mais il ne dit rien, saisissant le message latent.

 

- Je te déconseille de tenter de tuer le démon. C’est à cette extrémité qu’il te pousse. Il veut te voir l’approcher pour pouvoir se venger de ta rébellion.

- J’en suis bien conscient ! J’improviserai si nécessaire, mais je ne le laisserai pas massacrer tous les miens. L’aube approche. Nous devrons tenir jusque là mais si ce n’est pas le cas…je règlerai ça personnellement !

 

            Lemnès dégaina simultanément Nopse et l’épée d’Eurispoé, un air sombre et résolu sur le visage. Puis il courut rejoindre ses troupes tandis que les paladins s’organisaient eux aussi en dressant des murs d’acier, de lances et de lames. Assassins et prêtres retinrent leur souffle. Les bourrasques gelées provenant de l’océan battaient les ruines sans discontinuer, mais les hommes réunis là ne tremblaient pas uniquement de ses touchers glacés. Ryldaen fut averti du danger qui menaçait, pourtant il refusa catégoriquement de quitter sa cachette, assurant être hors de péril derrière les quelques loyaux sujets qui l’avaient suivi. Sayel, une fois n’est pas coutume, ne commenta pas sa réponse négative. La jeune drow demeura impassible, indifférente au sort de son père qui l’avait tant déçue. Elle chassa le sorcier apeuré de ses pensées à la vue de Neil, toujours dans son ombre. Le disciple brandissait bravement le marteau de guerre récupéré sur la dépouille du Poignard au masque de minotaure, ce qui ne manquait pas d’attirer regards, commentaires et parfois quolibets.

 

- Son souhait eut été que je récupère son arme et que je me batte en son nom avec ! se défendit Neil face au sourire amusé de Sayel à son encontre. Tiens-tu à ce que j’affronte ce qui vient vers nous de mes seuls couteaux ?

- Tant que tu ne te fends pas le crâne en deux avec sa magie, je m’en contenterais.

 

            Un hurlement bestial surnaturel déchira le silence. Les visages se raidirent et se tendirent dans la même direction. Rien ne bougea durant quelques interminables secondes puis la vague déferla. Il s’agissait d’une meute de chiens infernaux de la taille de veaux, les dos déformés par des muscles puissants roulant sous un pelage hirsute et ténébreux, aux yeux de rubis de sang, aux crocs démesurés et aux griffes semblables à des serres. Evaluer leur nombre fut impossible tant ils accourraient de partout, bondissant en rugissant d’une ruine à une autre, se déversant en flot ininterrompu pour former une ligne coupant toute retraite vers les terres. Les premières créatures furent accueillies par des volées de flèches et de carreaux. Les monstres essuyèrent les tirs sans s’en soucier nullement et l’un des chiens diaboliques parvint même jusqu’aux assassins le corps percé de près d’une vingtaine de traits.

 

- Par tous les dieux ! gémit un archer en reculant, pétrifié devant la vision de la masse filant droit vers eux. Mais qu’est-ce que c’est ?!

- Gardez les rangs ou nous sommes tous morts, répondit Lemnès en repoussant le corps d’une des bêtes tuée à l’instant grâce à ses lames magiques. Ce ne sont que des loups possédés par la magie maléfique de notre oiseau en cage.

 

            L’assassin désigna le cadavre qui adopta lentement sa forme originelle de loup famélique arrachée à une lointaine forêt, abandonné par le pouvoir de Xymworh l’ayant transformé en monstre. Le cercle formé par les tueurs autour d’Eurispoé se prépara au combat alors que la meute diabolique se déversait à travers les ruines dans un concert insoutenable d’aboiements, de hurlements de rage et des cris atroces de leurs victimes. La bataille fit bientôt rage de tous les côtés et malgré la violence et la force démesurée des chiens d’enfer, les assassins ne cédèrent pas un pas. Loups et hommes jonchèrent bientôt le sol, mêlant leur sang. Les bêtes sournoises tentèrent d’abord de forcer le passage jusqu’à Eurispoé, mais leurs assauts successifs s’échouant sur les murs de lames des tueurs, ils changèrent de tactique et encerclèrent les humais et les elfes noirs en un anneau de crocs et de griffes qu’ils renforcèrent en conséquence. Certaines créatures jetaient malicieusement aux pieds des défenseurs leurs camarades vaincus et mourant afin de les attirer et ainsi de briser leurs rangs. Mais Sayel usa de sa verve et de son autorité pour inciter ses guerriers à ne pas bouger. Les appâts devenus inutiles, les loups les dévorèrent avec férocité sous les yeux de leurs ennemis, tentant par tous les moyens d’isoler le moindre combattant assez fou ou téméraire pour avancer d’un pas.

 

- Nous ne leur résisterons pas longtemps ! se lamenta Neil en faisant tournoyer son marteau enchanté, dont il était incapable de déclencher la magie, mais aux frappes meurtrières.

- Couvrez-moi, déclara le dernier Poignard, masquée de l’entité marine barbue. Je vais équilibrer la balance.

 

            La femme fit apparaître une pluie de dards de glace effilée en suspension au-dessus d’elle avant de la précipiter sur les chiens des enfers. Plusieurs dizaines de monstres furent fauchés par les pics acérés, réduisant d’autant le nombre d’adversaires.

 

- Dégustez donc un peu de glace, pathétiques chiens errants ! jubila Neil. Encore, la barbue ! Décime-les !

- Mon pouvoir n’est pas…gratuit, haleta l’héroïne épuisée en reculant. Sois sûr qu’il me coûte autant qu’à eux.

- Lemnès ! appela Sayel, nerveuse. Que faisons-nous ? Ils vont tôt ou tard fondre sur nous.

- Je sais. Nous ne pouvons que compter sur nous. Les moinillons ont leur part de réjouissances eux aussi.

 

            Lemnès jeta un regard en direction de Xymworh. Celui-ci, singeant la posture de l’assassin plus tôt, se tenait debout vers eux, les bras croisés sur sa poitrine, un sourire mauvais dansant sur ses lèvres.

 

- Nous ne faisons rien ! s’écria le tueur. Leur cible, c’est Eurispoé. S’ils veulent l’atteindre, ils devront approcher de nos lames.

- Mais ils ne le font pas, fit remarquer la jeune drow. Ils semblent…attendre. Je croyais que le temps était contre le démon ?

 

            De nouveaux et inédits cris bestiaux résonnèrent, depuis le ciel étoilé cette fois-ci. Une masse de volatiles difformes et cauchemardesques venant de l’océan amorça une descente en piqué, droit sur les mortels tétanisés. C’est cet instant que choisirent les loups pour se ruer à l’assaut, combinant leur attaque avec celle des oiseaux de mer corrompus par le pouvoir de Xymworh. Les animaux à la solde du démon entamèrent un massacre commun sur les groupes des assassins comme des paladins. Riant à gorge déployée face au carnage en cours, Xymworh frappa frénétiquement sur les murs de sa geôle sacrée, sentant son pouvoir faiblir à mesure que les prêtres priant tombaient dans la bataille. Jugeant que le châtiment n’allait pas suffisamment vite, le chasseur d’âmes attira à lui les nombreux feux allumés à travers les ruines. Il malaxa à distance une boule de feu tournoyante où se mélangèrent les flammes ardentes de chaque torche, chaque incendie couvant. Ses ennemis étaient à présent trop occupés à livrer le combat de leur existence pour se préoccuper de lui. Et c’est avec une joie malsaine sans nulle autre pareille que le démon lança son immense vague de feu dans la mêlée des hommes et des chiens infernaux.

            Lemnès poussa un hurlement rauque en voyant fondre sur eux le brasier intense, mais il était bien trop tard pour fuir. L’incendie s’abattit sur ses troupes dans un grondement sourd et crépitant. Une seconde, les flammes demeurèrent en suspension, comme figées dans leur course. Puis le brasier implosa violemment, projetant de multiples traits de feu portés par de soudaines bourrasques vers le ciel que sillonnaient les oiseaux monstrueux entre deux piqués mortels. Les volatiles furent réduits en cendres et les brises agitées dévièrent alors le feu sur les chiens des enfers se bousculant pour dévorer les mortels. Màire éloigna les dernières flammèches chutant et retomba lentement auprès dEurispoé, vidée de ses forces mais satisfaite de son intervention.

            L’incompréhensible retournement de situation laissa Xymworh et les assassins stupéfaits et bouches bées. Mais Lemnès comprit à la fois l’origine de cette aide providentielle et l’occasion inespérée qu’elle avait créée. Le tueur rallia ses troupes et se jeta avec ardeur dans une riposte cinglante. Débarrassés des oiseaux de mort, les archers harcelés jusque là sans répit reprirent leurs cadences de tirs. Les combattants suivirent Lemnès contre les loups éparpillés et effrayés par la pluie de feu. La fin de la bataille ne fut qu’une mise à mort des bêtes transformées dont les rares survivantes s’enfuirent en glapissant. Le vent dispersa les volutes de fumée et l’atroce puanteur des chairs calcinées, révélant les guerriers épars de la Main Noire et ceux non loin du Soleil Blanc, victorieux des machinations du démon.

 

            La fureur de Xymworh fut sans précédent quand il aperçut Eurispoé toujours vivant et plongé dans ses prières, ainsi que la majorité de ses ennemis encore debout. Lemnès patienta prudemment le temps que le démon déverse inutilement sa colère sur les murs qui l’emprisonnaient, puis s’approcha de lui, armes en main. L’assassin portait de nombreuses blessures, griffures, morsures et plaies diverses. Son armure de cuir pendait en lambeaux sur ses habits sales et déchirés. Ses traits tirés ne reflétaient qu’une fatigue sans borne, mais le soulagement et la sérénité étaient lisibles dans son regard. Levant son bras tremblant et affaibli, le tueur pointa au loin l’horizon à l’aide de Nopse.

 

- Tout ceci va prendre fin incessamment sous peu, dit-il d’une voix atone. Ta captivité aussi par la même occasion.

- Comment oses-tu encore respirer ?! rugit la créature abyssale d’un geste emporté, le regard suivant malgré lui la direction indiquée par Lemnès.

- Donne-moi le Joyau Pourpre.

- Supplie-moi pour l’avoir !

- Je n’aurais même pas à m’en donner la peine. Le soleil se lève. Tu gaspilles stupidement tes derniers instants.

- Je peux encore te vaincre et tous vous tuer !

- Je ne le crois pas, répondit le tueur avec honnêteté. Comme moi, tu as épuisé ton stock de mauvais tours. Sauf que le mien m’assure toujours la victoire.

 

            Le démon poussa un rugissement bestial de pure haine, martelant le champ de force de coups de butoir jusqu’à ce que la douleur ne surpasse sa volonté et qu’il se retire en soufflant comme une forge. Xymworh tourna le dos à son ennemi juré et cessa alors de s’agiter.

 

- Je me dois de reconnaître ta victoire, lança-t-il après un moment de réflexion. La contester devient grotesque à ce stade, j’en suis conscient. L’horizon commence à se parer de couleurs et la nuit s’enfuit. Tu es un adversaire de valeur et je t’ai grandement sous-estimé, Lemnès.

- Je crois bien qu’il est trop tard pour devenir amis.

- Je crache sur ton amitié et vomis ton nom. Mais tu m’as infligé une sévère défaite. Tu es parvenu à menacer ma vie.

- Je la menace toujours.

- En effet. Et cela n’a aucun sens. Que veux-tu ? Me tuer ne résoudra rien. Je suis un démon et je dispose de ressources. Négocions ma reddition.

- Donne-moi le Joyau Pourpre, répéta inlassablement Lemnès.

- Il représente moins pour toi que pour moi, répondit le démon d’un geste agacé. Ne referme pas ton esprit à la seule idée des âmes de mortels n’ayant de lien avec toi que l’appartenance à une guilde qui n’est plus celle que tu as créée, dans un temps et un monde différents. Tu n’as rien à leur prouver car la plupart te craignent et le reste te jalouse. Je peux plutôt exaucer des rêves que tu n’oserais même pas faire. A quoi aspires-tu ? Tu aimes ta guilde au point de lutter à mort pour elle ? Si tu cherches de la reconnaissance et du pouvoir, je t’offrirai un royaume entier, un peuple de sujets loyaux et soumis à tes ordres ! Tu sais pertinemment que j’en suis capable. Tu étais prince ? Tu seras empereur pour eux, demi-dieu, roi des rois ! Des centaines, des milliers de sujets asservis, une gloire bien plus prestigieuse que celle de ton ramassis de gueux incultes et meurtriers te tend les bras.

- Compte les secondes. Car tu les gaspilles là outrageusement.

- Bien, conserve ta guilde ! Tu es en droit et en position de te montrer capricieux et exigeant. Je t’accorde l’or, la richesse, les plus beaux et rares joyaux de ce monde. Tu es un mercenaire après tout. Tu exécutes des contrats pour de l’argent. Tu en auras de pleines pelletées !

- Je ne parviens pas à croire que tu me connaisses si mal après tout ce temps, s’offusqua Lemnès, incorruptible.

- Tu possèdes forcément des désirs inassouvis qui te rongent ! Tu es mortel et soumis à la tentation ! Ceci je le sais et le connais pour traiter avec des mortels depuis si longtemps. Tu rêves de force ? Tu auras une armée de séides invulnérables et obéissant. Je te cèderai une part infime de mes pouvoirs. Tu maîtriseras le feu, les forces destructrices, le don de manipuler l’esprit d’autrui, de retourner ses peurs contre lui, voire de le tuer de ta seule volonté !

- Pourquoi ce bavardage futile ? Tu sais ce que je suis venu te demander.

- Tu ne peux te montrer aussi stupidement désintéressé, gloussa le démon d’un ton enjôleur. Pour qui te bats-tu hormis toi-même ? Oh, je vois. Est-ce cette femme là-bas ? Tu veux posséder cette drow ?

- Sayel ?! Neil me tuerait pour cela et je crois qu’elle est déjà séduite par le blondinet si pieux responsable de ta captivité.

- Elle ou cent autres, quelle différence ? Tu auras des femmes de tout âge, de toutes races et de tous horizons.

 

            Lemnès hocha lourdement la tête, lassé de ces offres ridicules.

 

- As-tu donc l’intention d’énumérer le moindre des vices mortels ? Je te promets que si tu me proposes de quoi satisfaire ma gourmandise, je tourne les talons !

- Car tu n’es pas comme les autres, c’est indéniable, susurra Xymworh en surveillant l’aube naissante du coin de l’œil. Tout ceci, tu peux déjà l’obtenir sans mon aide. Mais que penses-tu de la vie elle-même ? Quelle autre opportunité te verras-tu jamais proposer d’acquérir l’immortalité ? Ton règne et ton âme seraient à jamais à l’abri des rapaces. Le temps n’ayant plus d’emprise sur toi, tu traverserais l’histoire de ce monde, ses légendes, ses guerres, ses empires ! Une vie de plaisirs et de jouissances sans fin aucune ! Je peux te permettre de vivre éternellement. Mais libère-moi !

- Tu serais disposé à sacrifier une si grande part de ton pouvoir pour me rendre immortel plutôt que de me restituer le cristal des âmes de mon clan ?

- Je le peux et le veux ! gloussa le démon de plus en plus nerveux. Tu n’as qu’un mot à dire ! Parle. Parle !

- Non, répondit Lemnès.

 

            Xymworh poussa un nouveau rugissement terrifiant de frustration et de désespoir.

 

- Tu ne disposes que d’un seul choix : abandonner le Joyau Pourpre ou mourir. Je sais ce qu’il advient aux démons tués qui retombent en enfer. Ton sort n’est guère plus enviable que celui que tu promets à mes compagnons en conservant leur essence vitale.

 

            A l’est, les premiers rayons du soleil enflammaient l’horizon et entamaient leur course sur les paysages, couvés du regard par des centaines de paires d’yeux impatients. Xymworh considéra le recul des ombres au loin et piétina nerveusement en enfonçant ses griffes dans ses chairs à force de tenir serrés ses poings fermés.

 

- Si je te retourne ce cristal, marmonna-t-il comme si les mots étaient des lames dans sa bouche, me l’échangeras-tu contre Nopse ?

- Nopse est incomplète.

- Je le sais bien ! s’emporta le démon. Réponds !

- Tu perds ton sang-froid. Est-ce là une manière de négocier ?

 

            Xymworh posa un regard grave sur Lemnès, sans répondre. La lumière du soleil illuminait à présent les landes avoisinantes dont les herbes couvertes de givre étaient parsemées des cadavres des éclaireurs écharpés par les chiens maudits appelés en renfort par Xymworh.

 

- Cinq âmes qui te sont inutiles et inconnues contre toutes celles de tes protégés, avança le démon.

- Non. Le pouvoir que renferme ce réceptacle t’accorderait une puissance trop dangereuse, tu t’en es toi-même vanté. Je compte bien détruire Nopse pour racheter une part de mes crimes et de mes pêchés. C’est que je n’ai pas l’intention de rester aussi longtemps en enfer après ma mort que la dernière fois. On y fait de si regrettables rencontres.

- Tu te joues de moi ?! gémit le démon angoissé alors que le soleil éclairait les premières pierres des ruines. Si je meurs, jamais tu ne récupéreras le Joyau Pourpre !

- Voilà pourquoi je me refuse à toute négociation avec toi, monstre abject. Tout n’est que mensonge dans ta gueule maudite.

- Libère-moi ! supplia Xymworh alors que la lueur de l’aube courait, volait et filait dans sa direction. Laisse-moi partir ! Délivre-moi !!!

 

            Lemnès demeura imperturbable. Le soleil frappa Xymworh qui tâcha de s’en préserver derrière une muraille de ténèbres issues de sa magie. L’ombre ne fit que prolonger sa douleur. Car le flot abrupt et cru de lumière ne se laissa pas freiner par ce pan d’ombres vacillantes. Il la déborda, la contourna et submergea la créature infernale de toutes parts. La chair du démon se mit à fondre et à brûler dans d’horribles crépitements. Le feu qui traversa son cuir ne le laissa pas indemne cette fois, au contraire. Muscles et os furent rougis et calcinés en quelques secondes. Tous les cris et les suppliques de Xymworh n’y changèrent rien. Sous le regard inflexible et cruel de Lemnès, le démon tomba à genoux en se recroquevillant avant d’être changé en statue de cendres et de braises rougeoyantes qui s’effondrèrent peu après en un tas révulsant encore palpitant.

            Lemnès, bientôt rejoint par la foule des survivants, assista au trépas de Xymworh sans un mot, ni une once de satisfaction. Il était bien trop las et conscient du prix payé pour cet exploit pour savourer tout de suite cette victoire. L’assassin se débarrassa de Nopse dont la lame mauve ne battait plus et avait pris une teinte sombre et grisâtre. D’un violent et vif coup avec l’épée d’Eurispoé, Lemnès la détruisit définitivement.

 

- Les âmes de tes victimes sont libres et n’iront en enfer que pour répondre de leurs actes répréhensibles personnels, commenta Yolme, sauf et indemne. Mais qu’en est-il de celles de tes comparses ?

 

            Lemnès franchit d’un pas hésitant la limite de la chapelle en ruine et écarta du pied les restes cendreux du démon carbonisé. Au cœur du tas encore fumant apparut la surface luisante et habitée de lueurs pâles d’un cristal de forme et de lignes parfaites gisant à même le sol.

 

- Xymworh ne pouvait pas le restituer pour la simple et bonne raison qu’il l’avait ingurgité afin de jouir du pouvoir qu’il procurait. Son avidité lui fut fatale. Ça et la rancune incurable de la Main Noire.

- Tu fus l’instrument de cette victoire, Lemnès, déclara Sayel en tenant son bras blessé. Tu as réparé les erreurs de mon père, nos erreurs, et redoré le blason de notre guilde. Nous te devons énormément, et en tant que chef d’alliance, moi la première.

- Bride les élans de tes vapeurs, elfe noire, répondit ironiquement le tueur. Je ne suis pas assez blond pour écouter tes épanchements sentimentaux et les appels de ton cœur conquis.

- Blond ? s’exclama Neil en tirant sur une de ses mèches noires comme le jais tandis que la drow regardait ailleurs d’un air gêné. Pourquoi blond ?! Hé ! Pourquoi il a dit blond ?!

- Ainsi ton plan insensé a fonctionné ! fit Eurispoé en rejoignant le groupe. Je n’arrive pas à croire que ce démon aussi puissant a été vaincu.

- Sois-en fier, paladin. Ta naïve et aveugle crédulité envers les dieux est principalement à l’origine de ce miracle.

- Que comptes-tu faire du Joyau Pourpre à présent ?

 

            Lemnès haussa les épaules devant la navrante stupidité de la question et laissa choir le cristal à terre avant de l’écraser sous son talon. Fragile comme du verre, celui-ci fut réduit en miettes qui s’évaporèrent en une fine fumée blanche.

 

- La malédiction est levée, soupira l’assassin. Eurispoé, maître Yolme, au nom de la Main Noire, je vous présente solennellement nos remerciements pour votre assistance. Soyez assurés que nous vous retournerons la faveur un jour ou l’autre. A partir de ce jour, aucun de nos membres n’acceptera de contrat visant l’un des vôtres ou de vos protégés. N’est-ce pas, chef ?

- Je crois que c’est un début de preuve de gratitude nécessaire et justifié, en effet, confirma Sayel. La Main Noire va devoir reformer ses rangs et entamer une nouvelle approche de ses activités. Nous sommes ce que nous sommes, des assassins. Mais nous ne serons plus des meurtriers aveugles.

- C’est un début honorable, dit Yolme tandis que certains prêtres grimaçaient dans son dos. Les mentalités doivent évoluer, toutes les mentalités, y compris les nôtres. Tâchons de conserver à l’esprit le souvenir de cette bataille et de l’alliance de nos forces qui permit son issue favorable. A présent, nous allons regagner nos monastères et nos temples. Notre Ordre doit s’impatienter d’écouter mon rapport. Adieu, guerriers des ombres. Lemnès, rejoins-nous dès que tu seras prêt.

- Tu nous quittes ? protesta Neil. Pour partir avec eux en plus ?!

- J’ai fait le serment de les guider jusqu’à un certain lieu.

- Quand reviendras-tu ?

- Je l’ignore. Je ne sais pas…Je ne crois pas que je revienne jamais. Xymworh l’a dit : ce monde et ce temps ne sont pas les miens. J’ai eu ma chance et je ne devrais pas me trouver aujourd’hui parmi vous. Je n’ai que trop interféré dans le cours du destin. Il me faut disparaître avant d’éveiller le courroux des dieux.

- Ton départ sera une grande perte, affirma Sayel avec conviction. Mais j’en comprends la nécessité.

- Je ne suis pas irremplaçable, loin de là. Et tu es la chef de cette guilde. Ma tâche est remplie, je peux même mourir sans regret aucun. Mon héritage est de nouveau libre et mon sang n’est pas perdu.

- Ton sang ? Que veux-tu dire ?

- Ma lignée a survécu à travers les siècles, avoua l’assassin avec un sourire apaisé. Ce doit être un coup du sort que le premier membre de la Main Noire que j’ai rencontré après mon retour fut mon propre descendant.

- N’importe quoi ! s’exclama Neil. Je pensais que le premier membre que tu avais croisé, c’était moi !...Mais…Est-ce seulement possible ?...Je serai donc le descendant du premier maître ?!

- Lui ? fit Sayel, peu convaincue mais bien étonnée.

- Pourquoi l’aurais-je choisi comme acolyte lors de mes missions sinon ?

 

            La jeune elfe noire tourna un visage interdit vers Neil qui ploya bientôt sous le poids des regards surpris.

 

- Bonne chance, « fils », le salua Lemnès d’une bourrade à l’épaule. Honore ton nom et celui de la Main. Si le ciel le veut, nous nous reverrons bientôt. Sayel, adieu à toi aussi. Ne rejette pas ton père, mais apprends de son expérience comme de ses failles. Je le vois se tenir au loin par honte et par pudeur, refusant de s’approcher. Il te faudra faire le premier pas et pardonner. Ta responsabilité est grande et ton rôle primordial. Je te confie la Main Noire sans crainte car tu seras une chef renommée et efficace. Adieu ! Adieu à tous !

 

            Lemnès observa ses compagnons réunis durant de longues secondes avant de s’en détourner vivement pour s’éloigner.

 

- Allons-y, paladin, appela-t-il Eurispoé. La route est longue et je crains que tu ne sois la meilleure compagnie que je puisse espérer durant le trajet parmi les vieillards et les hommes vêtus de robes de ton Ordre.

- Je peux interférer en ta faveur si tu tiens sans oser le demander rejoindre nos rangs.

- Tout dépend, répondit évasivement Lemnès. Vos temples doivent être richement décorés, non ?

- Tu as tué un démon. Tu n’es plus obligé de te comporter comme un brigand et un voleur.

- Je suis un brigand et un voleur, chevalier blanc ! Vivre autrement doit être tellement ennuyeux !

- Je sais que tu es un voleur, tailleur de bourses. D’ailleurs, à ce sujet, tu veux bien me rendre mon épée ?

 

            Lemnès partit d’un rire franc et libérateur, inédit depuis sans doute son retour à la vie. Il retourna l’artefact enchanté à Eurispoé et ne put s’empêcher de jeter un œil en arrière. A travers les ruines dévastées de la forteresse antique ne demeuraient plus que les ombres fugaces et mourantes de l’aube. La Main Noire s’était retirée loin de la lumière. Un fin sourire sur les lèvres, Lemnès poussa un long soupir. Pour la première fois de sa vie, il se sentait enfin en paix, grandi par la satisfaction du devoir accompli. Et même s’il ne lui restait que quelques mois avant que son corps ravagé par Nopse ne cède, il n’avait aucun regret.